PEUPLE FACONNÉ, COMMUNION DONNÉE
Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Pentecôte – année A (dimanche 28 mai 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Il y a diversité de dons spirituels, dons de l’Esprit, mais nous formons un seul corps.
Frères et sœurs, il ne faudrait pas croire que les premiers chrétiens ont formé des communautés, simplement dans l’enthousiasme, parce que c’était la mode. En réalité, ils ont été les premiers étonnés d’être capables de vivre en communauté. Si je prends simplement l’exemple des apôtres, c’est évident. Ils sont morts de peur à la suite de la mort du Seigneur, et ils vivent cachés dans un cénacle, une chambre, où ils pensent que personne ne pourra venir les chercher et les identifier. Par conséquent, ils ne sont pas une communauté sinon par le fait de vivre de la peur. Mais qu’est-ce que des communautés de la peur ? Ça existe hélas mais ce ne sont pas de vraies communautés.
Nous avons ici l’exemple des apôtres, mais ça ne va faire qu’augmenter : c’est-à-dire que dans le récit de la Pentecôte que nous venons d’entendre, les disciples sont là, ils reçoivent un coup derrière la tête – les flammes du Saint-Esprit qui leur tombent sur la tête – et ils sont toujours dans le Cénacle en train de se demander ce qui va arriver. Tout à coup, ils sortent et trouvent devant eux un auditoire constitué. En effet, Luc manifeste un goût du détail incroyable pour nous énumérer la "tables des peuples", c’est-à-dire toutes les nations qui vivaient alors autour du bassin méditerranéen. Ils découvrent ainsi des gens qu’ils ne connaissaient pas du tout et se mettent à parler. Voici qu’ils deviennent un auditoire : ils écoutent ce que racontent les disciples aussi invraisemblable et inouï que cela paraisse.
Les apôtres découvrent donc alors – la première Eglise va souvent faire cette découverte – qu’à partir du moment où il y a une communauté si petite soit-elle – les apôtres – ils sont capables d’être le centre, le point d’accrochage d’une nouvelle communauté dans laquelle se trouve une diversité fantastique. C’est pour cela que dès les débuts de l’histoire de l’Eglise, les premiers disciples et saint Paul en particulier ont compris que l’Eglise était une communion extraordinaire de gens qui ne se connaissaient pas, qui avaient des itinéraires extrêmement différents, mais que "ça prenait" ! Ils formaient un peuple.
Prenez notre communauté aujourd’hui. Certes, ça fait un bout de temps qu’on se réunit chaque dimanche. On ne se connaît pas tous. Mais ce n’est pas parce que nous nous connaîtrions tous que nous formerions une communauté. Ce qui est extraordinaire, c’est que souvent ceux qui se joignent à nous dans l’eucharistie, se retrouvent chez eux là où nous célébrons. Peut-être connaissent-ils d’autres chants, peut-être ne croient-ils pas du tout, peut-être qu’ils sont distants par rapport à toutes ces histoires religieuses qui empoisonnent la vie du monde aujourd’hui, il n’empêche qu’ils sont là et font partie de la communauté.
C’est pour cela que Paul quand il le constate – Dieu sait que chez les Corinthiens la population était diversifiée socialement – il leur dit néanmoins qu’ils forment un seul corps. Ce qui est d’ailleurs surprenant, ce n’est pas toute une classe qui a réagi à l’annonce de l’évangile au détriment des autres, mais une variété incroyable de la population. L’Eglise, ce n’est pas ceux qui préfèrent "l’opium du peuple", elle se constitue dans une variété inouïe. Si on prenait notre communauté, du point de vue de la manière de vivre, de penser, des déceptions par rapport à la vie, l’originalité et la singularité sont immenses. C’est ce qui fait l’originalité des communautés chrétiennes : nous n’avons pas besoin d’avoir un intérêt commun, nous avons besoin de nous retrouver ensemble pour une raison qui nous dépasse. Telle est l’Eglise. L’Eglise est ce peuple qui se rassemble avec des préoccupations très diverses, mais ça constitue un peuple, une communauté, une communion.
