LA COMMUNION SE CONSTRUIT DANS LES GESTES SIMPLES
Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte - (4 juin 2006)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

Perse : Pentecôte
Cela n’avait pas suffi que chacun d’eux traverse une expérience profonde et de mort et de vie, puisqu’ils avaient été témoins et de sa mort et de sa nouvelle vie. Ils étaient réunis parce qu’ils partageaient la même expérience comme nous ici, la même foi en cette présence d’un "revenant" de la mort, mais cela ne suffit pas. Cela ne s’est pas fait tout doucement, dans une sorte de conciliation dans laquelle on prend en compte toutes les opinions, et de Pierre et de Jacques, et des autres qui vont venir, et l’on aurait fait mille et une réunions, vous imaginez. Vous nous connaissez assez pour savoir que c’étaient les mêmes différences d’opinions qui existaient entre les apôtres et qui existent entre nous.
De fait, qu’est-ce que l’homme d’aujourd’hui ou d’hier souhaite le plus ? C’est d’être respecté profondément en ce qu’il est, dans sa race, sa culture, son identité et sa destinée, et en même temps, avec tout ce qu’il est, de pouvoir rentrer en communion avec un autre, avec des autres. Si vous faites mémoire des meilleurs moments de votre vie, c’est bien le moment où s’est établi dans la famille ou les communautés, entre amis, où à un moment donné une communion et non pas une fusion, non pas un meeting politique où l’on s’échauffe les uns les autres pour être sûr de bien communier aux idées des uns et des autres. On n’est pas là pour un meeting politique, sans rien renier de ce qu’on est, établir un rapport de confiance avec l’autre. C’est pour cela que ce que l’Église a inventé de plus génial, c’est de nous rassembler sans nous confondre. D’ailleurs, c’est tout le problème des relations entre nous, nous avons souvent des plaintes à formuler, que nous ne sommes pas connus comme tels, reconnus pour ce que nous sommes. Et souvent, lorsque que quelqu’un nous aime, c’est qu’il voit à l’avance l’homme et la femme que nous pourrions devenir. C’est cela l’amour. L’amour ce n’est pas d’aimer l’être pour ce qu’il est aujourd’hui, mais c’est surtout de l’aimer en vue de ce qu’il peut devenir, que nous voyions plus que lui-même, ce potentiel qu’il a en lui, et c’est pour cela que nous l’aimons. Et quand nous avons davantage de mal à aimer, c’est parce que nous n’avons plus beaucoup d’espérance en l’autre, et que nous manquons de vision à venir. Ce que l’Église propose et ce qu’elle a inventé, ce que nous vivons, le meilleur qu’elle ait donné au monde, même si actuellement on ne lui reconnaît pas, c’est ce langage de la communion pour que ces hommes et ces femmes, comme le disent les Actes des apôtres : "Ils étaient dans la stupéfaction parce que chacun les entendaient dans sa propre langue".
Il a donc fallu que l’Esprit Saint souffle suffisamment fort dans le cœur des apôtres et des disciples qui ont suivi, pour que chacun puisse entendre la même chose dans sa propre langue. C’est une idée incroyable que de dessiner à l’avance l’assemblée d’hommes que nous formons. C’est pour cela que nous avons après une messe, et la Pentecôte est une messe spécialement où nous célébrons la communion entre nous à travers l’Esprit qui vient ha biter chacun de nos cœurs, que nous avons toujours un peu de mal à trouver le relais humain à cette communion. Nous avons uni nos voix, harmonisé nos gestes, monté en semble comme une chorégraphie très simple pour la procession de communion, mangé le même pain, bu le même vin. On ne peut pas faire mieux comme geste simple et symbolique de convives. Ce que nous avons dessiné, ce que nous avons anticipé, c’est la communion d’hommes et de femmes que nous espérons toujours entre nos vies, une communion de paix, de confiance mutuelles. Mais c’est un dessin comme à l’avance, nous anticipons l’assemblée de fête que nous serons, nous anticipons d’ailleurs ce qu’est l’Église. Sur le parvis, on tente de prendre le relais humainement, mais vous avez vos sentiments, j’ai les miens, vous avez vos opinions, j’ai les miennes et heureusement. Et l’on ne s’aime pas tous également, et les choses peuvent évoluer, et puis il y a les automnes et les hivers, tout cela fait partie du quotidien de l’histoire des hommes. N’empêche que, quand nous sortons de cette église, quand nous avons réussi à établir la communion à travers les gestes simples qu’on nous propose, et c’est tellement simple que c’en est génial, il fallait trouver un moyen pour que le Christ nous dise : vous êtes mes frères, et je vais parler une langue telle que chacun d’entre vous entendra dans sa propre langue, et je ne vais pas inventer une langue, pour les gens qui regrettent encore qu’on ne dis pas la messe en serbo-croate ou en latin, cela n’aurait pas unifié l’Église. Pas du tout, il faut qu’on l’entende dans sa propre langue, avec son propre cœur, avec sa propre histoire, et nous n’avons pas à confondre ici pour tenter de définir une unanimité artificielle, et elle serait tellement artificielle que nous nous reprocherions les uns aux autres d’avoir été contraints.
