HÉRITAGE QUI ME COMBLE DE JOIE

Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (26 mai 1996)
Homélie du Frère Yves HABERT

Frères et sœurs, est-ce que vous les entendez ? Est-ce que vous les entendez tous ces pas des gnostiques, de tous ceux pour qui il est impossible que la chair ressuscite ? Est-ce que vous les entendez venir en rangs serrés depuis Marcion jusqu'au Nouvel Âge, en passant par les cathares ? Est-ce que vous les entendez, pieds nus comme les Albigeois ou avec les gros souliers de leurs arguments fatigués ? Est-ce que vous les entendez tous ces gnostiques pour qui il est impossible que la chair ressuscite ?

       Frères et sœurs, tous ces spirituels qui nient absolument que la chair puisse être un jour en Dieu, que la chair puisse participer un jour à Dieu, que la chair puisse voir Dieu. Car tous, en bonne logique, refusent le Sauveur comme venu dans la chair, ils nient Noël pour mieux nier Pâques. Tous en bonne logique ils vont multiplier les pratiques ascétiques pour vider leur corps de la consistance de la chair parce que, pour eux, le salut n'est pas dans la chair, le Salut est ailleurs. Il est peut-être dans l'esprit, on ne sait pas trop, mais le salut pour eux est ailleurs.

       Tous enfin, en bonne logique, ont de la haine pour le mariage et les enfants, c'est une constante chez les gnostiques de tous les temps, elle n'est pas sans rappeler certains thèmes dominants : de notre société actuelle. Qu'est-ce que l'on va devenir sans mariage et sans enfants? J'en connais même, d'habiles, qui m'ont rétorqué la phrase de saint Paul dans la première aux Corinthiens, quand saint Paul, le grand saint Paul, dit : "Je vous l'affirme, frères, il est impossible que la chair et le sang héritent du Royaume ". Alors si le grand saint Paul, si la parole de Dieu nous dit qu'il est impossible que la chair puisse devenir participante de Dieu, puisse participer au Royaume de Dieu, alors qu'est-ce que je dois faire? Est-ce que je dois m'arrêter de dire avec toute l'Église que je crois à la résurrection de la chair ? Est-ce que je dois prendre mon correcteur, mon blanco, pour rayer dans mon évangile que "toute chair verra le Salut de Dieu" ? Est-ce que je suis bien stupide de croire à cette résurrection de la chair ? Est-ce que je dois me laisser avoir par tous ces arguments ?

       Si j'avais une réponse à donner, ce serait cette fête d'aujourd'hui, cette fête de la Pentecôte. Cette fête qui est à la fois la plus spirituelle et la plus charnelle, cette fête qui est la plus terrestre et la plus céleste, cette fête qui est la plus humaine et la plus divine. Cette fête est précisément la seule réponse valable contre les gnostiques, contre tous ces spirituels qui nient que la chair puisse un jour participer à Dieu. Deux réponses pour une solution.

       Le premier indice, c'est que cet Esprit, vous l'avez entendu dans le livre des Actes comme dans l'évangile de saint Jean, tombe sur la chair des gens. Il tombe sur la chair des gens comme vous et moi, Il tombe sur la chair des apôtres, Il tombe sur la chair de tous ceux qui sont là à Jérusalem, Il tombe sur la chair du monde, Il tombe sur la chair de l'Église.

       Et le deuxième, le deuxième aspect, c'est qu'Il tombe sur une Église qui n'a jamais été aussi disponible, qui n'a jamais aussi été ouverte. Quand l'Église reçoit l'Esprit, elle est dans l'attitude de l'abandon. Elle n'a jamais été aussi pauvre en quelque sorte. Et l'Esprit descend sur cette pauvreté, sur cet abandon, sur cette Église qui ne peut que recevoir. Et c'est quand elle est la plus pauvre, elle reçoit le don le plus grand.

       Fort de ces deux indices nous pouvons aller à ce moment-là chercher chez un grand pourfendeur de gnostiques. Saint Irénée, l'évêque de Lyon au second siècle, a le premier attaqué une réfutation de ces gnostiques, en connaissant bien leurs thèses. Il a une idée assez géniale quand il reprend la grande phrase de saint Paul : "non, la chair et le sang ne peuvent hériter du Royaume de Dieu". Saint Irénée va renverser la proposition : "si la chair et le sang ne peuvent pas hériter au sens actif, la chair et la sang peuvent être hérités au sens passif". La chair et le sang peuvent recevoir ce don du Royaume et il rapproche cela, dans une audace qui lui appartient, des béatitudes : "bienheureux les doux, ils recevront la terre en héritage". Et saint Irénée va changer la proposition : "bienheureux les doux, ils recevront la terre de leur chair en héritage ".

