ET TOUS, ÉMERVEILLES, ENTENDAIENT DANS LEUR LANGUE MATERNELLE

Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (4 juin 1995)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


L'Esprit-Saint est décrit dans le Livre de la Sagesse comme étant ce qui est intelligent, saint, unique, multiple, subtil, pénétrant tout, impassible, clair, ami du bien, irrésistible, ferme, qui peut tout, surveille tout, pénètre à travers tous les esprits, les intelligents, les purs et les plus subtils. L'Esprit Saint au début du monde était présent comme couvant l'ensemble de la terre comme une sorte d'enveloppe maternelle. Et la Genèse le décrit comme le moyen d'action que le Père s'est donné pour donner naissance à travers le chaos au monde dans lequel nous vivons. Et tout au cours de l'histoire, l'Esprit Saint poursuit le dessein de Dieu, Il sert ce dessein de Dieu et il semble, au moment de l'Incarnation du Christ, se concentrer sur la personne du Christ et rester comme en suspens au-dessus de sa tête comme on le représente souvent au moment du baptême lorsque, ouvrant le ciel, la voix du Père se fait entendre et, à travers l'Esprit Saint, en disant : "Celui-ci est mon Fils Bien-Aimé, en Lui J'ai mis toute ma faveur".

        L'Esprit Saint est comme concentré, condensé dans la vie du Christ et Il suit pas à pas, Il est présent dans tous ses pas, dans tous ses mouvements, depuis sa naissance dans le sein de Marie jusqu'à sa mort, jusqu'à sa Résurrection où Il donnera aux premiers apôtres, à Marie-Madeleine le premier éveil, le premier sentiment qu'une autre vie est née, celle de la Résurrection. Et tout d'un coup cinquante jours après, après les apparitions, nous trouvons comme un déploiement, comme une extension de Celui qui s'était contenté de rester au bord de la vie du Christ et qui maintenant franchit des limites, écrase des frontières, se moque de toutes les langues et touche des hommes passés, présents et à venir.

       La chose la plus belle, la plus étonnante en cette fête de la Pentecôte, c'est la manière dont les gens sont déconcertés, émerveillés et surtout ils entendent tout dans leur langue maternelle, c'est-à-dire que ce langage qui était le leur : Mèdes, Parthes, Elamites, etc… Grecs, païens, était capable de porter ce mystère, ce mystère de l'Esprit Saint, ce mystère du Salut que désormais l'Esprit Saint va proclamer, promulguer à travers tout l'univers, à travers tous les hommes, à travers toutes les histoires. Et c'est bien là l'annonce que toutes les cultures humaines, quelles qu'elles soient, vont pouvoir être porteuses désormais de ce mystère de Dieu.

       Pardonnez-moi cette introduction un peu théorique et peut-être abstraite. C'est pour en arriver à l'analyse du sentiment que nous avons, nous les chrétiens du monde, de notre lien avec le monde qui nous entoure. A Saint Jean de Malte, nous avons fait de ce rapport au monde un "sujet de bataille" depuis des années. C'est pourquoi on nous a souvent reproché d'être obsédé de cinéma, de littérature ou que sais-je, toutes ces choses apparemment mondaines et futiles, apparemment extérieures à la foi, c'est-à-dire à ce qui est Dieu, extérieures aux sacrements, à la vie de l'Église. Ce n'est pas, me semble-t-il, par mondanité que nous nous sommes intéressés d'emblée à ce qui nous entoure, par la littérature, par la sculpture, par le cinéma. C'est que d'abord nous sommes comme affamés, comme en train de guetter tous les mouvements, tout ce qui pourrait dire Dieu malgré tout dans le monde qui semble ne pas le dire. Il y a en nous, comme en certains d'entre vous, une confiance assez spontanée vis-à-vis du monde qui nous entoure et nous n'avons aucune crainte de ce monde qui nous entoure. Nous voudrions aider à dépasser une attitude qui nous semble surtout frileuse, ce sentiment qui est de délimiter, de séparer ce qui semble bien, ce qui semble mal.

       Il me semble aussi difficile, par rapport au monde et d'ailleurs également par rapport à nous-mêmes aussi, d'être celui qui sait séparer, qui sait discerner. Et je vous mets au défi comme je me mets moi-même au défi, de discerner comment notre foi s'est construite, par quel étayage elle s'est édifiée et combien d'impuretés, peut-être d'immoralités même, en tout cas d'intérêts propres ont servi à la construction de notre propre foi. Et vous serez étonnés de discerner dans votre propre vie personnelle combien l'ivraie est mêlé au bon grain. Et il me semble que sur la terre nous avons accepté un certain mélange et que le mélange loin de nous écœurer, de nous étonner, est simplement la preuve de la façon dont Dieu têtu, obstiné s'accroche à ce monde dans lequel Il s'est rendu présent et touche toute chose pour nous dire ce qu'Il est.

