UN CŒUR NOUVEAU
Ez 36, 23-28
(25 mai 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN
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e vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau." Cette prophétie d'Ezéchiel s'est réalisée au jour de la Pâque du Seigneur dans un premier temps, puis au jour de la fête de Pentecôte dans un second temps, celui-ci accomplissant le premier. Ce cœur nouveau, ce n'est pas le nôtre renouvelé par nous-mêmes. Ce cœur de chair, ce n'est pas notre cœur de pierre que nous aurions nous-mêmes attendri. Ce cœur nouveau, ce cœur de chair, c'est la chair de Jésus-Christ, le cœur de l'amour de Dieu qui s'est incarné, le Fils venu manifester dans la chair humaine tout l'amour du Père, du Fils et de l'Esprit, entre eux et pour nous. Ce cœur de chair, c'est la chair de Jésus Christ, le cœur de Dieu pour nous. Il nous a été donné, Il nous a été livré totalement, au jour de l'eucharistie, pour qu'il puisse durer tous les temps, au jour du Vendredi Saint pour que nous ayons l'absolue certitude qu'Il était totalement et définitivement livré pour nous, jusque dans notre mort, et au jour de la Résurrection et de l'Ascension pour que nous soyons certains que ce cœur de chair renouvellera notre propre chair pour la glorifier dans la gloire du Père. Le Christ est l'accomplissement de la prophétie d'Ezéchiel et ce cœur de chair nous a été donné. L'esprit nouveau, ce n'est pas notre esprit que nous aurions éclairci à force de réflexion, de méditation ou d'étude ou de conversion personnelle. Cet esprit nouveau, c'est l'Esprit du Père qui nous a été donné à la prière du Fils. C'est Celui qui est communion éternelle du Père et du Fils. Cet esprit qui est nouveau, parce qu'Il est éternel et donc ne connaît et ne connaîtra jamais le moindre vieillissement. Cet esprit nouveau a été donné à profusion à l'Église, au jour de la Pentecôte, et cette profusion n'a jamais cessé, cette profusion est toujours aussi actuelle, aussi abondante, aussi transfigurante.
Le mystère de la Pâque et de la Pentecôte réalise et annonce, de façon totale définitive et à la fois bouleversante, ce qu'Ezéchiel avait pressenti et qu'il avait annoncé de façon aussi nette et aussi profonde, Cette chair nouvelle, cet esprit nouveau ne sont pas étrangers à nous-mêmes, ils ne sont pas lointains, ils ne sont pas distants de nous, ils nous ont été livrés, ils nous ont été donnés et, chaque jour, au cours de l'eucharistie, lorsque le Christ livre sa chair, Il donne son Esprit, tant et si bien qu'aujourd'hui même, la chair nouvelle, le cœur de chair du Christ et son Esprit nouveau reposent au cœur même de notre chair de péché et de notre esprit de vieil homme. Nous l'ignorons la plupart du temps, nous n'en mesurons pas l'extraordinaire réalisme et l'exigence. Nous ignorons notre propre cœur, nous ignorons ce qui fait notre propre esprit, notre vie spirituelle, nous ignorons le cœur du monde, nous ignorons la présence du Royaume nouveau au cœur de notre monde ancien.
Célébrer, comme nous le faisons, le mystère de la Pâque et de la Pentecôte, ce n'est pas simplement se rappeler la réalisation historique de cette prophétie, c'est en vivre aujourd'hui, ou tout au moins vouloir en vivre Car, dans notre vie quotidienne, si croyants que nous sommes, si chrétiens que nous sommes, je crois que nous le sommes quand même, nous vivons à la surface de notre propre être, Nous vivons au niveau de notre chair humaine, au niveau de notre esprit humain, au niveau de notre intelligence ou de notre raison. Et j'allais dire, mais sans mettre de note péjorative à cela, que ce n'est que la surface de nous-mêmes, que ce n'est que ce que nous voyons, que ce que nous utilisons chaque jour pour vivre, alors que le fond même de notre cœur, alors que l'intimité même de notre être, ce n'est pas nous, c'est la chair du Christ en nous, c'est l'Esprit du Christ en nous, c'est le Royaume nouveau au cœur même du royaume ancien, mais peut-être trop serré, trop à l'étroit, trop enfermé dans notre propre vie, alors qu'Il est là comme le feu qui couve sous la cendre, mais notre vie est peut-être beaucoup plus souvent cendre que feu. Vous connaissez Van Gogh et vous savez qu'un rayon de soleil sur un plancher de sapin ou une chaise de paille ça fait un tableau extraordinaire de lumière et de grandeur. Je crois que l'Esprit Saint nous est donné pour que la pauvreté de notre vie, pour que la misère de notre être, pour que l'étroitesse de notre esprit humain puisse être ainsi transfigurée Ce n'est pas nous qui avons à faire de grandes choses en nous-même, c'est l'Esprit Saint qui a à transformer, comme une lumière qui vient du ciel, la pauvreté de ce que nous sommes. C'est la lumière du soleil qui transforme en tableau merveilleux une simple chaise de paille ou un plancher de bois.
Oui, frères et sœurs, nous sommes chrétiens, mais nous ne sommes pas assez croyants. Nous ne croyons pas assez que cet Esprit Saint vit en nous, qu'Il vit non seulement comme quelque chose de stable, de stagnant, mais comme un dynamisme. Et parce que nous ne sommes pas assez attentifs et ouverts à l'œuvre de Dieu en nous, ou à l'œuvre de Dieu dans les autres parfois à travers nous, nous sommes bien en deçà du don qui nous a été fait. Et, vivant dans une sorte d'ignorance, nous vivons parfois aussi dans une sorte de désespérance parce que nous ne connaissons pas ce que nous sommes et ce qui vit vraiment, réellement en nous. C'est vrai que notre vie humaine est souvent un puits, un puits profond, un puits étroit, un puits sombre aux multiples couches dans lesquelles il faut tailler, dans lesquelles il faut creuser, certaines sont extrêmement dures et l'on s'y blesse, mais j'allais dire, laissons-nous tomber au fond du puits et là, nous trouverons non pas le sol dur, non pas le cœur de pierre mais l'eau vive, l'eau jaillissante qui a jailli du côté du Christ, de son cœur ouvert. C'est cette eau vive, c'est ce jaillissement que Jésus a annoncé, mais simplement à ceux qui en auraient soif.
Alors, qu'en cette fête de la Pentecôte, nous puissions aller de façon plus profonde, plus consciente, plus charnelle, plus humaine au fond même de notre être. Le fond de l'être humain, ce n'est pas lui-même, c'est le cœur de Dieu. Et à ce moment-là, la vie spirituelle montera en nous comme à travers une pierre poreuse, et nous serons vivifiés, et nous serons transformés, et nous serons en Dieu, dans sa gloire. Alors, se réalisera aussi cette autre parole du prophète : "Sa sainteté éclatera dans notre pauvre chair et son Nom sera sanctifié en nous pour sa gloire et pour notre joie."
AMEN