LE DON DE L'ESPRIT FRUIT DE LA RÉSURRECTION DU CHRIST
Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (19 mai 2002)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Y aurait-il donc plusieurs dons successifs de l'Esprit ? Beaucoup de commentateurs se sont évertués à tirer de ces textes plus qu'ils ne contiennent sans doute en imaginant que le don de l'Esprit se fait par étapes. Il y a d'abord le don aux douze en vue du pardon des péchés, et ensuite le don de la Pentecôte qui serait pour la naissance de l'Église, comme s'il y avait ainsi plusieurs mystères distincts du don de l'Esprit. Je crois que là, nous cédons à une illusion d'optique, car en fait, saint Jean et saint Luc chacun à sa manière, parlent du même et unique mystère qui est celui de cette plénitude de l'Esprit envahissant les disciples, l'Église et le monde. Si saint Luc a placé la Pentecôte cinquante jours après Pâques, et d'ailleurs aussi l'Ascension quarante jours après Pâques, distinguant ainsi comme plusieurs étapes, ou plusieurs mystères, c'est sans doute dans un souci pédagogique, rattachant le mystère de l'Ascension à la dernière apparition du Christ et rattachant le mystère de la Pentecôte à cet évènement particulièrement spectaculaire des disciples qui se mettent à parler toutes les langues du monde. Saint Jean lui, situe non seulement le don de l'Esprit, la Pentecôte, le jour même de Pâques, mais également il situe l'Ascension en ce jour de Pâques. En effet, dans les paragraphes qui précèdent ceux que nous avons lu, nous voyons Jésus apparaître à Marie-Madeleine et lui dire : "Je monte vers mon Père et votre Père " "(Jean 20, 17), comme si Marie-Madeleine entrevoyait Jésus en plein mouvement de retour auprès du Père. De plus, si nous réfléchissons, en réalité donner l'Esprit pour le pardon des péchés comme nous le dit Jésus dans l'évangile de saint Jean, ce n'est pas fondamentalement différent de ce qui se passe à la Pentecôte où toutes ces foules assemblées devant les apôtres et émerveillées disent : "Que devons-nous faire ?" - "Faites-vous baptiser" répond saint Pierre "pour le pardon de vos péchés, et vous recevrez l'Esprit Saint" (Actes 2, 37-38). Aussi bien d'ailleurs cet évènement de Pentecôte qui est comme la naissance de l'Église et qui par ce miracle des langues, manifeste que les disciples vont être envoyés jusqu'aux extrémités du monde, à tous les peuples de la terre, correspond à ce que dit Jésus dans l'évangile de saint Jean : "Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie". Je vous envoie en mission, je vous envoie en prédication de l'évangile jusqu'aux extrémités de la terre. C'est bien le même mystère. Il n'y a pas plusieurs dons de l'Esprit qui se feraient par parties, par morceaux. Il y a un immense mouvement de l'Esprit qui envahit toute l'Église et à travers elle toute l'humanité, pour transfigurer en fin de compte l'univers tout entier et le faire entrer dans la gloire de Dieu. Et d'ailleurs, ce don de l'Esprit ne se limite pas aux deux moments que nous venons d'analyser. Il accompagne toute la première expansion de l'Église, lors de la première persécution (Actes 4, 31), de l'évangélisation de la Samarie (Actes 8, 17), de la conversion des premiers païens (Actes 10, 44), de l'arrivée de l'évangile à Éphèse (Actes 19, 6).
Ce mouvement de l'Esprit, Saint Jean en le situant comme l'Ascension, le jour même de Pâques, nous révèle, je crois, le caractère le plus profond de ce mystère. L'Ascension, le retour du Christ auprès du Père, on dit quelquefois que le Christ "s'assied à la droite du Père" (Marc 15, 19), tout cela ce sont des images pour dire que le Christ, celui qui a vécu trente ans sur la terre, vraiment homme, retourne au sein même de la Trinité. Il ne s'agit pas d'un déplacement, la Trinité n'est pas un peu plus haut ou ailleurs, Dieu est partout, le Père est partout, et retourner auprès du Père, ce n'est pas accomplir un voyage mais un changement qualitatif. Cela veut dire que le Christ, dans son humanité, se trouve au cœur même de la Trinité, du mystère de Dieu. Cela veut dire que dans le Christ homme, l'humanité tout entière, notre nature humaine, notre humanité à nous tous, nous sommes comme aspirés à l'intérieur même du mystère, de la vie et du bonheur de Dieu. Mais dire ainsi que l'humanité du Christ est au cœur de Dieu, c'est dire que cette humanité est divinisée, glorifiée, transformée intérieurement. Sans cesser d'être homme, Jésus ne devient pas Dieu, Il l'était déjà, mais Il est envahi dans son âme et sa chair d'homme, par les modalités propres de la vie divine, Il est transformé de l'intérieur et ainsi, Il est le principe, les prémices, la source de notre propre divinisation, de notre propre résurrection qui, au-delà de la mort, nous fera entrer nous aussi dans la vie et le bonheur de Dieu, et dans son éternité.
