DU CŒUR DU CHRIST AUX EXTRÉMITÉS DU MONDE

Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (30 mai 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Elne - Pentecôte

Le texte de saint Luc dans les Actes des apôtres et celui de l'évangile de saint Jean nous présentent deux récits différents du don de l'Esprit Saint. D'une part, ce premier récit, celui qui nous est le plus familier dans lequel saint Luc nous montre, le jour de la Pentecôte, en cette fête que nous célébrons aujourd'hui après les juifs, cinquante jours après Pâques, cette venue de l'Esprit sous la forme d'un vent violent et de langues de feu qui jette les disciples en pleine foule, commençant cette prédication de l'évangile qui ne cessera plus. Et d'autre part cet autre don de l'Esprit que saint Jean dans l'évangile, situe le jour même de la Résurrection, quand Jésus souffle son haleine de vie, sur ses disciples en leur disant : " Recevez l'Esprit Saint".

On pourrait être tenté de penser qu'à travers ces deux événements, chronologiquement distincts, il s'agit comme de deux dons différents de l'Esprit Saint. Ici un don dans l'intimité, aux douze, là un don plus vaste à l'ensemble de l'Église naissante. Ici un don, en quelque sorte, à usage interne pour la sanctification des disciples. Et là un don écclésial, missionnaire, pour l'évangélisation du monde entier. Ici un don qui serait plus orienté vers le pardon des péchés, et là un don davantage ouvert sur le rassemblement de toutes les races et toutes les langues. En réalité, ce serait nous tromper que de vouloir ainsi étroitement spécifier ces deux événements, comme s'il s'agissait de dons distincts, aussi bien au jour même de Pâques, quand Jésus apparaît à ses disciples et souffle sur eux, cette scène au premier abord intime, tout intérieure qui ne semble pas encore engager le mouvement de l'histoire de l'Église, comporte pourtant déjà cette Parole qui par excellence est envoi en mission : "Comme le Père m'a envoyé, mai aussi je vous envoie". Ici et là, en fait il s'agit du même don de l'Esprit Saint, Luc a choisi d'expliciter ce don de l'Esprit au jour où, d'une manière particulièrement éclatante et visible, l'Esprit Saint s'est manifesté par ce miracle des langues qui est le commencement de la prédication universelle. Saint Jean a voulu remonter jusqu'à la source de ce même don de l'Esprit, source qui est Jésus Lui-même, Jésus dans l'acte même de sa résurrection.

A partir de la confrontation de ces deux textes je voudrais méditer avec vous sur la signification de ce don de l'Esprit, non seulement pour les disciples qui se trouvaient là dans le cénacle au jour de la Résurrection comme au jour de la Pentecôte, mais encore pour l'Église d'aujourd'hui. Et de ce don de l'Esprit, je voudrais à partir de ces deux textes, mis face à face, tirer quelques caractéristiques qui peuvent aujourd'hui nourrir notre foi et vivifier notre vie. Tout d'abord puisqu'il ne s'agit pas ici et là de deux dons distincts de l'Esprit, mais du même don, il nous faut, je crois, comprendre que le don de l'Esprit est une réalité non pas ponctuelle, datée, mais une réalité permanente, progressive, une réalité qui ne cesse pas de d'étendre. Saint Augustin commentant précisément des deux textes nous le dit de façon magnifique : "Il nous reste à comprendre, dit-il, que celui qui a reçu l'Esprit désire le recevoir plus encore, et le recevant plus encore, son désir grandit et il l'appelle à nouveau. Et l'Esprit lui est donné toujours davantage". Telle est, je crois, la première conclusion que nous pouvons tirer de ces textes. Nous sommes comme les apôtres qui, au jour de la Résurrection ont reçu ce souffle de Jésus et qui ensuite ont été de nouveau remplis par la flamme de l'amour divin. Et d'ailleurs, cet événement de Pentecôte n'est pas le dernier qui manifeste le don de l'Esprit, car si nous continuons la lecture des Actes des apôtres, nous verrions à plusieurs reprises et même sans cesse, l'Esprit "tomber" "(selon l'expression même de l'Ecriture), sur les nouveaux chrétiens, les envahir, les remplir.

