VIENS ESPRIT CRÉATEUR, VIENS NOUS VISITER

Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (7 juin 1981)
Homélie du Frère Michel MORIN

"Viens Esprit Créateur nous visiter". Frères et sœurs bien-aimés, nous avons ensemble chanté cet appel au début de notre rassemblement. Les apôtres en avaient fait leur prière, réunis par la promesse du Seigneur pour attendre Celui qui devait venir du ciel afin de leur apprendre toutes choses, leur révélant la vérité tout entière, cette Vérité que le monde, au dire de Jésus, ne peut pas recevoir. "Viens Esprit Créateur", tous, nous le savons bien, c'est l'Esprit de Dieu, c'est la troisième personne vivante de cette Trinité d'amour qu'est Dieu, nous l'appelons l'avocat, le paraclet, le consolateur, le défenseur. Nous l'avons appris dans notre catéchisme, sans toujours bien le comprendre, nous le lisons dans l'évangile, sans le méditer assez, nous le nommons dans la liturgie, ne serait-ce que ces nombreuses fois où nous faisons le signe de la croix, bien souvent machinalement. Mais en définitive, qu'en savez-vous de cet Esprit, de sa vie, de son œuvre dans votre vie ? Nous disons qu'Il est là, nous y croyons c'est vrai, nous avons accepté cette foi et, dans cette certitude trop peu réfléchie nous nous sommes installés ; l'Esprit est là, c'est une garantie et nous attendons que cette garantie nous tire d'affaire. Après tout, les assurances la vie et à la mort sont une bonne invention, même en matière de religion.

        Ainsi, nous continuons tranquillement de vivre, bercés dans cette foi plus abstraite que vécue. Ainsi, nos yeux se laissent impressionner par les miroitements du monde, miroitements aussi attirants que passagers.

       Nos yeux se laissent éblouir et distraire par tout ce qui vient de l'extérieur et au fond, ils ne savent plus lire la véritable écriture, celle de la vie inscrite sur la face interne des choses, des êtres et du monde. Cette écriture qui n'est pas dans la presse, dans les discours ni sur les murs de nos rues dont un proverbe arabe dit qu'ils sont "les cahiers des fous". Elle n'est pas non plus dans nos conversations ou nos échanges quotidiens qui, avouons-le, sont bien souvent banals et superficiels. Nous vivons dans l'ignorance des profondeurs, nous voguons tranquillement sur un océan dont nous ne soupçonnons même pas les richesses cachées. Il en est de même pour notre cœur, alourdi par le péché, déchiré par tant de nos amours blessés, bousculés de ça et de là par nos heurts, nos incompréhensions, nos séparations. Nos cœurs qui petit à petit s'alourdissent, se pétrifient et qui sont trop bien occupés à se soigner seuls et eux-mêmes pour sentir encore le tressaillement d'un souffle de vie ou de chaleur. Et nos corps et toute notre vie en leurs multiples et séduisantes activités, sont emportés dans ce tourbillon d'affaires, sont travaillés par cette démangeaison de l'utilité, de l'efficacité, sont minés par cette maladie chronique désormais incurable de l'activisme et de l'affairisme. Peu à peu ils se désintègrent, nous dépersonnifiant, nous sommes écartelés, divisés en nous-mêmes dans ce monde lui-même brisé, nous n'avons plus le goût de ces états essentiels de la vie d'un homme : le repos, la sérénité, la disponibilité ; nous n'avons même plus cette sensation de la plénitude intime qui nous fait aimer notre vie et celle des autres. Ainsi, frères et sœurs, au jour le jour, nous vivons installés dans notre foi.

       Mais ces quelques traits caractéristiques de chacune de nos vies, s'ils sont justes parce que c'est le tissu quotidien de nos journées, je crois qu'ils ne sont pas tout à fait vrais. Car nous ne vivons pas que cela. La profondeur de notre cœur n'est pas uniquement habitée par le péché ou la misère, par les inquiétudes ou les déceptions, et même notre cœur n'est pas simplement habité par une attente pour demain ou par une espérance pour après-demain. Il y a en nous la présence d'autre chose, il y a en nous la présence de Quelqu'un d'autre. Car enfin, frères et sœurs, nous avons tous été baptisés, plongés dans la mort et la résurrection de Jésus, au jour de notre baptême, tous nous avons été confirmés dans cet amour de Dieu. Le Christ a creusé dans notre cœur cette source d'où "jaillissent des fleuves d'eau vive et éternelle". Et nos yeux ont ressenti cette fraîcheur nouvelle qui les a ouverts à une lumière insoupçonnée, la lumière de ce flammes de feu posées sur notre front, comme sur les apôtres, avec lesquelles Jésus écrit dans notre vie la lettre de son Amour. Saint Paul émerveillé, écrivait aux Corinthiens :"Vous êtes une lettre du Christ écrite avec l'Esprit du Dieu Vivant". Oui, frères et sœurs, il y a dans notre vie une autre écriture que celle que nous traçons si souvent de façon brouillonne, car nous ne savons pas écrire la vraie vie. Il y a dans notre existence autre chose que ce que nous voyons, ce que nous pressentons, ce que nous préfabriquons, ce que nous rêvons ; il y a une autre présence qu'il s'agit de découvrir dans la paix "La paix soit avec vous", dit Jésus à ses disciples. Alors comme nous avons besoin encore, ensemble de chanter cet appel : "Viens Esprit Créateur, viens nous visiter, Toi le "doigt de Dieu", viens écrire dans notre chair avec des lettres de feu, la lettre de la loi nouvelle de l'amour du Père.