Jésus dans son Ascension, est donc glorifié dans son humanité, mais qu'est-ce que la Résurrection de Jésus ? La Résurrection de Jésus ce n'est pas seulement un prolongement de vie terrestre. Il ne vit plus sur la terre, Il quitte ce monde, et s'il apparaît à ses disciples, entre les apparitions, Il n'est pas quelque part sur la terre, Il est déjà auprès du Père. Donc le Christ, par sa Résurrection quitte le monde pour entrer dans le sein du Père et pour y être le principe de ce monde nouveau que nous constituerons nous tous, et l'univers tout entier, en nous agrégeant à Lui par le baptême, par notre vie chrétienne, par notre mort chrétienne et par notre résurrection avec Lui. Par conséquent la Résurrection du Christ et sa glorification, la Résurrection du Christ et son Ascension, la transfiguration de l'humanité et de la nature humaine du Christ par sa divinisation et l'Ascension, c'est tout un.
De même pour le don de l'Esprit, qu'est-ce que le don de l'Esprit, sinon la communication que le Christ nous fait de ce mystère le plus intime qu'il porte au fond de Lui-même qui est le mystère de son union au Père, source de l'Esprit de vie, du souffle vital divin, de l'Esprit vivificateur. Et si le Christ répand l'Esprit, c'est précisément parce qu'il est glorifié dans son humanité, dans sa chair, et que d'une certaine manière, sa chair peut devenir comme perméable à l'Esprit qui l'emplit de toute éternité. Jésus source de l'Esprit avec le Père, Jésus qui aime le Père et qui est aimé par Lui et qui s'aiment d'un amour commun qui est précisément l'Esprit Saint, Jésus qui de toute éternité vit dans l'amour du Père et de l'Esprit, Jésus par sa Résurrection devient pour nous tous, source de ce même Esprit, Il répand l'Esprit sur ses disciples, Il répand l'Esprit sur son Église naissante, Il répand l'Esprit sur les siècles et les siècles. Le baptême va être à travers les siècles le moyen, le signe qu'Il nous donne de cette effusion de l'Esprit Saint. L'Église à ses débuts, le jour de Pentecôte et déjà au jour de la Résurrection, l'Église des quelques disciples réunis autour de Jésus, l'Église qui s'étend à tous ces hommes et ces femmes qui se rassemblent autour des disciples pour les entendre parler en langues, l'Église qui va atteindre les limites de la Palestine, de la Samarie, puis du monde romain, puis de l'univers tout entier, l'Église qui se répand à travers les siècles, l'Église qui est là aujourd'hui dans ce bâtiment, l'Église que nous sommes, l'Église universelle, l'Église qui est à Rome, qui est à Bruxelles, à Londres et dans tous les pays du monde, l'Église, c'est ce mouvement de l'Esprit qui jaillit du cœur de Dieu, qui jaillit du Christ ressuscité, nous envahit, nous entraîne, nous rassemble, nous conduit, nous aspire, nous attire et nous emmène jusque vers le cœur du Père. Voilà ce que c'est que l'Église, voilà ce que nous sommes, frères. Nous sommes des hommes et des femmes animés de l'Esprit, remplis de l'Esprit, envahis et conduits par l'Esprit, poussés par l'Esprit. Nous sommes des êtres spirituels en ce sens très précis que c'est l'Esprit qui prend possession de notre être le plus profond pour nous conduire au-delà de nos limites, au-delà de notre vie, au-delà de notre histoire, jusqu'à l'éternité de Dieu.
C'est cet Esprit Saint qui va être donné maintenant à deux enfants, à Thomas et à Matthieu. C'est cet Esprit Saint qui va prendre possession de leur cœur, de leur vie, de leur âme, de leur intelligence, qui va les façonner. S'ils sont fidèles à cet Esprit qui leur est donné, ils ne cesseront de grandir à l'intérieur de l'Église, en marche vers le Royaume. C'est cet Esprit qui va aussi être donné à Alexandre, qui pour la première fois va recevoir le Corps et le Sang du Christ. En mangeant le Corps du Christ, en buvant son Sang, il sera rempli de la présence du Christ, présence vivante, présence de l'Esprit du Christ qu'il a déjà reçu au jour de son baptême, mais qui va plus profondément encore prendre possession de lui. En célébrant ainsi le baptême de deux enfants, en célébrant la première eucharistie de l'un d'entre nous, nous sommes tous invités à revivre cette expérience de l'Esprit qui s'origine à note baptême, mais qui continue tout au long de notre vie et qui ne cesse de vivifier ce que nous sommes.
Frères et sœurs, ne nous laissons pas détourner de cette voie royale où l'Esprit nous entraîne. Soyons des êtres de mouvement, envahis par l'Esprit qui nous conduit infiniment au-delà de nous-mêmes, qui nous conduit jusqu'au cœur de Dieu.
AMEN