L’ESPRIT REND L’HOMME PLUS GRAND QUE L’HOMME
Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (18 mai 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Bien sûr, je ne demande pas que nos assemblées de fidèles dégénèrent dans je ne sais quel délire bachique ou d'exaltation collective, je ne demande pas non plus que tous les jours nous menions une vie "survoltée", simplement pour la joie que nous avons reçue par l'Esprit Saint dans notre cœur, lors de notre baptême. Mais si je regarde dans la vie de notre Église d'aujourd'hui, je remarque qu’on parle fort peu de l'Esprit Saint. De temps en temps, on le prie, surtout quand on se sent en difficulté au moment d'un examen, ou dans une situation où il faut un certain jugement de sagesse pour résoudre la question. C'est ainsi qu’on fait toujours des messes votives de l'Esprit Saint avant d'élire les supérieurs dans les couvents religieux. Ou bien encore, on Lui adresse des neuvaines, comme pour Saint Joseph ou comme pour Sainte Rita. Avouez que pour une personne divine, c'est bien peu comme dévotion !
Bref, il y a dans notre tradition occidentale que l'Esprit Saint ne nous est pas très familier. Nous avons du mal à vivre avec Lui. Et c'est d’autant plus étonnant que, Lui a une joie sans borne à vivre avec nous. Mais en y réfléchissant un peu, je dirais volontiers, qu'il en est de l'Esprit Saint comme de la prose chez Monsieur Jourdain. Comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nous vivons de la plénitude de l'Esprit Saint sans le savoir. Mais même "si cela va s’en dire", on peut supposer que cela ira mieux en le disant. Et c’est pourquoi je voudrais réfléchir avec vous quelques instants sur le rôle et l’importance de l'Esprit Saint dans notre vie de chrétiens.
Pour comprendre ce rôle de l'Esprit, il faut partir d’une constatation qui vous paraîtra peut-être étonnante : la capacité de "récupération”" qu’a l'homme dans son intelligence humaine. A tout moment, notre intelligence, notre sagesse ou notre désir humain sont capables de "récupérer" les situations pour que nous les réaménagions à notre façons, à notre goût ou à notre convenance. Et si, pour notre salut, nous n'avions eu que le témoignage des apôtres qui avaient vu Jésus vivre parmi nous en faisant le bien, puis mourir pour nous sur la croix et même ressusciter pour nous, je me dis que nous aurions eu la faculté de récupérer cette réalité-là, en en faisant une religion supérieure de l'humanité. Au fond, nous aurions réagi de la façon suivante : "Nous avons vu un homme extraordinaire qui est mort pour la bonne cause, qui a donné sa vie pour les autres. Et cela nous suffit. Et en face à toutes les anciennes religions qui essayaient de réaliser tant bien que mal, moralement, des efforts de l’homme pour s’approcher de Dieu, nous avons enfin un modèle, un superbe modèle que nous allons simplement aménager à la mesure de nos modestes aspirations humaines".
Réfléchissez bien : combien de fois notre vie chrétienne ne se résume-t-elle pas à nous donner simplement quelques bons principes de vie ? point trop n'en faut, de la mesure en toute chose. Combien de fois n’avons-nous pas "récupéré" l'évangile dans un humanisme "équilibré", mais parfois tellement tranquille ? Oui, s'il n’y avait pas l'Esprit Saint, nous en serions toujours là, s'il n’y avait pas l'Esprit Saint, nous pourrions dire que l’efficacité même du mystère du Christ mourant et ressuscitant pour nous, aurait été pratiquement vaine. Car on ne peut pas imaginer que le Christ se soit simplement proposé comme modèle pour nous, pour que nous essayions ensuite de réaménager ce qu'il a fait à la mesure de nos aspirations humaines. S'il n’y avait pas l'Esprit Saint, la foi chrétienne serait devenue une religion supérieure de l’humanité, avec des exigences morales supérieures et, peut-être des élans mystiques du cœur qui auraient dépassé ce que nous voyons dans les autres religions. Mais il n'y aurait rien de plus.
Quand le Fils envoie son Esprit, qui envoie-t-Il ? Il envoie comme le dit saint Paul : "Celui qui scrute les profondeurs de Dieu". L'Esprit Saint est Celui pour lequel nous avons le plus de mal à dire exactement qui Il est. Car le Père, nous qui Il est : la source, le Créateur. Le Fils nous savons qui Il est : le Sauveur, notre frère en humanité. Mais de l'Esprit Saint que pouvons nous dire ? On en fait souvent une vague ressource d'énergie spirituelle dans laquelle on peut puiser à loisir.
