RENOUVELLE TON ÉGLISE COMME PAR UNE NOUVELLE PENTECÔTE
Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Solennité de Pentecôte – année B (19 mai 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères, sans le Saint-Esprit, personne n’est capable de dire : Jésus est Seigneur.
Cette phrase a été écrite par l’apôtre Paul pour des Corinthiens qui menaient une vie très ordinaire, très habituelle, un peu comme la nôtre. C’était à peine vingt ans après la mort du Christ. Aujourd’hui, on est deux mille ans après, on se dit que personne ne peut dire « Jésus est Seigneur » si ce n’est sous la mouvance de l’Esprit. Je dirais que ça ne nous fait pas grand-chose. Je n’ose pas dire ni chaud ni froid, mais pas loin. On peut dire que Jésus est Seigneur, c’est très bien, on est content, on a confessé le Christ. En réalité, on ne se rend pas compte de l’originalité de cette phrase de Paul et de sa manière de parler aux Corinthiens.
En effet, on est devant le problème majeur de la vie de l’Église durant ses premières décennies d’existence, problème majeur encore aujourd’hui. En effet, la plupart du temps nous considérons que la foi, l’évangélisation, l’annonce de Jésus-Christ, sont simplement un processus de "Com". On a lu dans les évangiles que Jésus avait fait ceci, qu’Il est mort pour nous, ressuscité et l’on se contente de le répéter. Du coup, on en vient – Dieu sait qu’à certains moments c’est fou comme projet – à penser que le principal souci de l’Église, c’est de se transformer en une immense organisation, une entreprise de "Com". Il faut pouvoir dire partout, Jésus est Seigneur etc. En réalité, on s’aperçoit très vite que ça ne marche pas bien. Aujourd’hui, la communication de la foi se fait-elle mieux qu’il y a deux, trois, quinze siècles ou qu’au début de l’Empire romain. Je crains que ce soient toujours les mêmes conditions, sauf que nous avons oublié l’essentiel. C’est ça la fête de la Pentecôte.
Que se passe-t-il ? Quand Dieu a décidé de se révéler personnellement, Il s’est fait chair et par son humanité, avec tous les moyens humains dont Il disposait à cette époque, qui étaient bien moindre que les nôtres, Il a commencé à dire qui Il était. Il l’a manifesté par plusieurs épisodes, dialogues, discussions, Il a manifesté sa singularité unique. Il n’était pas quelqu’un comme les autres, et je crois que les contemporains l’ont bien ressenti. La plupart du temps, on l’appelait Rabbi, mais peu à peu, ils se rendaient compte que la manière dont Jésus était parmi nous, même s’Il était en tout point un homme, en réalité, ça dépassait la moyenne. Non seulement Il était un homme comme nous, mais Il vivait par des paroles, des discussions, des dialogues, des gestes, des guérisons, des tas de signes. Il a manifesté qu’Il était quelqu’un d’extraordinaire, de telle sorte que peu à peu, Il a dit un certain nombre de paroles inoubliables, dont certaines sont particulièrement extraordinaires. Par exemple : Je suis la vie, ou bien Je suis la voie, le chemin, ou bien Je suis la vérité. Là, Il n’y allait pas par quatre chemins. Il disait que Lui, cet homme qu’on voyait, qui était dans notre chair, qui partageait totalement notre condition humaine, Il pouvait dire des choses que personne, aucun autre homme ne pouvait dire. C’était ça sa prérogative de révéler ce qu’Il avait à révéler.
Il pouvait nous dire qui était Dieu, ce qu’Il avait fait pour nous, le rôle que Lui-même, de toute éternité avait joué pour nous et là, Il allait petit à petit nous manifester quelque chose qui dépassait tout ce que l’on pouvait imaginer. En réalité, les évangiles sont nés de là. Ils ne sont pas nés du simple souci de constituer une petite anthologie, un résumé comme on en avait à la fin de chaque chapitre d’histoire, pour savoir qui était Clovis, Jeanne d’Arc, Napoléon ou Louis XIV. Ils ont dit les paroles qu’Il a dites. Dieu lui-même S’est dit, S’est proclamé parce qu’Il était vraiment Dieu, et vraiment homme. C’est ça qui a bouleversé l’histoire de la Révélation de Dieu. Pour qu’ils comprennent à quel point Il voulait se faire connaître à eux, Dieu a dit à son Fils : « Tu y vas, Tu manifestes qui Tu es et tout l’amour que J’ai pour Toi et tout l’amour qu’avec Toi J’ai pour les hommes ». Ainsi, le sens même de la Révélation chrétienne, ce que nous croyons, c’est que quand le Christ est venu, Il nous a dit réellement Lui, Dieu vivant dans une chair vivante et dans une humanité vivante, qui Il était.
