LA RÉVOLUTION PNEUMATIQUE

Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (23 mai 1999)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Frères et sœurs pardonnez-moi de commencer ce sermon par un mauvais jeu de mots mais il arrive que les idées dans les sermons que j'espère meilleurs naissent de mauvais jeux de mot. En grec, la langue dans laquelle est écrit l'évangile, Esprit se dit "Pneuma". C'est ce qui a donné notre mot pneumatique ou encore pneu. C'est une industrie prospère dont l'un des plus illustres représentants en France est Monsieur François Michelin. Ce mauvais jeu de mots m'a inspiré d'aller regarder de plus près dans le livre qu'il a publié récemment et qui s'appelle "Et pourquoi pas ?" Et vous allez être surpris, mais j'y ai trouvé très exactement l'inspiration de mon sermon. Vous allez voir que c'est très étonnant, que quand on pense à l'industrie du pneumatique Michelin, cela donne des tas d'idées sur ce "pneuma" très saint qui est l'Esprit de Dieu.

        Écoutez plutôt : François Michelin ne raconte que des anecdotes, c'est un patron, il a l'esprit concret et pratique. Il raconte qu'un jour, il a entendu une conférence d'un intellectuel qu'il dit sans doute remarquablement intelligent, mais qui proposait une vision, comme beaucoup d'intellectuels : extrêmement dirigiste, tatillonne, et pour tout dire, insupportable, de l'économie. Il fallait abolir la concurrence, enfin des tas de bateaux extraordinaires et il proposait même de reconstituer une sorte de corporatisme. Alors à la fin de la conférence, François Michelin est allé le voir, et voilà ce qu'il dit: "Je lui ai simplement demandé : Monsieur le littérateur, si on créait une sorte de Conseil de l'Ordre pour la littérature ? Quand je rentre dans une librairie, je suis toujours frappé de voir un grand nombre de bouquins qui s'entassent sur les rayons, il y en a beaucoup trop, personne n'a le temps de les lire. Ce Conseil de l'ordre de la littérature aurait pour mission de sélectionner ceux qui valent le coup et de rejeter les autres. Il a réagi très vivement au nom de la liberté d'expression et de création. Et François Michelin conclut : "En fait, tout ce qu'on demande à un individu dans une société, c'est de pouvoir s'exprimer. C'est d'avoir la possibilité de dire ce qu'il a à dire, ce qu'on lui laisse la liberté de faire et qu'on lui en donne les moyens. Les intellectuels s'expriment en écrivant des livres, nous, en faisant des pneus. C'est tout". Très bonne sagesse, n'est-ce pas ? Continuons : donc, première marque, l'initiative et la liberté dans l'échange et la liberté d'action dans l'entreprise.

        Deuxième marque : à un moment donné, on lui dit : "peut-être cette liberté, ce libéralisme, cela risquerait d'aller un peu loin, finalement, les entreprises pourraient faire ce qu'elles veulent ?" Alors, il dit ceci qui est plein de bon sens : "Ne l'oubliez pas, le vrai patron de Michelin, c'est aussi le patron de nos concurrents Good Year et Pirelli, le vrai patron, c'est le client. Quand un fabricant de voitures nous dit qu'il veut un pneu pour une voiture pesant une tonne et demie et qui va rouler à deux cents à l'heure, et va devoir transporter quatre personnes, il nous donne un ordre au sens vrai. C'est un client. Si on ne lui fournit pas le pneu qu'il demande, il ira voir ailleurs".

        Deuxième point : l'entreprise pleine de liberté mais qui a une règle d'or : le client, il faut servir : Liberté et service !

       Troisième petit point de repère, le journaliste lui dit : "Chez Michelin, c'est quand même extraordinaire. On a inventé des tas de trucs, des tas de formes de pneus (ils sont tous ronds, rassurez-vous) des tas de types de pneus extrêmement nouveaux et souvent révolutionnaires, vous êtes en train de mettre au point un nouveau procédé de fabrication du pneu. Et puis, on a inventé les capteurs qui permettent de transmettre la pression du pneu au tableau de bord. D'où vient l'innovation ? Encouragez-vous l'innovation spontanée ? Cela se passe-t-il tout seul dans votre entreprise ?"

        François Michelin répond ceci : "Je constate que l'innovation est toujours spontanée si l'environnement humain est propice." Autrement dit, casez les gens, ils n'innovent pas. Laissez-leur la bride sur le cou, ils finiront bien pas innover. Et il dit : "Les bonnes idées naissent partout, dans les ateliers, dans les bureaux, auprès des clients etc ... Aux responsables de s'entourer de tous les gens compétents et savoir-faire remonter et exploiter l'initiative."