        En effet il y a une tendance dans l'Église qui est de séparer, de délimiter en quelque sorte ce qui est du domaine du chrétien, du catholique et ce qui ne l'est plus, comme s'il y avait une limite, comme si nous pouvions être propriétaires d'un certain nombre de valeurs ou de choses qui n'appartiennent qu'à nous et qui ne pourraient être comptabilisées que par nous. Il semble qu'il y a là une injure à ce qui me semble être l'évangile qui est que les choses soient libres, gratuites et qu'il y a dans la vie des choses dans lesquelles nous ne pourrions pas discerner, mais qui sont déjà présence de Dieu et qu'elles sont parties du grand mystère de Dieu. Et je convoque à ce mystère de Dieu tous les artistes, les hommes de pensée, les hommes qui tentent par leur intelligence, par leur goût du beau, du bon, du généreux, de dire, même s'ils sont loin de l'Église, ce qui ouvre leur cœur à la connaissance de l'invisible.

        Vous connaissez, pour en avoir peut-être entendu parler dans différentes revues, ce fameux procès qui a été intenté contre Brancusi. Brancusi est un sculpteur romain et les Etats-Unis ont intenté contre lui un procès. Le litige était une de ses sculptures qui est intitulé "Bird in the sky", autrement dit "oiseau dans l'espace". En effet, un homme d'affaires américain avait acheté à Brancusi cette sculpture abstraite qui représente en fait une sorte d'éperon en laiton élancé vers le ciel sur un socle en grès. Et les États-Unis, ça se passe en 1920, avaient demandé, avaient voulu être sûrs que cet objet était réellement une œuvre d'art. En effet, les taxes de douane sont différentes pour les objets manufacturés et les œuvres d'art bénéficient d'une certaine exonération. Et il y a eu ainsi un célèbre procès des États-Unis contre Brancusi pour savoir si ce morceau de laiton élancé vers le ciel, très simple, d'une ligne absolument pure, était oui ou non un objet d'art. Je vous recommande d'ailleurs un petit livre qui s'appelle "États-Unis contre Brancusi" qui rapporte comment ce procès a été l'occasion de tenter de définir une œuvre d'art autrement dit comment on peut en juger. Ceux qui défendaient ont tenté de dire qu'elle éveillait chez eux une émotion, un sentiment de vol, alors que dans le processus répondant on disait : "mais si Brancusi l'avait appelé tigre volant, est-ce que vous reconnaîtriez là un tigre volant ?". Et ces hommes de répondre : "pas nécessairement, mais il l'a appelé "oiseau dans l'espace" et je reconnais là l'oiseau dans l'espace qu'il a bien voulu suggérer". Et ces hommes tentaient de dire que les choses parfois étaient dessinées dans leur pureté, dans leur essence et qu'un homme parmi d'autres a tenté de dire ce qu'était l'élan vers le ciel d'un oiseau, dans sa plus grande pureté. Et ces choses-là, comme mille autres choses dans le monde, sont autant d'événements, de couleurs, d'impressions, qui vont progressivement définir, dessiner l'approche du grand mystère divin.

       Et l'Esprit Saint dont je vous parle aujourd'hui, s'Il s'exprime dans la langue maternelle des hommes, ce n'est pas pour leur faire plaisir, pour leur faciliter la compréhension du message, c'est parce qu'Il épouse, comme à l'intérieur, chaque homme dans sa culture et que rien de ce que nous sommes et rien de ce que nous pensons et rien de ce que nous vivons ne sera désormais étranger à Dieu. Et c'est ça la nouveauté fondamentale du christianisme, c'est qu'on n'est pas chrétien parce qu'on adhère au Christ, c'est parce que toute chose peut désormais être appelée différemment ou du moins être regardée différemment. Car ce qui est nouveau pour nous, chrétiens, c'est la lumière dans laquelle baigne toute chose désormais et qui est la beauté de Dieu.