Or nous connaissons si mal l'Esprit Saint parce que son rôle est très effacé, mais totalement présent. Il est Celui qui ouvre notre cœur aux profondeurs de Dieu, Il est Celui qui révèle le mystère de Dieu comme une personne, comme un “vis-à-vis” auquel nous avons accès directement. L’Esprit Saint, parce qu’Il est déjà dans le cœur de Dieu, Celui qui ouvre le cœur du Fils à son Père et qui fait que le Père se donne totalement à son Fils, devient aussi dans notre vie Celui qui ouvre notre cœur directement à la profondeur de la vie de Dieu. C'est dire que l'Esprit Saint sera toujours Celui qui révèle dans notre cœur, non pas simplement ce que nous savons que nous sommes, mais encore ce mouvement secret par lequel l’homme est plus homme et plus grand qu'il ne pense. Voilà qui est l'Esprit Saint. C’est Celui qui révèle à l’homme une capacité d'infini dont l’homme lui-même est marqué négativement dans son cœur, mais qu'il est incapable de réaliser par lui-même. L'Esprit scrute les profondeurs de Dieu et nous donne à nous aussi, de scruter les profondeurs de Dieu. L'Esprit est Celui-là même qui nous ouvre non pas simplement à un épanouissement total de nous-mêmes tel que nous l'aurions rêvé à notre idée, mais l'Esprit est Celui qui nous ouvre à cet abîme de Dieu, l'absolu de Dieu.
Dans la tradition de la foi chrétienne, nous avons formulé cette réalité dans un langage qui nous paraît parfois un peu obscur : nous disons d’un homme qu'il est à la fois une personne et une nature humaine. La nature humaine, c'est ce par quoi nous nous ressemblons tous, nous sommes tous des êtres humains. Et il est certain que la plupart du temps, nous croyons que notre existence humaine, ou notre existence religieuse de chrétiens, consiste à "peaufiner" notre nature humaine, de l'améliorer au maximum, ce qui n’est pas une chose mauvaise, loin de là ! nous devons toujours essayer de le faire ! Mais si nous concevons simplement notre relation à Dieu comme le fait de parfaire ce capital humain que nous avons reçu de nos parents et de l'amour de Dieu, nous sommes encore très loin du compte, en ce qui concerne le travail de l'Esprit en nous. Car l'Esprit nous fait personne, Il nous fait capables de deviner les abîmes du cœur de Dieu. Il nous fait capables de deviner que nous ouverts à l'absolu même de Dieu. Et c'est la prodigieuse aventure de la foi qui donne une tout autre profondeur à notre vie chrétienne. Nous sommes des personnes détentrices d’une nature, il est vrai, mais nous sommes des personnes capables d'une relation directe et plénière avec Dieu, selon que Dieu veut bien nous la donner par sa grâce. Nous sommes appelés à être plus grand que nous-mêmes, plus grand que notre désir, plus grand que notre sagesse, à entrer dans les abîmes même du cœur de Dieu.
C’est pour cela que l'Esprit est amour : Il est amour parce qu’à la différence de la Sagesse qui mesure toute chose, l'amour introduit la démesure, Il introduit la démesure par laquelle notre pauvre humanité est confrontée à quelque chose qui n'a pas de commune mesure avec elle. L'Esprit Saint est Celui qui nous ouvre à Dieu, qui nous fait entrer dans le cœur de Dieu, là où il n'y a pas de mesure, où il y a un don sans mesure.
Enfin, l'Esprit Saint est Celui qui nous révèle à nous-mêmes les abîmes de notre propre cœur. Là aussi le regard que nous portons sur nous-mêmes ou sur les autres, souvent tellement limité, tellement bien cadré à partir de nos propres conceptions et vues des choses que nous oublions que chacun d’entre nous est une personne susceptible par la capacité d'infini qui est déjà mise en elle, d'entrer en relation avec l'autre et de l'aimer. C'est précisément l'amour qui a été déversé dans nos cœurs, c'est la communion de l'Église, c'est le fait que les chrétiens qui ont reçu la grâce du baptême s'aiment les uns les autres, non pas seulement pour mieux organiser le monde (même si cela fait aussi partie de nos tâches et que nous n'avons pas à y renoncer) mais d'abord pour deviner et scruter les profondeurs de Dieu et les profondeurs du cœur de l’autre que nous avons à aimer, et pour scruter les profondeurs de notre propre cœur que nous avons reçu aussi pour l’aimer.
Voilà le mystère de l'Église : elle n’est pas une société de promotion d’une religion universelle, plus spirituelle que les autres ! elle est d’abord cette famille où toute relation à un autre est une relation avec le frère, scrutant en lui, par la force de l'Esprit Saint, les profondeurs de son propre cœur.
Voilà ce que nous fêtons aujourd’hui dans le mystère de cette Pentecôte : Nous devenons vraiment, pleinement et totalement les fils de Dieu par le don de l’Esprit. Nous entrons dans cette relation qui nous fait plus grands que nous-mêmes, même si nous ne le savons pas. Car l'Esprit Saint nous fait, en Jésus-Christ, partenaires de Dieu. Et nous devenons plus grands que nous-mêmes, car l'amour que désormais nous portons dans notre cœur, et pour Dieu et les uns pour les autres, n'est plus simplement à mesure humaine.
Vous comprenez, frères pourquoi les apôtres paraissaient ivres de vin doux. Vous comprenez pourquoi cette ivresse n'a rien d'un délire bachique : cette ivresse est au contraire le fait que l’homme pris, possédé par l'Esprit, vit dans une telle transparence de son cœur à lui-même, aux autres et à Dieu que commencent à se manifester alors en vérité la Puissance salvatrice de Jésus Christ et la puissance de l’amour créateur de notre Père qui veut faire, de nous tous ses fils.
AMEN