        Quelles sont les trois règles de l'entreprise (je vous résume le livre, mais achetez-le quand même, cela s'appelle d'ailleurs d'un très beau titre "Et pourquoi pas ?" Il y a beaucoup plus de choses possibles qu'on ne pense. C'est bien de penser des choses comme ça encore aujourd'hui !). Donc, il y a trois règles d'or : la liberté d'agir, que les écrivains écrivent et que les fabricants de pneus fassent des pneus. La deuxième règle c'est le service, et la troisième règle, c'est l'innovation : initiative et créativité.

        Cela m'a donné l'idée pour mon sermon parce que je me suis dit : au fond il faut aujourd'hui que j'explique à Aix-en-Provence ce que c'est que l'Église et ce que c'est que l'Esprit Saint. Alors, comment faire comprendre ça ? Je commence par les relations trinitaires, vous aller dire ça y est, le frère Daniel s'est encore perdu dans ses spéculations intellectuelles. Il faut que je vous explique des choses très concrètes. Pour l'Esprit Saint, ce sont les mêmes raisons que donne François Michelin.

       Au fond, il n'y a qu'un vrai capitaliste : c'est Dieu. Il détient le plus grand capital qui soit, et c'est même une affaire tellement familiale, qu'ils ne sont que trois à détenir les capitaux, le Père, le Fils et le Saint Esprit. C'est donc tous les trois, qui détiennent un capital fabuleux, la vie éternelle ! Et ce capital fabuleux, il a été mis en Bourse le jour de Pâques. Quand le Christ est ressuscité, il a dit : le capital fabuleux de la vie et du bonheur éternel, de l'amour éternel, que jusqu'à maintenant, nous étions tous les trois là-haut à détenir, et qui d'une certaine manière n'avait jamais été côté en bourse, maintenant je le livre au cœur de l'humanité. C'était une très bonne idée. C'est la première grande entreprise capitaliste et ça fait vingt siècles qu'elle existe, et ça, tient à peu près. Il y a encore pas mal d'actionnaires et beaucoup de petits porteurs, mais, finalement, ça marche.

       Or, dites-vous bien qu'au départ, c'était très mal parti, parce que en réalité, Jésus-Christ avait choisi douze actionnaires fondamentaux. Et vous avez vu ce qu'ils faisaient les premiers actionnaires ? Ils avaient tellement peur qu'ils restaient terrés dans le Cénacle. Au fond, ils avaient confondu, les actions et les Sicav avec le bas de laine. Ce n'était même pas le carnet de Caisse d'Épargne. Ils avaient tellement peur, qu'ils se disaient : "oui le Christ est ressuscité, la vie éternelle est offerte au monde, mais qu'est-ce qu'on va en faire ?" Et donc, ils étaient là terrés dans leur cénacle. Le Christ ne peut laisser la situation dans cet état. Il faut que l'entreprise démarre, et c'est la Pentecôte. Qu'est-ce qu'a fait l'Esprit Saint le jour de la Pentecôte ? Il a réussi à persuader les apôtres qu'on pouvait être des actionnaires heureux. Il leur a dit : "c'est dans la mesure où vous vivez votre expérience personnelle, où vous ne restez pas confinés à l'intérieur de votre cénacle, où vous retrouvez la véritable liberté d'aller et venir, la véritable liberté de parler, la véritable liberté d'agir, qu'à ce moment-là on peut commencer quelque chose". Et la Pentecôte, c'est exactement cela. C'est la fête de la liberté d'expression, de la liberté d'agir, de la liberté d'aller et venir de tous les hommes. Et si nous sommes ici ce matin, c'est parce qu'essentiellement nous tenons à cela. Dieu nous a redonné un tel goût de notre liberté, il nous a tellement libérés du mal et du péché, il nous a tellement montré que la liberté était le seul moyen de trouver le bonheur et la vie éternelle, qu'effectivement, avec les douze apôtres on a fini par le croire. Donc, l'Église, c'est l'entreprise capitaliste qui mise le plus sur la liberté individuelle de chacun de ses membres. Et, il n'y a rien qui me fait plus de peine que de voir à certains moments des chrétiens avoir comme seul registre d'explication de leur vie ou de normes pour leur vie, que le "c'est permis, c'est défendu. Faut faire ci, faut faire ça." Mais c'est l'inverse même de ce que Dieu a voulu. Quand saint Augustin, qu'on ne peut pas soupçonner d'être quelqu'un de coincé, a essayé d'expliquer l'évangile, en fait, cela se résume en un seul mot : "Aime et fais ce que voudras". C'est exactement une parole inspirée. C'est dans la mesure où les chrétiens perdent le goût de la liberté qu'ils perdent la docilité à l'Esprit. Et c'est cela qui est dramatique la plupart du temps c'est que nous ne nous rendons pas compte qu'en ayant peur de notre liberté, nous avons peur de l'initiative et de la liberté d'expression et de la possibilité de vivre, d'agir, et d'écrire et de penser comme on veut, ce que précisément Dieu nous donne. Alors, vous allez me dire que je suis libertaire, et que je veux transformer l'Église en une espèce d'énorme poulailler dans lequel les renards pourront manger toutes les poules qu'ils veulent. Non, car je continue avec François Michelin : "N'oubliez pas que le client est roi". Et l'Esprit Saint n'oublie pas que le client est roi. Qu'est-ce que ça veut dire ?

