PARLEZ-VOUS HUMAIN?
Ac 2, 1-11 ; 1 Co 12, 3-13 ; Jn 20, 19-23
Dimanche de Pentecôte – année B (23 mai 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Ces hommes qui parlent, ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il alors que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle ? Tous, nous les entendons proclamer dans notre langue les merveilles de Dieu ! »
Frères et sœurs, je ne sais pas pourquoi, mais cette Pentecôte de 2021 a une petite note de désillusion. En effet, nous venons de passer par des mois et des mois de confinement, de couvre-feu, de rabat-joie, d’incertitude, sans savoir ce qui va se passer, etc. On se dit que oui, c’est la Pentecôte, c’est le Saint-Esprit, que tout devrait bien aller ; mais que tout ne va pas si bien. Donc sans se plaindre, on est au-delà, on va remarquer que fêter la Pentecôte, la joie et l’allégresse du don de l’Esprit, ça ne va pas de soi. C’est vrai. C’est comme ça. L’humanité ne vit pas toujours à deux cents à l’heure, et notre propre humanité, individuelle ou collective ou nationale ou autre, a de temps en temps du mal à affronter le réel. Nous lisons d’ordinaire ce récit de la Pentecôte comme le fait qu’il faudrait dépasser la difficulté que pose la réalité, il faudrait se doper un peu pour se dire que non, finalement, tout ne va pas si mal et qu’on s’en sortira, qu’il faut être optimiste. Le discours habituel ! Mais ça s’use et ça va parfois moins bien.
Alors que fêtons-nous à Pentecôte ? Est-ce qu’on fête simplement l’attente du Saint-Esprit, une sorte de slogan qui serait « avec l’Esprit Saint, mettez un tigre dans votre moteur (spirituel, s’entend) », ou bien est-ce autre chose ? Je voudrais attirer votre attention sur un petit détail qui a une énorme importance : le miracle de la Pentecôte n’est pas tout à fait celui qu’on croit. On dit habituellement que c’est un miracle de glossolalie. C’est un mot grec. "Lalein" (λαλειν), c’est « tu causes, tu causes », et "glosso" (γλῶσσα), « dans la langue ». Donc : « Tu causes, tu causes dans ta propre langue ». Et on se comprend. C’est l’idéal comme ça, personne n’entend les autres puisque chacun parle sa propre langue et on empêche les autres de se faire comprendre. Cette interprétation n’est pas la meilleure du miracle de la Pentecôte.
En fait, c’est une chose beaucoup plus simple pour laquelle je voudrais plaider ce matin. Quelle était la langue utilisée par les apôtres ? Que chacun entende dans sa propre langue, voilà qui est bien ! Mais pourquoi chacun entendait-il dans sa propre langue ? C’est simple. C’est aussi simple que l’œuf de Christophe Colomb. Chacun entendait dans sa propre langue parce que l’Esprit Saint parlait par eux. Quoi ? L’humain ! La langue de la Pentecôte, c’est l’humain ! La parole de la Pentecôte, c’est l’Esprit disant l’homme en tant qu’il est humain. Ça peut paraître banal de dire ça, une dérobade, mais ce n’en est pas une. C’est précisément parce que la parole des disciples ce jour-là a touché le fond d’humanité de chacun de ceux qui étaient là. Et peut-être que, d’ailleurs, on ne sait pas, on peut toujours imaginer, on peut rêver, peut-être d’ailleurs qu’on n’entendait pas la parole des apôtres. Peut-être que c’était simplement : « Soyez des hommes », et je crois que c’est ça le message de la Pentecôte : « Soyez humains ! »
Vous me direz : « Allons Frère Daniel, vous démolissez la baraque, vous désespérez Billancourt, précisément, nous prétendons avoir un langage surhumain. Nous avons des références divines : le Saint-Esprit dit des choses divines ! » D’accord, je ne nie pas, je ne veux pas avoir d’affaires avec l’Inquisition. Mais il faut bien reconnaître que ce que les apôtres ont dit ce jour-là, c’est tout simplement : « Soyez des humains tels que Dieu et son Esprit vous donnent de l’être ».