C’est pour nous quelque chose de très difficile à accepter, ça demande un itinéraire de foi que nous faisons tant bien que mal avec les moyens du bord. Mais c’est ça le cœur. Simplement, le problème qui s’est posé tout de suite, c’est qu’Il a assumé ce rôle de révélateur pendant les années de sa vie publique qui n’ont pas été très longues. Et puis après ? Il est mort, Il en est mort, de vouloir nous dire la vérité qu’Il avait à nous dire, Il en est mort, et Il est passé par ce qu’il y a de pire dans l’existence humaine, la mort. Et après, les chrétiens ont dit, Il est mort, oui, mais Il est ressuscité, Il est encore vivant.
À partir de là, c’était assez difficile de convaincre les contemporains que l’affaire pouvait continuer. D’où la tendance pour nous : on se dit que c’est normal, ils ont écrit des évangiles pour nous faire un petit compendium, un petit résumé de ce que l’on doit penser et croire d’après ces enseignements. Mais précisément, c’est là le génie de Dieu, Il s’est dit : « Pour dire qui Je suis, Moi le Fils de Dieu, pour dire qui est mon Père, J’ai voulu le dire à travers une condition humaine, J’ai voulu vivre avec vous, les humains, comme un humain, Je n’ai pas voulu vous leurrer sur le fait que Je suis votre créateur et Je sais qui vous êtes, Je sais ce que c’est que de porter par des gestes humains, des paroles humaines, la Révélation que Dieu est venu parmi vous. Mais quand Je ne serai plus là ? Comment allez-vous faire ? » C’est un des traits que l’on rencontre surtout dans l’évangile de saint Jean. Saint Jean dit que quand Jésus a vu qu’Il allait quitter les disciples à cause de sa mort, Il a voulu que les disciples eux-mêmes annoncent dans les mêmes conditions que Lui, le Fils de Dieu, le salut.
Ainsi, pour nous parler, Dieu a voulu prendre la condition humaine. On peut l’admettre, mais pour en parler là, la condition humaine des hommes était acquise. Mais qu’est-ce qui garantissait que quand les hommes allaient transmettre ce message, ce n’étaient pas leurs idées à eux, leurs pensées, leurs projets, leur manière d’arranger l’histoire – Dieu sait qu’aujourd’hui on en voit de toutes les couleurs – mais qu’il fallait que ce soit vrai. Autrement dit, quand les disciples allaient annoncer Jésus vivant, mort, ressuscité, Lui, la vie, le chemin, Lui qui nous conduit à Dieu, comment fallait-il faire ?
La plupart du temps, c’est le grand péché de l’Église : on a dit qu’il suffisait de verrouiller l’institution. Il y aura un clergé, une hiérarchie qui diront ce qu’il faut dire et ne pas dire. Alors, on dit qu’on croit à la foi parce que le pape l’a dit, parce qu’on l’a lu chez un auteur mystique, un théologien... Sans nous en rendre compte, nous sommes perdons ce qui fait le cœur même de la foi de l’Église. Si Dieu Lui-même a voulu de l’humain pour dire qui Il était, Dieu Lui-même a voulu que l’humain de son Église ait la force de Dieu pour le dire.
On n’y pense pas assez souvent. Quand Jésus envoie son Esprit sur les disciples, c’est comme s’Il leur disait : « Je sais la difficulté qu’il y a à traduire – pourtant Je suis le Fils de Dieu – ce que mon Père est, ce que Dieu est pour vous à travers des mots humains. C’est pourquoi, lorsque vous aurez à continuer cette tâche de dire que Moi, Dieu, Je suis au milieu de vous, avec vous, il faut que vous aussi soyez dynamisés par une présence divine qui vous permettra non seulement d’éviter de dire des bêtises, mais surtout de le dire avec une assurance qui ne vient pas de vous, qui vient de Nous. C’est ce que Jésus a appelé l’Esprit Saint. Il a voulu – c’est presque impossible à croire tellement c’est paradoxal et audacieux de la part de Dieu – que ceux qui recevraient cette parole ne la reçoivent pas simplement parce qu’ils sont des hommes qui se racontaient les choses les uns aux autres, la "Com", qui va des ragots jusqu’aux textes les plus compliqués. Non, Il n’a pas voulu que ce soit de la "Com". Il a voulu que le processus même de manifestation qui est Dieu, inclue la réalité de l’Église telle qu’elle est, avec ses qualités et ses défauts, mais que cette humanité de l’Église soit innervée, vitalisée, guidée par quelqu’un qui est aussi Dieu. C’est ça l’origine de l’Esprit Saint.
