PRENDRE LE TEMPS
Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (26 mai 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN (Messe du soir)
Je voudrais ce soir avec vous réfléchir sur le double aspect de la fête de Pentecôte. Vous connaissez les Actes des apôtres. Vous savez que, après l'Ascension de Jésus, les disciples se sont réunis, se sont "cloîtrés" dans la chambre haute de Jérusalem, appelée aussi le cénacle, qu'ils y sont restés dix jours sans sortir, comme une sorte de conclave, coupés du monde. Ils avaient avec eux la vierge Marie, quelques femmes et quelques frères, c'est-à-dire les proches de Jésus, ceux et celles qui L'avaient accompagné tout au long de sa vie publique. Et ils sont restés là, dans une retraite intense, dont la principale occupation était la prière, au témoignage même du texte de Luc, auteur des Actes des apôtres. Et ce n'est qu'au bout de dix jours de prière intense, de rupture avec le monde, qu'ils ont été provoqués, malgré eux, à annoncer l'évangile et à le prêcher à toutes les nations. Cette prière, fermée par rapport au monde, est devenue un moment si intense, si brûlante, si forte qu'ils n'ont pas pu la garder pour eux-mêmes. Et l'ouverture des portes du cénacle, qui est en même temps l'ouverture de leur cœur et de leurs lèvres, a été provoquée par quelque chose, que probablement nous ne vivrons jamais, qui est désigné par l'auteur des Actes des apôtres comme une sorte d'ouragan qui a fait éclater l'endroit où ils étaient enfermés, un ouragan qui a été, en même temps, manifesté par des éclairs de feu, des langues de feu, par une force publique de la parole, jaillissant du silence et de la prière. Il ne faut jamais oublier que les apôtres qui ont prêché l'évangile du Christ, lors de la première prédication, sortaient de ce monastère du cénacle dans lequel ils étaient enfermés, dans lequel ils priaient. Et c'est cet aspect que je voudrais souligner et qui a d'ailleurs été évoqué ce matin par cet évêque noir.
Il y a, dans la mission de l'Église, deux temps inséparables, comme en musique. Si on les sépare, il n'y a plus de mélodie. Ces deux temps sont celui de la prière et celui de la parole, On pourrait dire aussi, le temps de la contemplation intérieure du mystère de Dieu et celui du témoignage de ce mystère de Dieu. Le temps ou le chrétien, à la suite des apôtres, "perd son temps" pour son Seigneur, et uniquement pour Lui, avant de prendre du temps pour annoncer ce Seigneur aux autres. Peut-être que nous, dès après l'Ascension, nous serions partis courir annoncer ce Christ, dans notre fougue et, peut-être, notre manque de réflexion ou de sagesse. Or le Christ leur avait bien dit : "Ne partez pas ! Ne quittez pas Jérusalem !" Ce temps de la prière, ce temps de la rencontre personnelle avec le Christ, ce temps du silence pour Dieu, pour que Dieu puisse le remplir, ce temps de la recherche du visage du Père, scellé dans notre propre humanité personnelle, ce temps de la compréhension intime et profonde de la Parole de Dieu, du Verbe fait chair, sous l'inspiration de l'Esprit dont Jésus a promis qu'Il "nous conduirait vers la vérité tout entière", ce temps-là nous devons nous aussi le vivre, personnellement et en Église, Ce temps-la, nous ne pouvons pas ne pas le prendre, sous aucun prétexte, même celui de la mission, justement celui de la mission.
Si le Christ a voulu qu'avant la prédication du Royaume de Dieu, qui était pourtant urgente, que ses apôtres donnent ce temps à Lui seul, c'est parce que sans cet attachement personnel au Christ, dans la prière intérieure, dans la méditation dans le silence, dans la paix, il n'y a pas de témoignage authentique, authentiquement chrétien, authentiquement spirituel. Il y a peut-être un témoignage qui passe à travers nous, mais c'est un témoignage à culture chrétienne, à nuance chrétienne, à religiosité chrétienne, mais ce n'est pas le témoignage du Christ à travers nous, puisque nous n'avons pas laissé au Christ le temps de faire sa demeure en nous, nous n'avons pas laissé à l'Esprit le temps de souffler dans notre cœur, d'illuminer notre être, pour que ce soit cela qui, à travers nous passe vers les autres. Et il est bien certain, c'est ma conviction intime, que si beaucoup de nos formes d'apostolat, de nos témoignages "ne passent pas" et ne sont pas reçus par le monde, c'est parce qu'ils ne prennent pas leur source dans la prière, dans la contemplation, dans la perte de temps "pour Dieu", dans la culture de la relation personnelle, permanente et vivante avec le Christ. C'est que ce témoignage et cette mission ne s'attachent pas à un attachement de nous à la personne du Christ. C'est cela le mystère de la Pentecôte. C'est cela le mystère de la mission. C'est un mystère où nous devons unir, où nous devons tenir ensemble l'intimité avec le Seigneur qui demeure en nous et l'extériorité de ce Seigneur qui veut se manifester et rencontrer les autres à travers nous.