C’est sans doute le grand pari de l’Eglise aujourd’hui dans une société qui a tendance à se diversifier en centres d’intérêt : on peut certes se retrouver nombreux dans des manifestations pour protester sur un même thème brandi sur des calicots, dans un but bien déterminé, fixé à l’avance. Tandis que là, sommes-nous tous d’accord sur un même but ? On ne peut pas l’exclure, mais ce n’est pas ce que nous voulons dire d’abord. On ne veut pas d’abord dire qu’on est chrétien, catholique, avec des convictions affichées au cœur du monde. On peut le faire, mais ce n’est pas le principal enjeu.
Le peuple que nous sommes est un peuple qui dans toute la diversité humaine qui le compose est capable d’accueillir, de recevoir un lien de communion malgré de grandes différences, diversités. C’est ce que veut dire dans les Actes des apôtres cette énumération de tous les peuples. Ils sont venus à Jérusalem pour faire un pèlerinage – les juifs – mais en même temps, c’est un peuple qui, lorsqu’il sera retourné à ses affaires, vivra en fonction de ses intérêts, de ses projets, de ces réalités qu’il faut construire au jour le jour.
Frères et sœurs, les communautés chrétiennes ont été étonnées dès le départ par cette diversité, de telle sorte qu’elles se sont dit qu’il n’était pas possible qu’elles soient seules capables de constituer une communauté avec les seuls liens entre ses membres. C’est le même constat pour nous aujourd’hui. La communauté que nous constituons – certes avec certaines préoccupations communes – ne s’est pas consultée pour savoir qui allait à la messe aujourd’hui, pour manifester pour tel ou tel aspect de la vie de la société française ou des transformations de l’économie mondiale. Si on est venu pour ça, ce n’est pas la peine de rester, ça ne marche pas.
Ainsi, ce qui est étonnant, c’est que les Eglises ont su dès le début que ce qu’elles constituaient ensemble, la manière dont elles pouvaient vivre et échanger ensemble, ne venait pas d’elles-mêmes. C’est tout le problème des sociétés d’aujourd’hui. Si une société veut uniquement à partir d’elle-même se donner des buts, on n’arrivera pas à s’entendre. Peut-être que pour certaines catégories de cette société, on y arrivera, mais savoir ce que veulent tous les Français et ce qui fait qu’ils sont Français, il y aurait beaucoup à dire ! On ne peut donc pas penser l’Eglise uniquement à partir de ce que nous sommes, de ce que nous partageons, de ce qui nous convient ou de ce que nous voulons défendre. Nous ne sommes pas une communauté qui défend ses intérêts, même si de temps en temps nous manifestons parce que telle ou telle chose dépasse les bornes. Sur le fond, nous sommes une communauté qui est présente ensemble, qui partage quelque chose, mais qui reconnaît d’emblée que le motif, le moteur pour lequel elle est là, ensemble, ne vient pas de nous.
C’est l’expérience de la Pentecôte. Si nous croyons que nous pouvons constituer des Eglises, des communautés, uniquement parce que nous défendons des intérêts, j’ai grand peur que nous ne soyons pas capables de réussir ni d’en convaincre d’autres. On peut toujours imaginer d’indemniser ceux qui viennent à l’église ou n’importe quoi d’autre. Ce qui fait qu’on est là est gratuit – même si l’on donne à la quête.
Frères et sœurs, c’est extraordinaire que depuis deux mille ans un peu partout dans le monde, des communautés qui se forment, qui vivent ensemble, qui partagent quelque chose de très profond ensemble, mais sur lequel nous n’avons pas prise, aient une réalité constituée par le fait que nous ne nous reconnaissons pas nous-mêmes comme les moteurs, les raisons. Certes, nous essayons de réfléchir sur la foi, de comprendre ce que nous vivons, mais c’est parce que quelque chose de fondamental nous a été donné.
La très importante conséquence est que pour comprendre ce qu’ils étaient, les chrétiens ont dû passer par la réalité de la mort, de la résurrection du Christ et de l’annonce du salut. Quelque chose dont nous ne sommes pas l’origine nous a constitués. C’est par exemple la grâce du baptême. Voilà pourquoi l’Eglise a admis, parfois peut-être à tort ou trop facilement, qu’on baptise les enfants tout-petits. Si l’enfant est enfant, si les parents et nous tous voulons l’accueillir, l’Esprit Saint est capable de lui donner la vitalité nécessaire pour entrer dans le mystère de Dieu. Mais ça ne vient ni de lui ni des parents, ce qui le constitue dans son identité de petit chrétien, c’est quelque chose qui lui est donné et dont nous ne sommes pas les maîtres.