       En notre baptême, Dieu, comme premier don fait aux croyants, a semé dans notre cœur les germes de l'Esprit. Et ce cœur si souvent alourdi, ce cœur si souvent blessé et meurtri, retrouve une jeunesse nouvelle, renouvelé par cette force qui vient d'en haut, notre cœur tressaille d'allégresse sous l'action de l'Esprit Saint, notre cœur malade de mal aimer est recréé dans cet amour primordial de Dieu, par l'opération de l'Esprit Saint le premier don, le pardon de Dieu : "Recevez l'Esprit, ceux à qui vous pardonnerez les péchés, ils leur seront de fait pardonnés". Oui, il nous faut chaque jour chanter ensemble cet appel : "Viens, Esprit Créateur nous visiter", Toi qui planais sur les eaux chaotiques de la première création, toi qui as imprégné l'eau baptismale pour la seconde création.

       Nous tous qui avons été baptisés, l'Esprit nous a revêtu du Christ par l'onction d'huile qui a coulé sur notre corps, et notre corps et notre vie ne sont plus cette maison qui se détruit sans cesse, et que nous essayons en vain de rebâtir sur le sable de nos intérêts, de nos dominations, de nos impulsions ou de nos mondanités. L'Esprit a fait de nous sa demeure. Saint Paul l'explique souvent aux Corinthiens : "Ne savez-vous pas que l'Esprit de Dieu habite on vous. Notre corps est un temple de l'Esprit et si l'Esprit de celui qui a ressuscité Jésus habite en vous par cet Esprit, il redonnera la vie à vos corps mortels". Si aujourd'hui nous sommes encore tiraillés, écartelés par les multiples coups et blessures de nos passions et de nos combats, nous ne sommes plus voués à la destruction. L'Esprit nous réunifie, nous fortifie, nous reconstruit comme une maison taillée sur le roc qui malgré la tempête ne s'écroule pas car "Dieu nous a revêtus des armes de la puissance de l'Esprit". Et nous pouvons encore chanter cet appel : "Viens Esprit Créateur nous visiter, Toi le don que le Père répand à profusion afin que nos os revivent".

       L'Esprit que nous célébrons aujourd'hui n'est pas une idée, ni un concept, c'est une personne totalement vivante parce qu'une personne de la Trinité de Dieu. Cet Esprit n'est pas un étranger, ce n'est même pas un hôte de passage, Il est venu au jour de notre baptême, nous visiter et Il n'a jamais quitté notre demeure intérieure, Il ne cesse d'y vivre avec nous et pour nous, mais voilà que nous, nous sommes bien trop occupés à recevoir d'autres visiteurs et démarcheurs venant nous vanter les produits de ce monde, et nous contristons l'Esprit car nous l'abandonnons dans un coin reculé de notre demeure, ce n'est pas étonnant que nous soyons si ignorants des profondeurs de Dieu puisque c'est justement cet Esprit que les scrute, qui les connaît et qui seul peut nous les révéler, mais à condition de Lui laisser suffisamment de place, toute la place, dans la vie de notre maison intérieure.

       L'Esprit est ce visiteur incessamment présent au milieu de notre vie, au milieu de la vie de l'Église, et de celle du monde, mais nous le laissons vivre seul. Nous sommes tous des instruments de musique, nous sommes tous capables de jouer quelque chose de beau, de très beau et nous ne l'imaginons même pas. Nous cherchons à souffler nous-mêmes dans notre instrument pour lui faire sortir quelque son, or nous avons très peu de souffle d'où cette cacophonie du monde. Ne voudriez-vous pas que nous laissions plutôt l'Esprit souffler en nous comme un vent impétueux. Alors, notre Église, comme un grand orchestre jouerait dans l'harmonie la symphonie fantastique de l'amour de Dieu, la symphonie du monde nouveau. Ne croyez-vous pas qu'alors, les hommes écouteraient ce chant d'amour, cette louange de Dieu, cette prière de l'Esprit en nous et qu'ils en seraient séduits ? Et je suis sûr qu'ils viendraient chanter et danser avec nous.

AMEN