Il y a une chose étonnante que nous ne comprenons pas, probablement parce que nous ne sommes pas assez croyants. C'est que, le jour de la Pentecôte, lorsque les apôtres ont prêché, tout le monde les a entendus et compris "dans sa propre langue." Il n'y avait pas de traduction simultanée. Chaque homme, qui était à Jérusalem, juif venant de différentes régions de la diaspora, entendait les apôtres dans sa propre langue. Cela veut dire non pas que les apôtres parlaient à la fois trente-six langues, mais qu'ils parlaient une langue qui n'était pas la leur, qui n'était pas un idiome parmi d'autres, qui était l'unique langue, l'unique langue de l'unique Parole, l'unique Parole qui est le Verbe fait chair. Et l'unique parole du Verbe fait chair, c'est la charité, c'est l'amour trinitaire dont Il vit Lui-même éternellement et qu'Il est venu annoncer aux hommes, en parlant. Quand on dit que le Christ est Parole, cela ne veut pas dire qu'Il a mis des mots les uns à la suite des autres pendant trois ans. Cela veut dire que Lui-même est une chair d'amour, un amour divin incarné dans une chair humaine, et c'est cela qui parle. Le Christ est Parole, non pas par son vocabulaire, mais par son être même, par toute sa constitution, autant humaine que divine, cent pour cent humaine, cent pour cent divine, non pas cinquante d'un côté, cinquante de l'autre. Si le Christ est Parole unique, Il est Verbe fait chair, Il est amour incarné. Et c'est cet amour-là qui avait rempli intensément le cœur des apôtres pendant dix jours de Cénacle et qui s'est répandu, sous la force de l'Esprit d'amour qui est l'Esprit Saint, qui s'est répandu, à travers leur être, à travers leur parole, à travers leur allure, on disait qu'ils étaient saouls, qu'ils avaient bu du vin doux, c'est à travers tout eux-mêmes que cet unique langage de la charité a été compris par la multitude des cœurs et des oreilles.
Frères et sœurs, l'unique langue que nous devons nous aussi parler à nos frères, parce que nous sommes du Christ, parce que nous sommes de l'Église des apôtres, parce que nous sommes, aujoud'hui, sous le coup de cette immensité intérieure du don de l'Esprit Saint, l'unique parole, l'unique langue que nous devons prononcer, parler, dont nous devons témoigner, c'est la charité de Dieu. Mais comment pourrions-nous parler cette langue aux autres, si nous ne prenons pas régulièrement du temps pour écouter cette Parole unique ? Comment pourrions-nous dire aux autres que Dieu est amour, si nous n'écoutons pas Dieu dire, dans notre cœur, qu'Il est amour ? Et voyez bien que, sans cette écoute intime, personnelle, cachée, mystérieuse, inconnue des autres, sans cette écoute de la Parole de Dieu dans la contemplation ou la méditation, il n'y aura pas une parole pour les autres. Ce n'est pas possible, et c'est cela le mystère de la Pentecôte. C'est cela que nous révèlent ces premiers jours de la vie de 1'Église. Il y aura témoignage de l'Église à toutes les nations si, dans son cœur, l'Église écoute, sans cesse, le témoin unique de l'amour de Dieu. Tout le reste ne sert strictement à rien, mais à rien, si ce n'est peut-être à nous occuper ou à nous consoler. Mais vraiment, les autres n'ont pas besoin de ce genre de consolation.
Voyez-vous, frères et sœurs, vous comme moi, nous sommes tous des bons chrétiens. Mais, comme le disait Charles Péguy, "des bons chrétiens, ça ne fait pas une bonne chrétienté". De bons chrétiens, ça ne fait pas forcément une Église vivante, ça ne fait pas une Église de témoignage, ça fait des bons chrétiens, et puis voilà, on passe à travers les siècles comme on passe à travers sa vie, et puis rien n'est changé, non seulement pour les autres, mais même pas pour nous-mêmes. Alors, si nous ne sommes que des bons chrétiens, il n'y aura pas ce souffle de Pentecôte pour le monde qui en a un besoin si grand qu'il en meurt, car de quoi meurt le monde ? D'asphyxie. Il s'essouffle. Il s'essouffle parce que l'Église n'est plus capable, à travers chacun d'entre nous, de le faire vivre dans le souffle de l'Esprit, parce que nous-mêmes nous ne nous ressourçons pas personnellement dans ce souffle intérieur, spirituel et profond, parce que nous ne savons pas respirer la présence de Dieu en nous, parce que nous ne savons pas nous inspirer de la présence de Dieu en nous.
Alors notre vie de chrétien est une vie de bons chrétiens mais ce n'est peut-être pas forcément une vie de croyants, c'est-à-dire d'hommes et de femmes attachés viscéralement à la présence de l'Esprit Saint en eux, reçue au baptême et à la confirmation. Si nous sommes attachés si profondément à ce que nous sommes, au fond de nous-mêmes, cela ne peut pas ne pas transparaître, ne pas entraîner les autres dans ce grand souffle de la vie de Dieu. Et si nous ne faisons pas cela, nous participons, chrétiennement peut-être, mais nous participons à la mort du monde. Et cela, nous n'en avons pas le droit, car c'est à nous, Église, qu'a été confié le souffle de la Pentecôte, la lumière de la Pentecôte, le grand vent, l'ouragan de Pentecôte qui peut, peut-être encore, et je le crois, ébranler beaucoup d'hommes qui n'attendent que d'être réveillés par ce souffle, à nouveau, que d'être illuminés par cette lumière extraordinaire, que d'être animés par cette Parole unique d'amour qui vient du Père.
Frères et sœurs, puissions-nous, ensemble, à Aix en Provence, parler l'unique langue de la Pentecôte, puissions-nous ensemble et personnellement, parler ou en tout cas essayer de murmurer, de chantonner, l'unique langue de la charité de Dieu. Mais pour cela, il faudra savoir perdre son temps pour écouter le chant profond, le chant intime, le chant parfois silencieux, et toujours mystérieux de cette unique parole de l'amour de Dieu dans notre cœur.
Ne soyons pas des chrétiens activistes ou distraits, mais ces chrétiens qui savent passer du temps dans le Cénacle, dans la chambre haute du plus profond de leur cœur, pour qu'en vibrant à la présence de l'Esprit Saint, ils puissent contribuer, dans la grâce du salut, à redonner à leurs frères d'aujourd'hui un souffle de vie.
AMEN