Oui, dans notre vie à nous aussi, l'Esprit Saint nous a été donné, originellement, au commencement de notre vie, au moment de notre baptême, mais ce don n'est pas fait une fois pour toutes, il ne cesse de nous être renouvelé. L'Esprit Saint, c'est Dieu qui nous est donné à tout instant et qui creuse en nous un appel nouveau pour que nous soyons remplis davantage. Etre guidé par l'Esprit, c'est avancer sans fin comme le dit saint Grégoire de Nysse : "De commencement en commencement, par des commencements qui n'ont jamais de fin". Nous sommes toujours au commencement de notre vie spirituelle, nous recevons toujours l'Esprit comme quelque chose de nouveau. Et pourtant, nous le recevons toujours plus et Il nous appelle toujours plus loin. Et à celui qui déjà s'est levé Dieu dit encore : "Lève-toi" et à celui qui déjà s'est mis en marche, Dieu dit toujours : "avance encore" ; et jamais ne nous manquera l'espace à parcourir, guidés par l'Esprit, pour aller vers la plénitude de Dieu. Vivre de l'Esprit, c'est vivre dans ce commencement permanent, toujours nouveau, toujours renouvelé.

La deuxième caractéristique de ce don de l'Esprit que saint Jean nous manifeste dans ce passage de l'évangile, c'est que l'Esprit jaillit de l'intimité même de Jésus. Il est le souffle même du Christ ressuscité, son haleine, sa respiration. C'est du Christ Lui-même que nous recevons l'Esprit dans un face à face mystérieux, profond. Et nous pourrions ici, en quelque sorte, redire ce que l'Écriture dit de Moïse au moment de sa mort, "qu'il est mort dans la bouche de Dieu, dans le baiser de Dieu". L'Esprit Saint, c'est ce baiser que Dieu nous donne, ce baiser que le Christ donne à ses apôtres quand il souffle sur eux son haleine de vie. Nous recevons l'Esprit dans cette rencontre intime et fondamentale avec le Christ. Il n'y a pas d'autre source de l'Esprit que cette rencontre de Jésus ressuscité. Mais saint Jean nous invite à aller plus profond encore, car par-delà ce souffle du Christ ressuscité, l'Esprit Saint c'est déjà le dernier souffle que Jésus a donné sur la croix, cette eau qui coule du côté du Christ transpercé. Car le Christ l'avait Lui-même annoncé, "Il serait élevé de terre, de son côté jailliraient des fleuves d'eau vive". Et Jean nous avait prévenus : "Il parlait de l'Esprit qui serait donné quand Il serait glorifié". C'est de Jésus ressuscité, de Jésus offert en sacrifice, c'est de Jésus dans sa Pâque, de Jésus immolé, transpercé, mort par amour pour nous, que coule sur nous cet amour du Christ, que se répand sur nous ce souffle vivifiant du Christ. Car cette vie vient du plus profond, du plus radical de la vie de Jésus, ce don qu'Il fait, au Père et à nous, de son existence, de son souffle de vie, de son Esprit sur la croix, dans sa Pâque et sa Résurrection. Si nous voulons vivre de l'Esprit, il faut que nous vivions dans l'absolue intimité du Christ.

Mais si l'Esprit jaillit ainsi des profondeurs du Christ, c'est pour nous atteindre nous aussi au plus profond de notre être, l'Esprit Saint, c'est Dieu en nous, non pas Dieu au-dessus de nous, pas même Dieu à côté de nous, comme l'était le Christ au cours de sa vie terrestre, mais Dieu faisant sa demeure en nous, Dieu imprégnant notre être, se mêlant à notre être le plus profond, Dieu faisant de nos pensées ses pensées, de notre amour notre amour, de nos actions son action. Dieu agissant par nos mains, parlant par nos lèvres, aimant avec notre cœur, Dieu remplissant totalement tout notre être intérieur, Dieu plus moi que moi-même, car ce n'est plus moi qui vis, mais par l'Esprit c'est le Christ, c'est Dieu qui vit en moi. Le don de l'Esprit, c'est d'abord ce don intérieur cette vie sécrète, de contemplation et de prière, ce face à face avec Jésus qui, en quelque sorte de son cœur transmet l'Esprit dans notre propre cœur pour que notre cœur devienne semblable au sien et qu'ainsi ce soit non pas notre amour mais le sien qui remplisse notre cœur.