Cette parole est infiniment précieuse, et c’est peut-être ce que nous avons à recueillir de meilleur de cette fête d’aujourd’hui. Pourquoi ? Parce que l’espèce de tristesse qui envahit notre cœur aujourd’hui, et qui est réelle, est que nous avons petit à petit l’impression que dans nos sociétés occidentales s’installe l’inhumain. Je ne sais pas si vous avez remarqué ça, mais de fait, il y a quelque chose d’inhumain qui nous assaille sans arrêt. Je prends par exemple ce fait dramatique, criminel, d’un gamin de quatorze ans qui tue une jeune fille de sa cité simplement parce qu’elle lui dit qu’il faut respecter sa jeune sœur. Il la tue d’un coup de couteau, net, parfait. Notre première réaction est : « Non, ce n’est pas possible ». Même les parents l’ont dit. La famille l’a dit. « Ce n’est pas possible ». L’inhumain, c’est l’inacceptable. C’est ce qu’on ne peut pas, d’une façon ou d’une autre, comprendre. C’est le moment même où un homme se déshumanise au point de ne plus avoir la possibilité d’une relation humaine avec l’autre. On perd pour ainsi dire la qualité d’humanité qui devrait nous faire frémir et nous rappeler presque instinctivement – car je crois personnellement que les commandements de Dieu, je ne sais pas si les moralistes seront d’accord avec moi, sont presque instinctifs –, « Tu ne tueras pas ». Quand on commence à transgresser cette réalité-là, il faut qu’il y ait quelque chose de déshumanisé dans celui qui, volontairement ou non, prend le risque de tuer.
Tel est le défi. C’est-à-dire que l’Esprit de la Pentecôte nous dit de parler l’humain, et nous avons l’impression qu’une sorte de pesanteur agit sur nos sociétés pour nous dire que finalement l’inhumain devient monnaie courante dans notre vie et dans nos sociétés. C’est terrible. Et on a l’impression, et c’est peut-être le plus difficile dans cette affaire, que l’inhumain l’emporte petit à petit, comme si c’était un cancer qui grignote et ronge nos sociétés. Nous inventons parfois des discours un peu dérisoires, des grandes propositions idéales, pendant qu’en réalité l’inhumain fait tranquillement son chemin.
Vous allez me demander : « Qu’est-ce qu’on peut ? Allons-nous devenir des espèces de Savonarole de la société dénonçant nos fautes, nos péchés, nos imperfections, et disant que nous méritons les châtiments de Dieu ? Que cette inhumanité qui serpente dans le cœur et dans la vie de notre société, que cette inhumanité est là, qu’on n’y peut rien et qu’il faut l’accepter et la subir ? » Je crois que non. Je crois que nous n’avons pas le droit d’accepter que notre société se déshumanise.
Il y a quand même un petit préalable : il faut arrêter de présenter le message chrétien comme celui d’une société idéale. Jésus n’est pas venu fonder une société idéale, sinon ça ferait vingt siècles qu’Il a loupé son affaire. Quand Il a envoyé l’Esprit Saint, c’est parce qu’Il savait que ce n’est pas une société idéale. Il savait que c’était une société qui avait sa part d’inhumanité, sa manière d’être à certains moments cruelle (on en avait fait l’expérience dans le geste même de la mort du fondateur, crucifié par une condamnation injuste), et donc on est là devant une certaine inhumanité. Cependant, le jour où les apôtres reçoivent la parole de l’Esprit et la capacité de s’adresser à leur auditoire qui est là, rassemblé pour une fête, l’Esprit leur enjoint de dire : « C’est vrai, l’humanité a été inhumaine avec Dieu, Dieu vous propose simplement d’être humains ».