Nous sommes totalement libres d’adhérer à 5%, 10%, 20%, 80% à ce langage universel. D’ailleurs, une chose qui a été quand même réussie, c’est que les hommes de bonne volonté comme le dit le Concile, se reconnaissent dans l’idée que l’Église a inventé ce langage universel qui est le langage de l’amour et de la charité. Cette idée-là qui était une idée pas du tout naturelle est passée dans l’esprit des hommes et des femmes d’aujourd’hui, inégalement, d’accord, mais quand les gens vous disent ce refrain rabâché : je crois aux valeurs. Au fond, ils disent : je crois à ce langage de charité qui me met en communion avec l’autre, et cela pourrait devenir : si tous les gens du monde se donnaient la main et tous les refrains qui déclinent, à la manière dont nous espérons toujours la communion. Et vous gardez en souvenir dans les photos de famille des moments où se sont établis un instant magique, un instant de communion, et ce sont ces instants-là qui fondent notre espoir, nous ouvrent le cœur, nous permettent de construire, et d’avoir une réelle espérance.
La seule manière de la faire, c’est de poser ensemble des actes et des gestes simples, comme on va le faire pour les enfants, baigner votre enfant tout nu devant tout le monde, c’est une façon non pas de nous le donner, vous allez le garder, mais c’est une façon de participer à ce bain de votre enfant, qui pour un instant, devient le nôtre. Manger et participer ensemble à la communion, c’est être à table avec Constance comme elle le sera avec ses frères et sœurs après, c’est tout simplement manger ensemble. Etre assis ensemble, tournés vers le Christ, c’est regarder ensemble dans cette direction qui nous permet non pas de nous regarder les uns les autres pour voir si nous aimons et si nous pouvons nous supporter, pas du tout, c’est effectivement porter nos regards ensemble sur le même horizon, vers celui qui vient vers nous et qui voudrait visiter nos cœurs, qui voudrait nous habiter. Ces gestes aussi simples sont la meilleure chose qui dit à l’avance la communion que nous avons à vivre ensemble.
A chaque fois que je célèbre la Pentecôte, je me répète et ne croyez pas que je radote, mais comme je vois des races différentes dans l’assemblée, je vais le redire. On avait ici un évêque, Monseigneur Francesco Vitti, noir de noir pour être très clair, c’était à l’époque le primat d’Angola, qui était tout à fait ravi de célébrer parmi les blancs, et l’on avait lu le texte : il n’y a ici ni juifs, ni grecs, ni esclaves, ni hommes ni femmes, etc … et ce texte prenait dans sa bouche, et je le dis avec tout l’éloge qu’il avait, une dimension quasi prophétique émouvante. Il avait fait deux baptêmes d’enfants blancs, et dans les bras de cet homme noir, personnellement, j’en garde un souvenir très ému. Cela ne veut pas dire pour autant que nous allons construire une sorte d’artifice de communion, mais cela veut dire la manière dont chacun de nous à travers ces gestes-là, se trouve profondément touché, en reconnaissant dans ce geste universel, que ce soit le baptême, la communion, la procession, le chant, trouve là sa raison d’être, trouve là son inspiration profonde, construit sa vie autour de ces gestes simples qui tentent d’en donner l’écho dans sa vie à lui, professionnelle, familiale. Si ici, j’ai posé un acte en pleine confiance, sans crainte qu’on me récupère, qu’on me manipule, je saurai après dans ma vie, inventer les gestes qui prophétiseront et anticiperont la communion future que nous devons vivre et que le Christ veut tellement que nous vivions entre nous.
Que l’Esprit nous inspire, nous donne le goût et la confiance des gestes que nous posons en cette eucharistie, en cette fête de Pentecôte, et qu’il construise en nous la communion fraternelle. Le Christ nous veut non seulement ses amis, mais ses frères pour que nous devenions avec lui, les fils du Père.
AMEN