Nul ne peut dire « Jésus est Seigneur ». Ça paraît tout simple. Non, on peut dire « Jésus est Seigneur » parce que si on le dit, on dit quelque chose qui est au-delà de nos possibilités, de notre manière de faire, de dire et d’agir. C’est quelqu’un qui nous inspire. Attention, ça ne veut pas dire qu’il faut se prendre pour des mystiques un peu allumés. Il ne s’agit pas de se monter la tête en pensant qu’on a l’inspiration et dire ce qu’on veut parce que c’est l’Esprit qui le souffle. Il y a toujours eu des déviances dans l’Église et il y en a encore aujourd’hui. Non, là c’est véritablement le fait que Jésus dit : « Je vous enverrai l’Esprit Saint, Je vous donnerai les moyens, vous peuple d’hommes et de femmes vivant dans l’histoire, vivant à travers le temps de l’histoire, les moyens d’attester, de témoigner, de dire dans la force même que Je vous donnerai, que vous proclamez la Révélation, c’est-à-dire la vérité sur le mystère de Dieu que Je suis avec le Père et l’Esprit Saint ».
D’une certaine façon, l’épisode de la Pentecôte dans saint Luc ressemble étonnamment à celui de l’Annonciation. Qu’est-ce que l’Annonciation ? Une fille du peuple juif a reçu tout à coup l’Esprit Saint. « Tu concevras, tu recevras l’Esprit » : son humanité est soudain devenue ce qui pouvait donner chair à un enfant, son Fils Jésus. Ici, Dieu a pleinement respecté l’identité de cette jeune femme. Il lui a dit : « C’est Moi qui te donne de porter en toi la Parole, le Verbe de Dieu ». La Pentecôte, c’est pareil. Ce n’est plus uniquement la jeune fille de Nazareth qui accepte d’être la mère de Dieu, c’est l’Église qui reçoit la grâce d’être celle qui communique et partage la Révélation de Dieu avec toute l’humanité.
C’est pour ça que quand on lit le texte des Actes des apôtres à la lumière de cette réflexion, on comprend que c’est à la fois la fête des apôtres qui vont trouver soudain un moral extraordinaire pour annoncer le salut, et surtout le moment où l’Église, comme on le dit dans certaines hymnes ou paroles du jour de la Pentecôte, devient l’épouse de l’Esprit, dans son humanité même. Aujourd’hui, nous sommes saisis par la puissance et la présence de l’Esprit qui nous donne, alors qu’on ne sait pas vraiment donner le mot, d’être ceux qui proclament la Vérité du Christ, la Vérité de Dieu, la Vérité du salut, non pas simplement en la combinant ou en l’adaptant à nos soucis humains, mais en reconnaissant que nous en sommes devenus capables, pas la hiérarchie seule, mais tout le peuple de Dieu : c’est la foi de l’Église.
Quand on chante le credo, on ne chante pas la foi du pape François. On chante la foi de l’Église, toute l’Église ainsi innervée, animée par le souffle de l’Esprit et qui proclame en toute vérité, comme le Christ dans la vérité même de sa chair, a proclamé qu’Il était la voie, la vérité et la vie. L’Église peut dire, Jésus est Seigneur ; nous l’Église, sommes des porteurs de cette Vérité dans notre humanité, dans nos faiblesses, dans nos limites, que Dieu est capable de se dire en des mots humains et le premier des mots humains c’est nous-mêmes.
Frères et sœurs, la Pentecôte n’est pas simplement un "happy end" de la vie publique de Jésus. Si c’était ça, ce serait la cérémonie du souvenir. Or c’est le fait que depuis vingt siècles, c’est ainsi avec un peuple, des pêcheurs, des gens qui parfois ne comprennent rien ou qui caricaturent la foi etc. L’Église proclame dans sa propre histoire, dans sa propre chair, en vérité, ce que l’Esprit lui donne de dire, et c’est pour ça que l’Église a les promesses de la vie éternelle, car comment l’Esprit Saint qui a épousé l’Église pourrait-Il l’abandonner ?
Demandons au Seigneur aujourd’hui de raviver en nous d’abord cette foi de l’Église. Quand Jean XXIII a annoncé le concile Vatican II, j’ai l’impression qu’on ne s’en souvient plus guère, il a dit : « Renouvelle ton Église comme par une nouvelle Pentecôte ». C’est exactement ça le sens de la Pentecôte. C’est d’ailleurs, je crois, une des choses que Jean XXIII portait vraiment dans son cœur et que nous aurions peut-être besoin de raviver nous-mêmes dans notre propre chair, notre chair à la fois personnelle et la chair du corps du Christ que nous sommes, pour proclamer en vérité le salut pour nous tous, toute l’humanité, ceux qui croient et ceux qui ne croient pas.