Frères et sœurs, ce serait très important aujourd’hui d’avoir à cœur de garder cette dimension dans la vie de nos communautés ecclésiales. Nous sommes dans une époque où nous nous sentons à l’évidence minoritaires. Dans ces cas-là, quand des minorités veulent se reconstituer elles-mêmes et défendre elles-mêmes leur identité uniquement parce qu’elles prennent les moyens humains de s’affirmer, ça peut donner des catastrophes, des réflexes de paranoïa, de sentiment de persécution, de sens du malheur qui peuvent dégénérer dans une sorte de haine vis-à-vis d’autres groupes. C’est l’un des grands problèmes de la vie politique et sociale des démocraties modernes. On veut essayer de vivre ensemble mais on n’y arrive pas parce qu’il y a des tensions terribles : en effet, on se rend compte que les symboles de Marianne et du coq gaulois ne parlent pas de la même façon au cœur de certains qui n’ont jamais connu Marianne ni le coq gaulois.
Nous sommes donc ici comme démontés, perdus face à une réalité à laquelle une tradition, un peuple tient, et qui n’est pas partagée. A qui la faute ? Les sociologues et les politologues nous l’expliqueront. Mais nous, comme Eglise, avons comme seule certitude que ce que nous sommes aujourd’hui, vingt siècles après – même si nous avons souvent été en-dessous des exigences nécessaires pour défendre l’authenticité de la foi chrétienne – nous a été donné. Dès le début, lorsque les chrétiens l’ont découvert, ils ont compris que ce qui avait été donné, c’était l’Esprit du Christ. Vous comprenez à quel point cette affirmation est décisive. La conscience d’être une communion, une Eglise, une communauté, vient du fait que par l’Esprit de Jésus-Christ, il a été donné aux apôtres qui annonçaient, à la foule qui écoutait, d’être une communion.
Frères et sœurs, comment cela se passe-t-il ? Comment cela peut-il fonctionner ? Personne n’en sait rien. Chacune de nos histoires est telle que nous n’avons pas les moyens de déchiffrer exactement pourquoi nous sommes chrétiens. On peut évidemment faire toute sorte d’analyses sociologiques mais sur le fond, nous n’avons pas de prise. Nous connaissons des circonstances, des témoins qui nous ont aidés, mais nous ne pouvons pas affirmer que c’est grâce à eux que nous sommes devenus chrétiens. Je suis devenu chrétien parce qu’eux ont été témoins de l’Esprit Saint et se sont bien gardés de me dire que je serais devenu chrétien à cause d’eux. Ce serait une dérive.
Frères et sœurs, nous fêtons donc aujourd’hui ce grand mystère. Pourquoi l’Eglise est-elle née ? Parce qu’elle est donnée, parce qu’il lui a été donné quelque chose qui rassemble des humains pour partager la foi, l’espérance, pour partager le salut du Christ. Sortir de là, c’est toujours un peu difficile parce que nous n’avons pas les moyens de savoir pourquoi nous sommes tous ici aujourd’hui. Rien n’indique qu’il y ait une convergence évidente à nos yeux du fait que nous soyons un peuple, une assemblée, une Eglise. Et pourtant c’est le cœur du problème.
C’est pourquoi je pense et je déplore – mais je devrais le dire à ceux qui ne viennent pas – que dans la situation actuelle, avec notamment le confinement lié au covid, tant de chrétiens ont fini par considérer que la participation à la communauté chrétienne, au rassemblement de l’Eglise, avec tous les motifs qui peuvent nous aider à vivre ensemble et partager cette communion, soit très accessoire et secondaire. En fait, si nous voulons manifester notre communion, il faut que nous sachions être face à la réalité même de ce que Dieu nous donne : Il nous donne de pouvoir être ensemble aujourd’hui, pour partager avec Alix et Adélaïde le corps et le sang du Christ. Cela nous dépasse, nous le recevons comme un cadeau car au fond, même si nous avons beaucoup de griefs et de rancœur vis-à-vis de l’Eglise et de ses ministres, il n’empêche que l’Eglise est le seul cadeau auquel nous sommes amenés à croire parce qu’elle nous a conduits là où nous en sommes.