       Et aucune chose ne sera désormais étrangère à la beauté de Dieu, toute chose peut bénéficier de cet amour. C'est ça la nouveauté fondamentale. Ce n'est pas que les choses doivent être conformes à un état ou conformes à une idée, c'est que désormais tout homme, aussi loin soit-il de la foi, sera désormais appelé fils de Dieu. Et tout événement aussi apparemment lointain et étranger qu'il peut paraître, sera peut-être cause de résurrection.

       Et je prends l'exemple peut-être le plus laid aujourd'hui, le plus monstrueux, le plus difficile à avaler qui est ce qui se passe à Sarajevo actuellement. On peut croire, comme on l'a cru d'ailleurs pendant les camps de concentration, que là se déchaînent la haine, le mal presque pur, ce qui est exact, et nous savons aussi maintenant parce que nous avons entendu cinquante ans après les camps combien cette haine avait caché plus mystérieusement encore des élans de solidarité, des grâces, des humanités de très grande beauté. Et nous pouvons désormais dire, parce que nous sommes chrétiens, que les camps, que ce qui se passe en Bosnie et en Serbie cache forcément des élans de générosité ou des élans d'humanité, des manifestations étonnantes de la présence de Dieu dans certaines causes d'hommes, des débuts de commencement de vie divine. Et c'est notre façon de regarder à nous chrétiens qui nous permet de nous discerner.

       Première lecture, lecture de dégoût, lecture de réduction profonde par rapport à la haine que les Serbes font peser sur les Bosniaques. Oui c'est vrai. Mais derrière car nous savons comme chrétiens qu'autre chose se tisse, mystérieux, qui ne peut pas encore se voir, qui sera dit à petits mots comme des confidences dans quelques années lorsque des hommes témoigneront du calvaire qui est vécu dans ces pays-là et qui diront en même temps ces choses magnifiquement belles même si elles étaient cachées, même si elles ne peuvent excuser la violence. Et, frères et sœurs, c'est là le regard du chrétien ni propriétaire ni utile, il n'y a rien d'utile à ce regard, il y a simplement une attention totale, une attention, j'allais dire un appétit de ce mystère de Dieu qui ne cesse pas de s'inventer de nouvelles formes de représentations, ne cesse pas de se dire dans de nouvelles langues maternelles, comment Dieu peut déjà se dire avec un vitrail, un morceau de musique, un visage, une tendresse. Voilà un répertoire facile qui déjà exprime cette présence de Dieu et qui n'épuisera jamais tout ce que Dieu va inventer, même dans le mal, même dans ce qui est mauvais, pour se dire. Et c'est cela l'œuvre de l'Esprit Saint. Et par rapport à nous ce même regard de bienveillance est nécessaire.

       Nous avons par rapport à nous un regard souvent aussi où nous voudrions bien trier le bien et le mal, discerner ce qui convient ou rejeter ce qui ne convient plus ou ce qui n'a jamais convenu. Malheur à nous si nous voulons ainsi d'emblée être notre propre juge, notre propre moissonneur, les choses sont si mêlées, sont si intimement mêlées en nous que nous ne ferions que briser notre cœur en voulant discerner. Il nous faut avancer avec ce qui est mauvais et ce qui est bien, les deux choses mêlées. Et si nous nous lamentons de ce qui est mauvais en nous, alors effectivement nous nous arrêtons de grandir dans la foi. Il faut accepter de grandir dans la foi avec ce qui paraît même contraire à Dieu, car Dieu, j'allais dire, ne s'arrêtera pas à ces choses contraires, mais réussira progressivement avec notre aide, notre collaboration à les transformer et à les renverser. Et il y a une façon, un regard qui est ce regard d'étonnement sur notre propre péché désespéré. Mais il y a une sorte d'étonnement et s'étonner d'être pécheur : c'est nous regarder comme si nous portions une espérance qui n'est pas atteinte par ce péché. Si nous ne sommes pas pleins d'espérance à notre propre égard, comment pourrions-nous l'être à l'égard du monde qui nous entoure ou en tout cas du prochain ? Si nous n'avons pas à l'égard de notre propre regard une espérance totale, j'allais dire divine, si nous n'espérons pas de nous-mêmes que cette relation de fils de Dieu, cette filiation divine un jour grandisse, se colore et remplisse toute notre vie, alors comment pouvons-nous avancer en tendant les mains vers notre Dieu qui nous offre tout ce qu'Il est.

       Frères et sœurs, aimons-nous, aimons les autres, aimons le monde, car Dieu aime les hommes et aime ce monde, Lui qui s'y accroche et s'y maintient pour toujours se dire, pour toujours nous dire son amour.

        AMEN