       A partir du moment où l'Esprit Saint a soufflé dans le cœur des disciples, il s'est mis au service de l'humanité. Et le client, qui est-ce ? C'est encore nous. Qu'est-ce que nous propose l'Esprit Saint ? Il nous propose de nous faire devenir des hommes ensemble dans le Royaume de Dieu. Autrement dit, l'Esprit Saint ne nous fait pas faire n'importe quoi : il nous fait agir au plus intime de notre liberté, de notre désir, et de toutes nos facultés humaines, dans le sens de l'épanouissement d'une vraie communauté humaine où nous sommes au service les uns des autres. Et c'est ça qui est extraordinaire. Il faut, et c'est cela la Pentecôte, que l'Esprit Saint ressurgisse, dans nos communautés chrétiennes, dans nos familles, dans les lieux où nous vivons, dans le bonheur conjugal et familial, là même où nous sommes en face d'un frère humain. Il faut que nous nous comprenions spontanément par l'Esprit Saint, comme à son service, même si après tout, il ne pense pas comme nous. L'Église est tout, sauf une caserne. D'ailleurs les casernes deviennent beaucoup plus libérales aujourd'hui. Donc, j'allais dire, même les casernes deviennent libérales. Il faut donc que l'Église y passe aussi. C'est le sens même de l'action du service comme ce qui promeut vraiment l'homme, le cœur de l'homme, et la communion de l'homme avec Dieu. C'est cela le service.

       Et le troisième registre du don de l'Esprit c'est l'initiative. C'est ce qui nous est figuré aujourd'hui par le don des langues : les disciples, par le seul fait qu'ils prennent l'initiative de parler, se voient comme "doublés" par l'Esprit Saint, qui profitant de leur audace, de leur courage et de leur innovation, fait qu'ils sont compris par tout le monde, ce qui est le bénéfice de l'action. A partir du moment où les apôtres ont l'audace d'investir d'eux-mêmes, de leur liberté, de leur courage, de leur sens du service, à ce moment-là, leur action, leur parole, leur annonce de l'évangile est surmultipliée. C'est cela le sens même de ce qui nous est donné aujourd'hui. C'est le sens même de la vie de l'Église animée par l'Esprit.

       Si maintenant, on revient à un auteur qui fait davantage autorité et qui est saint Paul qui fait plus autorité que François Michelin, mais enfin, je ne sais pas, dans le monde actuel. Si nous relisons quelques passages de l'épître que nous avons entendu tout à l'heure, nous comprenons tout de suite ce que saint Paul voulait dire. Il voulait dire ceci : les dons de la grâce sont variés mais c'est toujours le même Esprit. C'est-à-dire que chacun d'entre nous reçoit un don particularisé en fonction de ce qu'il est. Quand je baptise Maeva, Nicolas, Jules et Eva, je les baptise chacun dans ce qu'ils sont, dans tout ce qu'ils ont déjà reçu, et dans tout ce qu'ils recevront tout au long de leur vie. Je ne les baptise pas en leur distribuant de la grâce comme des tickets de métro. Je leur donne un amour de Dieu personnalisé qui va être au service de leur liberté. Donc les dons de la grâce sont variés mais c'est toujours le même Esprit. Les fonctions dans l'Église sont variées, mais c'est toujours le même Seigneur Christ qu'il faut servir et la communion avec lequel il faut se fonder. Les activités sont variées, mais c'est toujours le même Dieu qui agit en tous : chacun reçoit le don de manifester l'Esprit en vue du bien de tous.

        Frères et sœurs, que cette parole de Paul agisse vraiment en nous, avec toute la puissance de l'Esprit. Si aujourd'hui, nous sortons de cette église avec la conviction. Je ne dis même pas l'idée mais la conviction, que vivre en chrétien, c'est vivre de la liberté de l'expérience de chacun, pour le service de tous, et dans le courage de l'initiative et de l'innovation dans un monde qui en cette fin de millénaire a un peu le sentiment de s'user, si nous avons cela au cœur ce matin, peut-être que ce sera une véritable Pentecôte pour nous tous et pour le monde.

       AMEN