L'ESPRIT, SOUFFLE DU CHRIST

Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - Année C (25 mai 1980)
Homélie du frère Jean-Philippe REVEL

Les textes que la liturgie propose en cette fête de Pentecôte semblent nous présenter deux évènements distincts qui sont l'un et l'autre communication de l'Esprit Saint. Il y a d'abord ce texte des Actes des apôtres qui nous est familier, et qui nous rapportent comment cinquante jours après Pâques, en la fête juive de la Pentecôte, les disciples rassemblés autour de la vierge Marie dans le cénacle, en prière comme Jésus le leur avait demandé, ont entendu soudain comme le bruit d'un vent violent (et vous savez peut-être que le mot "Esprit", en latin, en grec et en hébreu signifie aussi "vent"), et un feu vient se poser sur chacun d'eux et ils furent remplis de l'Esprit Saint. Leur cœur fut rempli de la puissance, de la force et la vitalité de Dieu et ils sortirent du Cénacle pour annoncer à tous les hommes rassemblés dans Jérusalem par la fête la bonne nouvelle du salut et cette prédication, animée par l'Esprit, n'a pas cessé depuis ce jour.

        Mais voici qu'un autre texte, tiré celui-là de l'évangile de saint Jean, nous montre le Christ, le jour même de la Pâque, le jour même de sa résurrection, lors de sa toute première apparition à ses disciples, après leur avoir montré ses mains, ses pieds et son côté, pour qu'ils puissent reconnaître que c'est bien Lui, le crucifié, qui est là, vivant devant eux, souffle sur eux, répand sur eux son souffle, le mot "Esprit" en latin, en grec et en hébreu signifie aussi le souffle, l'haleine, la respiration et il leur dit : "Recevez l'Esprit Saint."

       Il ne s'agit pas, frères et sœurs, de deux Pentecôtes distinctes, comme si l'Esprit avait été donné une première fois le jour de Pâques, seulement aux douze et puis une deuxième fois, cinquante jours plus tard, à l'ensemble des disciples. Ou encore comme si l'Esprit Saint avait été donné un peu à l'essai le jour de Pâques sans parvenir encore à convaincre pleinement les disciples et à enlever la crainte de leur cœur ; et une deuxième fois, à la Pentecôte, les avait véritablement remplis de la force de Dieu, pour qu'ils puissent prêcher par toute la terre. Il ne s'agit pas de deux dons distincts de l'Esprit Saint. Il n'y a qu'un seul don de l'Esprit Saint qui, peu à peu pénètre, remplit, envahit le cœur des disciples jusqu'à en déborder.

        Oui, c'est le même Esprit que Jésus sème dans leur cœur le jour de sa Pâque, qui d'apparition en apparition va conforter leur foi, qui, après l'Ascension, va les rassembler dans la prière, dans l'intensité du désir et qui, le jour de la Pentecôte enfin, va faire éclater leur cœur et se répandre au-dehors avec profusion. Et de don de l'Esprit commencé dès la Pâque du Christ ne cessera jamais. Aujourd'hui, nous aussi, comme les apôtres, comme les disciples, nous le recevons, nous l'avons reçu le jour de notre baptême, et là encore il ne s'agit pas d'un évènement ponctuel et limité dans le temps : notre baptême comme la Pâque du Christ, est le point de départ d'un jaillissement inextinguible et jour après jour, sans cesse, l'Esprit ne cesse de nous être donné, l'Esprit ne cesse de nous envahir jusqu'à déborder en action de grâce, en chant, en louange, en proclamation de la foi. Tel est le don de l'Esprit qui crée l'Église et qui la traverse de part en part, à travers toutes les générations et tous les siècles.