Enfin, le texte de saint Luc nous montre, si nous le mettons en parallèle avec celui de saint Jean, que c'est de cette intimité de l'Esprit au fond de notre cœur que naît l'Église. Et tout cet éclatement de joie, ce déploiement de charismes, cette naissance comme explosive de l'Église, au milieu de ces hommes assemblés, de toutes races, de toutes langues (toutes ces langues que précisément les apôtres, animés par l'Esprit se mettent à parler) cette naissance de l'Église qui n'arrêtera plus de se développer et d'atteindre jusqu'aux extrémités de la terre, cette réalité de l'Église que nous sommes là maintenant, vous et moi, nombreux les uns avec les autres, dans cette joie commune, dans cette exultation unanime, tout cela s'enracine et se fonde dans l'intimité de chacun d'entre nous avec l'Esprit Saint. Si l'Esprit nous rassemble en Église, c'est parce qu'il est présent dans le cœur de chacun d'entre nous, et notre rassemblement n'est pas la juxtaposition de nos corps, pas même la juxtaposition de nos prières et l'unité de nos chants, notre rassemblement c'est le cœur à cœur de chacun de nous avec Dieu, et donc de chacun de nous avec chacun des frères.

C'est dans la mesure où nous sommes "prochains" les uns des autres, où nous sommes véritablement unis au plus intime de nous-mêmes les uns avec les autres, que nous devenons l'Église. L'Église n'est pas une société, une association, elle n'est pas un parti, l'Église est une communion qui doit nous saisir à l'intime de nous-mêmes. Et nous n'avons pas le droit de chanter ensemble, de nous réjouir ensemble, d'exulter et de crier de joie ensemble, que parce que nous nous aimons au plus profond de notre cœur, parce qu'une tendresse véritable, une tendresse divine et donc profondément humaine totalement humaine nous unit les uns les autres, et chacun à chacun. C'est à cause de cela que nous sommes rassemblés aujourd'hui, et que ce rassemblement ne cesse pas quand nous quittons cette église, mais continue à travers tous les instants de notre vie.

Etre membres de l'Église, c'est nous aimer avec cette profondeur de l'amour de Dieu qui a dû d'abord investir notre être pour que nous puissions le communiquer. Etre chrétiens, nous aimer les uns les autres, ce n'est pas simplement nous aimer par sympathie ou volonté, c'est nous aimer comme Jésus nous aime, c'est-à-dire avec cet Esprit-Saint qui est l'amour même de Dieu répandu dans nos cœurs, avec cette infinie tendresse, avec cette folie d'amour qui est celle de Dieu pour nous. Il faut que nous aimions comme Dieu nous aime, avec la même intensité, la même vérité et la même force. C'est parce que nous n'ouvrons pas assez notre cœur à cette présence vivifiante de l'Esprit, que notre Église n'est pas encore assez vivante, pas assez rayonnante, pas assez entraînante, c'est pour cela qu'elle n'est pas assez missionnaire.

Frères et sœurs, convertissons-nous à la venue de l'Esprit au fond de nous-mêmes. Ouvrons notre cœur et notre être afin que nous soyons réellement envahis par cette présence, et qu'ainsi notre communion ne soit pas superficielle mais une communion vraie et dense, et donc une communion qui devient visible, qui se lit sur nos visages et se manifestera au monde entier. "Voyez comme ils s'aiment", disait-on des premiers chrétiens. "C'est à l'amour que vous aurez les uns pour les autres qu'on vous reconnaîtra pour mes disciples". Aimons-nous les uns les autres, afin que le monde croie.

 

AMEN