Ça suppose d’abord qu’on ne laisse pas entendre que la vraie humanité est quelque chose qui nous dépasse, quelque chose d’extraordinaire, constituée d’engagements fantastiques, de parler en langues, de tout ce que vous voudrez qui sort de l’ordinaire. Ce n’est pas vrai. J’ose vous le dire, ce n’est pas vrai ! Les chrétiens sont ceux qui cherchent vraiment et simplement à être les plus humains possible, pas humains par lâcheté ni par complicité, pas humains par cette espèce de pseudo-miséricorde consistant à tout pardonner même quand on vous tape dessus. Humains parce qu’être Homme, c’est être en face de quelqu’un et de pouvoir lui parler même si on n’est pas d’accord. Humain, c’est dénoncer partout où il y a source d’inhumanité. S’il faut le dénoncer, il faut dire qu’à certains moments, peut-être, il y a des comportements, des attitudes ou des injonctions religieuses qui empêchent d’être humains. Il faut le dire. On ne peut pas rester indéfiniment dans une sorte d’ambiguïté, naviguer, se faufiler dans des concessions qui consistent à dire : « Oui, on n’a pas les codes ». Pour être humain, on a les codes, précisément parce qu’on est humain. On peut par conséquent exiger, et ce n’est pas exiger les codes, mais dire simplement à quelqu’un : « Il faut absolument que tu retrouves ta véritable humanité ». Tout ce qui sort de la vérité exigée pour être humain, tout cela doit absolument être marqué. On ne peut pas, on ne doit pas y échapper, c’est le devoir premier, fondamental, que nous avons les uns vis-à-vis des autres, même si ça coûte la vie (c’est ce qu’on a vu avec l’histoire de Marjorie).
Frères et sœurs, ça demande énormément de courage. Ça demande qu’on ne laisse pas caricaturer notre foi chrétienne et notre amour par ces espèces de slogans stupides : « Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». Ce n’est pas vrai ! On peut sombrer dans l’inhumanité, il faut le dire. C’est d’ailleurs très précieux pour nous-mêmes, parce que ça nous montre que nous ne sommes pas au-dessus de la norme et des points de référence.
Frères et sœurs, c’est peut-être une Pentecôte difficile que nous avons à vivre aujourd’hui, et c’est peut-être un des moments où nous aurons à faire face à des moments d’inhumanité devant lesquels nous nous sentirons complètement démunis. Si nous nous taisons, nous taisons non seulement l’humain qui est dans les autres, mais également l’humain qui est en nous. Quand le Christ dit : « Quand le Fils de l’Homme viendra, trouvera-t-Il la foi sur la terre ? », c’est peut-être la question qu’Il nous pose encore aujourd’hui.
Alors, frères et sœurs, fêtons la Pentecôte en vérité, pas n’importe quoi, pas la Pentecôte « embrassons-nous folle ville et chantons les merveilles de l’Esprit Saint ». Ça, ça ne coûte pas cher et ça ne mange pas trop de pain. C’est vraiment l’exigence fondamentale. Dieu ne nous a pas créés humains pour nous coltiner une fausse surhumanité, un christianisme qui par sa faiblesse rivaliserait avec le nietzschéisme. Super-chrétien, ça veut dire super-mou, perte de toute identité, de toute force, de toute réaction.
Que notre Pentecôte soit aujourd’hui, frères et sœurs, pour chacun d’entre nous, une Pentecôte de vérité dans laquelle nous reconnaissons que tous, nous avons la tâche – c’était la parole des apôtres le jour de la Pentecôte – de nous révéler les uns aux autres, que nous soyons humains ou parfois humains défaillants, de nous révéler ce que c’est qu’être de vrais Hommes tels que Dieu les a créés, tels que Dieu les veut et tels que Dieu les a sauvés. C’est ça que l’Esprit nous donne aujourd’hui. Amen.