SEIGNEUR OU VAS-TU ?
Tt 3, 4-7 ; Jn 16, 5-11
Jeudi de la septième semaine de Pâques – A
(23 mai 1996)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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aintenant, Je vais auprès de Celui qui m'a envoyé et personne d'entre vous ne me demande : Où vas-tu ?"
Frères et sœurs, lorsqu'on est près de quelqu'un qui va mourir, on ne lui demande pas : "Où vas-tu ?" On comprend que les apôtres, au moment où le Christ leur dit : "Je m'en vais" pressentent le pire et qu'à la fois par peine, par peur, par cette espèce de contrainte qu'exerce sur nous la perspective de la mort, n'osent pas lui demander : "Où vas-tu ?" De fait, quand nous sommes près de quelqu'un qui est à l'agonie, nous sommes là près de lui, nous essayons de lui manifester par toutes sortes de gestes notre proximité, notre plus profonde affection mais nous ne demandons pas : "Où vas-tu?"
Pourtant le Christ lui-même, parce qu'Il est le Seigneur de la vie, je pense, est capable, à ce moment-là, non seulement de poser la question mais, comme vous avez entendu, d'y répondre : "Maintenant Je vais vers Celui qui m'a envoyé". Et à ce moment-là, Il va expliquer, non seulement où Il va, le mystère de 1'amour du Père, mais Il va expliquer également pourquoi Il y va. "Vous allez être tristes et pourtant il est bon pour vous que Je m'en aille car Je vais vous donner l'Esprit Saint, le Paraclet". Là encore, si on comprend cette parole de Jésus à partir de notre expérience de la mort de nos proches, nous pressentons un peu ce que cela veut dire même si entre Jésus et ceux que l'on aime ce n'est pas toujours la même chose, ce n'est pas exactement au même niveau, Lui est le Fils de Dieu et nos frères qui meurent sont des hommes comme nous. Mais nous avons tous fait l'expérience à travers la mort de quelqu'un que nous aimions qu'il nous laissait, à la fois de lui et de notre vie avec lui, une sorte d'héritage spirituel. En réalité quand ceux qu'on aime meurent, ils ne disparaissent pas et j'allais dire simplement au plan de l'expérience humaine dans le vide même et le deuil on a l'impression, on perçoit comme la construction d'une nouvelle présence. Ceux qu'on aime ne sont plus là sur le mode par lequel nous avions coutume de vivre, de les aimer, de manifester tous les échanges quotidiens qui tissent nos vies humaines mais ils construisent en nous mystérieusement quelque chose de plus grand que nous pressentons bien venir d'eux-mêmes, venir d'ailleurs qui nous affermit, qui nous approfondit, qui nous permet d'une certaine manière de devenir encore plus ce que nous avons à être.
C'est pourquoi, je crois que dans la plupart des civilisations le culte des ancêtres n'était pas simplement de la nostalgie. Et dans nos épreuves de deuils familiaux l'affrontement à la mort n'est pas simplement de la peur ou des regrets, mais le deuil lui-même construit en nous quelque chose de nouveau. Ceux-là même qui sont partis nous ont aidés à découvrir certains aspects de notre vie, de notre personne que nous ne pressentions pas auparavant. Et bien, si on transpose cela, c'est un peu ce que le Christ a voulu. Il dit : "Je m'en vais. Vous n'aurez plus de prise sur moi. Vous serez triste, vous n'aurez plus ce lien si proche, si simple, si familier avec moi et pourtant Je vous donnerai mon Esprit et Il construira quelque chose en vous". Ce qu'il construira c'est le témoignage des disciples. Et Jésus l'exprime de façon un peu négative en disant : "Quand l'Esprit viendra, il confondra le monde". En réalité cela veut dire : le monde verra qu'il n'avait pas la foi. Le monde verra qu'il ne pouvait pas se sauver. Le monde verra qu'il était soumis à des pouvoirs extérieurs qui ne viennent pas de Dieu. Et donc voyez c'est cela la mort du Christ, le départ du Christ, c'est cela l'Ascension du Christ et c'est cela la Pentecôte. Dieu apparemment s'éloigne mais ce n'est qu'une apparence. En réalité, il permet au monde de se construire, de découvrir ses vraies racines, de découvrir que jusque-là il ne croyait pas assez, de découvrir que jusque-là, il ne vivait pas de l'amour qui l'a créé et c'est cela le travail de l'Esprit Saint.
Frères et sœurs, pour beaucoup d'entre nous qui la connaissions et qui l'aimions, nous célébrons aujourd'hui et faisons mémoire dans cette eucharistie de Paulette qui est décédée, il y a un an exactement. Je crois qu'elle, elle savait où elle allait. Et vous vous souvenez de ce testament qu'elle a voulu qu'on lise et que j'ai lu, au milieu de notre assemblée chrétienne, le jour de ses obsèques. Elle, elle avait eu le courage de poser la question au Christ : "Seigneur où vas-tu ?" parce qu'elle voulait savoir elle-même où elle allait. Et je crois qu'aujourd'hui avec une année de recul, nous sommes toujours dans la peine et nous sommes toujours bouleversés par sa mort mais en même temps ce qu'elle voulait nous dire ce jour-là reste plus vrai que jamais. Elle voulait nous dire au moment où elle nous quittait qu'elle restait avec nous au milieu de notre assemblée. Elle a eu raison puisque aujourd'hui encore, nous prions pour elle et je crois qu'elle prie avec nous. Je crois que c'est cela, nous-mêmes nous ne pouvions pas et nous n'avions pas besoin de lui demander : "Où vas-tu?", elle le savait et petit à petit elle nous le révèle. Et c'est comme cela pour tous ceux et celles que nous aimons. Nous sommes, d'une certaine manière, enracinés et fondés dans la foi au Christ. Enracinés et fondés dans la puissance de l'Esprit qui nous rappelle toute chose, qui nous rappelle qui nous sommes. Et nous sommes aussi enracinés par la foi, la prière et l'intercession de tous ceux et celles que nous aimons qui ont prié avec nous dans cette église, qui continuent à participer à notre assemblée et qui nous apprennent petit à petit ce chemin et à nous poser à nous-mêmes, humblement, modestement la question de savoir où nous allons. Et au fond, c'est cela qui compte. Lorsque tout à l'heure, nous allons reprendre le geste du Christ : "Voici mon corps, voici mon sang". C'est nous. C'est le corps du Christ que nous formons. A travers l'intercession de tous ces amis de Dieu, de tous ceux qui nous ont précédés, de tous ceux qui nous ont conduits dans leur propre joie d'avoir découvert la puissance de l'Esprit et l'Amour du Christ pour eux. Et pour Paulette c'était une chose extraordinaire. Et elle savait en parler d'une façon extraordinaire, par exemple aux enfants des Parons. A travers tout cela, nous sommes petit à petit enracinés, fondés dans cette puissance du salut du Christ, dans cette puissance de la foi et dans cette joie de nous savoir appelés à la communion d'amour avec Dieu.
AMEN