L'EAU ET LA PIERRE

Ez 36, 23-28

(29 mai 2004)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

O

n est à la veille de la Pentecôte, cette fête qui célèbre le don de l'Esprit Saint, et on entend des textes où il est question d'eau, de beaucoup d'eau qui coule. On peut penser que l'Église dans sa grande sagesse aurait dû plutôt prendre ces textes-là pour nous préparer au baptême, à la Pâque, cette eau qui coule sur le front ou sur le corps des nouveaux baptisés.

 Dans la première lecture, on parle de l'eau et dans la deuxième lecture, l'évangile, on parle de pierre. J'aurais voulu entrechoquer l'élément liquide avec la pierre. 

       La pierre c'est une matière contre laquelle rien ne résiste. J'ai oublié, parce que cela fait longtemps que je ne joue plus à ce jeu, quand on se cache les mains pour savoir si c'est eau, feuilles, ciseaux, etc, si mes souvenirs sont bons, c'est quand même la pierre qui est la plus puissante, quand on sort la pierre on a gagné. 

       En face, il y a de l'eau. L'eau, cela semble tellement plus léger, plus fragile, c'est tellement soumis à des variations de température, le froid, le chaud, cela s'immisce un peu partout, dans les maisons, les inondations. Ce qui est extraordinaire, c'est qu'à la veille de la Pentecôte on fait bien de nous parler de l'eau pour nous préparer à la venue de l'Esprit. En fait, l'Esprit, c'est comme de l'eau. C'est léger, cela se sent à peine, cela ne fait pas plus de bruit qu'une petite source, et en même temps, c'est aussi puissant, et cela emporte sur son passage tant de choses. Exactement comme lorsqu'un fleuve déborde, quelqu'un peut être bouleversé dans sa vie, quand il reçoit la présence de Dieu. 

       Mais c'est au début, quand l'eau coule beaucoup, on est au début de la catéchèse, on vient de se faire baptiser, on vient aussi pour une première communion, on vient de se marier à l'église, tout est bien, tout est extraordinaire, on a l'impression d'avancer comme un immense fleuve impétueux, magnifique, et noble. Et puis, l'usure se fait jour, c'est aussi un autre travail de l'eau sur la pierre. La pierre, c'est un matériau qui avant d'être travaillée par l'eau, a des angles, des arêtes, elle coupe, c'est précis, c'est dur et cela fait mal. Et en fait, quand la pierre se laisse toucher par l'eau, régulièrement, et il ne suffit pas de six mois, il faut voir comment la pierre est travaillée au bord de la mer ou dans les canyons, cela demande beaucoup de temps, d'une manière insidieuse, légère, sans s'en rendre compte, le paysage change, cette eau vient régulièrement, sciemment, toujours à temps et à contretemps, baigner cette pierre si coupante, si rude, pour au fur et à mesure que cette pierre s'allège, qu'elle perde ses angles si coupants pour laisser place à une pierre polie, toute belle sur laquelle le soleil et la lumière vont se refléter d'une manière toute différente. 

       D'une certaine manière, venir à la messe a quelque chose à voir avec ce que je viens d'expliquer. Pourquoi est-ce difficile de venir régulièrement à la messe ? Pourquoi est-ce difficile de prier régulièrement ? C'est sans doute parce qu'on est souvent du côté de cette pierre rugueuse, et nous n'avons pas nécessairement envie de nous laisser polir par quelqu'un d'autre. On préfère rester cette pierre dure et anguleuse, à côté ou loin de l'eau. L'Esprit Saint c'est cette régularité, cette patience que Dieu a pour nous, de venir toujours à temps et à contretemps, à chaque moment de notre vie, à la fois pour les événements importants que nous vivons, la Pentecôte demain, aujourd'hui, votre première communion, mais aussi à d'autres moments que vous ne contrôlerez pas, et vous ne pourrez pas dire : non, non, moi je ne veux pas que mon cœur de pierre soit aujourd'hui baigné par l'eau du Saint Esprit. Non, l'eau, elle viendra quand même. 

       Je crois que dans cette réception du pain et du vin que vous allez accomplir et que nous allons accomplir avec vous, on dit souvent, nous les vieux croyants, qui sommes peut-être du côté de ceux qui sont trop habitués à recevoir ce sacrement, nous avons à découvrir comment cette usure, à la place de la voir de façon trop négative, comme quelque chose de répétitif et de peu intéressant, cette usure au contraire, a le don de nous façonner et de nous faire accepter que nos angles étant partis, nous devenions plus fragiles. La vraie expérience du sacrement de l'eucharistie, c'est de découvrir que nous sommes fragiles, parce que d'abord on n'a pas toujours envie de venir, et puis aussi quand on est confronté à la Parole de Dieu qui est cette eau qui coupe comme l'épée, cela nous polit d'une façon parfois un trop douloureuse. L'expérience de Dieu peut être cela, et je pense que même si nous n'avons pas toujours envie de la faire, il faut accepter de se laisser travailler par cette eau qui va venir me baigner et en même temps va me rendre plus fragile. Cette fragilité, il ne faut pas en avoir honte, au contraire, car c'est grâce à cette fragilité qu'on est rentré en contact avec l'eau, rentré même l'épouser, parce que c'est vrai qu'une vague qui se brise sur un rocher abrupt et découpé, ne l'épouse absolument pas de la même manière que quand cette eau vient épouser une pierre qui a été façonnée par l'eau. 

       C'est ce que je vous souhaite à tous les deux, que cette expérience de l'eucharistie, du contact avec cette eau, de cette vie qui va couler dans votre cœur tout à l'heure avec ce pain et ce vin, soit pour vous le début de cette grande rencontre entre le vent de Dieu et votre propre corps. 

 

       AMEN