        Et voilà exactement ce que cette fête de Pentecôte peut nous suggérer aujourd'hui. Aujourd'hui l'Esprit reçoit la chair, la chair des gens, la chair du monde en héritage. Aujourd'hui ce n'est pas la chair qui hérite, mais c'est l'Esprit qui hérite. Et voilà, c'est tout l'inverse, et là enfin on peut comprendre la phrase de saint Paul. Qui est l'héritier ? l'Esprit, parce que l'Esprit c'est le vivant et en même temps le vivifiant, car seul un vivant peut hériter. C'est comme ça sur la terre et c'est comme ça au ciel, seul un vivant peut hériter des biens d'un mort et, seul, l'Esprit peut hériter de la chair, du corps qui doit aller à la terre, car, seul, l'Esprit peut vivifier. Et qui est l'héritage ? Eh bien c'est notre chair, c'est notre chair qui devient l'héritage de l'Esprit, la chair des gens comme vous et moi, la chair des hommes mariés et la chair des consacrés, la chair des enfants et la chair des grands-parents. Tout cela réuni dans l'unique chair de l'Église.

       Aujourd'hui, à la Pentecôte, l'Esprit reçoit l'Église en héritage. Aujourd'hui c'est la bonne nouvelle d'une Église qui est reçue par son Époux, l'Esprit. L'Épouse est reçue par son Époux. Et à ce moment-là la phrase de l'Apocalypse : "L'Esprit et l'Épouse disent : viens", s'éclaire car c'est l'Esprit et l'Épouse unis comme l'héritier à son héritage qui peuvent dire à ce moment-là : "viens". Et à ce moment-là on comprend aussi la phrase du psaume 15 quand l'Esprit Saint, déjà Lui, parlait par la bouche de David et disait : "Une terre de délices vient m'échoir en partage, héritage qui me comble de joie", une terre de délices, la terre de la chair du monde, la terre de la chair des gens, la terre de l'Église vient échoir en partage à l'Esprit. Et l'Esprit à ce moment-là peut dire : "héritage qui me comble de joie". On comprend tout de suite " héritage qui me comble de joie " quand on voit l'Esprit s'emparer de la chair de l'Église en tombant sur les Apôtres.

       Si malgré tout cela, on continue à vous expliquer que non, c'est impossible que la chair hérite du Royaume, à ce moment-là vous pouvez dire à vos contradicteurs : "est-ce qu'un héritier ne peut pas faire ce qu'il veut de son héritage ?" Si vous héritez d'un oncle d'Amérique, vous pouvez ouvrir une fondation, un musée, vous pouvez dilapider votre héritage comme le fils prodigue, vous pouvez le partager, le donner aux pauvres, un héritier est absolument libre de son héritage. Et si l'héritier, c'est Dieu. Lui qui a reçu notre chair en héritage. Est-ce que l'héritier ne peut pas faire ce qu'il veut de son héritage ? Mais l'héritier, surtout quand c'est l'Esprit Saint ne va pas ouvrir un musée, Il ne va pas faire une fondation, Il ne va pas conserver la chair du monde éternellement dans un coffre. L'Esprit, puisqu'Il peut faire absolument ce qu'Il veut de son héritage, va nous redonner notre chair en partage.

       Quand le Christ dit : "Recevez l'Esprit Saint", c'est équivalemment "recevez la terre de votre chair en partage". Notre chair, chair incorruptible, chair vivifiée par l'Esprit, chair capable de voir Dieu. Notre chair, pas une autre, la nôtre, notre chair va pouvoir nous être redonnée. Alors se pose tout de suite la question : quand est-ce que nous allons toucher le pactole ? Quand est-ce que nous allons recevoir notre chair glorifiée en héritage ? Quand est-ce que nous allons pouvoir recevoir cette chair incorruptible ? Je vais vous faire une révélation : plus tôt que vous ne pensez. Je n'ai pas eu de voix, je ne suis pas devenu témoin de Jéhovah, je ne sais pas quand est-ce que va se dérouler la fin du monde. Mais je l'affirme cependant : plus tôt que vous ne pensez ! Vous allez recevoir en héritage votre chair glorifiée en partage tout de suite. Vous allez la recevoir pour chacun de nous et pour la communauté que nous formons dans très peu de temps. Vous allez même la recevoir tout de suite quand vous allez recevoir, et Guillaume pour la première fois, le corps et le sang du Christ. Quand vous allez recevoir, recevoir et pas prendre, pas comme le fils cadet qui a pris son héritage, vous savez que le détournement d'héritage est puni par la loi. Donc il faut effectivement recevoir cet héritage. Quand vous allez recevoir cet héritage en ouvrant largement vos mains, votre bouche, vous allez déjà recevoir votre chair glorifiée, car c'est dans le Christ que, tous, nous ressusciterons. C'est dans la chair du Christ que, tous, nous serons ressaisis, que notre propre chair sera ressaisie et vivifiée par l'Esprit Saint.

        Alors quand vous allez communier, quand vous allez recevoir ce corps et ce sang du Christ, vous pourrez vous écrier : "Terre de délices qui m'échoit en partage, un héritage qui me comble de Joie ".

       AMEN