       Et cette page d'évangile nous montre bien d'où vient le don de l'Esprit : il vient de la bouche même du Christ Ressuscité. C'est le souffle de Jésus qui nous est donné, saint Paul, dans l'épître aux Galates dira : "C'est l'Esprit du Fils qui nous est donné et qui fait de nous des fils comme Lui, et qui nous permet de nous tourner vers Dieu et de lui dire en toute vérité : "Tu es notre Père". Oui, l'Esprit Saint a été répandu dans nos cœurs et cet Esprit nous transforme à l'image du Fils ; il fait de nous des frères du Christ et comme Lui des fils du Père, non pas dans un sens général où Dieu serait le protecteur paternel et bienveillant de toutes ses créatures, mais dans ce sens fort où Dieu le Père est le Père de son Fils unique et tous, nous devenons"Fils unique" en Jésus-Christ, tous nous entrons dans ce mystère d'incandescence d'amour entre le Père et le Fils, ce mystère éternel par lequel le Père, dans son Amour, donne naissance à son Fils, et nous aussi nous naissons de ce même Amour, par ce même Amour, et nous en sommes remplis, Jésus ayant respiré son haleine de vie sur chacun de nous et ne cessant à tout instant de nous insuffler sa vie comme par une sorte de transmission de souffle.

        Etre chrétiens, frères et sœurs, c'est au baptême et par le baptême tous les jours recevoir le souffle du Christ, recevoir l'Esprit Saint, c'est-à-dire la force de Dieu, l'Amour de Dieu la vie de Dieu, Dieu Lui-même, la troisième personne de la Trinité, recevoir l'Esprit Saint sans cesse en nous comme une source jaillissante, comme un torrent débordant, comme une haleine vivifiante, comme un feu dévorant. Etre chrétiens, c'est recevoir l'Esprit de Jésus, devenir d'autres Christ, voilà à quoi nous sommes appelés. Nous devons devenir chacun, par l'action de cet Esprit au fond de nous-mêmes, si nous nous laissons façonner, devenir d'autres Christ, des icônes du Christ, des présences du Christ, pour que le monde soit rempli de cette présence du Christ.

       Le Christ a quitté la terre, non pas pour nous abandonner, non pas pour nous laisser orphelins, mais pour que nous recevions, chacun et ensemble, cette mission d'être sa présence, d'être le Christ lui-même sur la terre, de ne pas simplement être chacun ce que nous sommes : un pauvre être limité, une créature circonscrite par toutes sortes de faiblesses mais malgré nos faiblesses et à travers elles, parce que l'Esprit emporte tout et transfigure tout dans son Amour, de devenir véritablement Jésus présent dans le monde. Car si l'Esprit de Jésus nous a été donné, c'est pour que Jésus nous envoie comme le Père l'a envoyé. C'est ce qu'il a dit aux apôtres, au moment de leur communiquer l'Esprit : "Comme le Père m'a envoyé de la même manière Moi, je vous envoie". C'est le même mouvement qui a fait sortir le Fils du cœur du Père et par lequel le Père a envoyé son Fils sur la terre pour nous révéler le mystère de son Amour, c'est ce même mouvement par lequel le Christ, à son tour, nous fait en quelque sorte jaillir de son cœur en répandant sur nous l'Esprit de son Amour et nous envoie prolonger, accomplir son œuvre, la démultiplier à travers toute la terre pour que partout où nous sommes il y ait Jésus-Christ et pour que les nommes qui ne le connaissent pas encore puissent l'apercevoir, le deviner, le découvrir et à leur tour, en être illuminés, envahis et devenir eux-mêmes de nouveaux Christ pour leurs frères, et à leur tour être lumière dans le monde.

       Frères et sœurs, au moment où l'un d'entre nous, un tout petit enfant, va recevoir par le mystère de l'eau, cette présence agissante et vivante de l'Esprit dans son cœur, revivons, réactualisons, renouvelons notre propre baptême, ce baptême dont nous ne nous souvenons pas sans doute, mais qui est à tout instant présent au cœur de notre vie, car on n'est pas baptisé pour un seul jour, mais chaque jour. Renouvelons cette intensité de la présence de l'Esprit en nous, ou plutôt rendons-nous présents à cet Esprit, car Lui ne cesse jamais d'être présent en nous, au fond de nous, et c'est nous seulement qui ne savons pas l'entendre, le voir et en être éblouis.

      AMEN