IL VOUS EST BON QUE JE M'EN AILLE !

Tt 3, 4-7 ; Jn 16, 12-15

Jeudi de la septième semaine de Pâques – B

(16 mai 1991)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

es paroles de Jésus que nous venons d'enten­dre sonnent d'une façon apparemment à assez obscure car on ne comprend pas très bien, comme les disciples d'ailleurs ne devaient pas très bien le comprendre, pourquoi il fallait que Jésus s'en aille pour que, à cause de ce départ, nous soit donné l'Esprit Saint. Jésus Lui-même leur reproche de ne pas poser de question, de ne pas lui demander : "Seigneur, où vas-Tu ?" et Il leur reproche à aussi d'avoir le cœur rempli de tristesse. Reproches pourtant difficiles à comprendre dans la mesure où les disciples ont effec­tivement le cœur rempli de tristesse en sentant que le sort de leur maître est pratiquement joué.

Pourtant Jésus donne une réponse qui, aussi étonnante qu'elle soit, en réalité à devrait les aider à mieux comprendre le sens de notre vie dans l'Église. "Il vous est bon que Je m'en aille car si je ne pars pas le Paraclet, l'Esprit saint ne viendra pas vers vous !" Il y a deux manières de regarder les choses. Ou bien de les regarder en ayant le nez collé dessus, et géné­ralement c'est ainsi que l'arbre nous cache la forêt, ou bien de prendre un certain recul de telle sorte que, à la faveur même de ce recul, l'équilibre général apparaît mieux entraînant une certaine compréhension des choses considérées.

Je dirais que le départ du Christ et le don de l'Esprit sont un peu corrélatifs dans la mesure où ce départ du Christ signifie qu'Il prend du recul par rapport à ses disciples, du recul par rapport au monde, du recul par rapport à toute cette existence humaine par laquelle Il a été mêlé à la nôtre, mais ce n'est pas pour disparaître. En même temps que Jésus ainsi s'éloigne des hommes, Il donne la possibilité à ses disciples de mieux comprendre ce qui s'est passé. Autrement dit, on a ici les premiers balbutiements pour dire ce qu'est l'Église.

L'Église certes voit son Seigneur comme de loin, aujourd'hui de façon plus particulière puisqu'il y a 2000 ans qu'il a quitté la terre et qu'on ne sait pas quand aura lieu la Parousie. Nous sommes tout de même à une assez longue distance soit d'un bout, soit de l'autre. Mais en même temps nous en sommes loin, en réalité, nous avons la capacité de voir et de comprendre le mystère du Christ. Le fait même qu'Il ait échappé à nos yeux, le fait même que nous n'ayons plus le regard collé sur l'humanité historique de Jésus, nous donne, grâce à l'Esprit, une autre compréhen­sion. Et cette compréhension l'évangile nous la dit de la façon suivante : Tout d'abord, cela fait apparaître le péché du monde, parce que "le monde n'a pas cru". Cela fait aussi apparaître la confusion en "matière de justice" parce que le Christ s'en va et la confusion du monde en matière de jugement parce que "le prince de ce monde est déjà jugé".

Autrement dit, ce que saint Jean veut nous faire comprendre à travers ces paroles du Christ qu'il nous rapporte, c'est le fait qu'effectivement, à partir du moment où tout a été joué, où le Christ a été condamné, où Il est mort et ressuscité, à ce moment-là, le monde qui ne voyait pas ce qu'il avait fait, est invité désormais à le regarder en face. Et donc la condamnation dont il est question ici n'est pas sans recours, mais c'est ce jugement qui fait apparaître ce que le monde a réellement fait sans se rendre compte exactement de la portée de l'acte accompli. Par consé­quent le monde, par le fait que le Christ s'en va et donne l'Esprit, ce monde-ci et les disciples en tête, commence à comprendre ce qui s'est passé. Il com­mence à comprendre que, vis-à-vis de Jésus, dans l'histoire, ce qui a été radicalement manquant c'est la foi, c'est la confiance que Jésus venait demander pour la renouer entre l'homme et le Père. L'homme s'aper­çoit aussi que ce qui a manqué c'est la justice, non seulement au sens d'une justice sociale mais au sens de la justice dans l'Ancien Testament c'est-à-dire de la relation vivante entre Dieu et l'homme, et que mainte­nant il manque cette relation de justice telle qu'elle aurait pu s'établir avec le Christ, mais maintenant Il est parti vers le Père. Et donc il faut que ce soit l'Es­prit qui nous justifie. Enfin le jugement car désor­mais, malgré tout ce péché du monde, le prince de ce monde, le principe même du péché est condamné.

Autrement dit, le don même de l'Esprit, quand Jésus s'éloigne de son Église et du monde, le principe même du don de l'Esprit fait voir mieux, nous ap­prend à mieux comprendre. Et comment compren­drions-nous le mystère de Jésus si cela ne nous était pas donné par l'Esprit saint ? Vous comprenez pour­quoi Pâques, Ascension et Pentecôte font un même mouvement, sont une même réalité. Du point de vue de la situation de l'univers, du monde, de la création, de l'Église par rapport au mystère de Dieu, c'est la même réalité. Au moment même où le mystère de ce que Jésus a fait pour nous nous échappe, ce qui pour­rait devenir source de désespoir, d'incroyance ou d'in­crédulité, devient véritablement, par le don de l'Esprit, sagesse qui nous rend capables de voir et de voir d'abord notre propre péché.

Autrement dit, dans notre vie, aujourd'hui, dans la vie de l'Église, Celui qui fait voir c'est l'Esprit Saint. Celui qui nous fait comprendre le mystère de Jésus, c'est l'Esprit Saint. Celui qui nous fait com­prendre notre incrédulité et notre péché c'est l'Esprit Saint. Vous comprenez que l'activité de l'Esprit au cœur de l'Église est coextensive à tout ce qui se fait dans l'Église. Qui donc fait vivre ? L'Église ? Qui donc lui fait voir le mystère de son Seigneur ? Qui la fait vivre dans l'espérance et dans le désir de la ren­contre ? Qui est l'amour qui passe au cœur de chacun de ses membres ? En fait c'est l'Esprit Saint.

Alors, il faut que comme les apôtres, comme Jésus le demande aux apôtres, nous ne soyons pas dans la tristesse. Qu'elle ne remplisse pas notre cœur mais que cette tristesse laisse la place à l'Esprit saint pour que nous devenions vraiment des hommes capa­bles de voir le mystère du Seigneur, capables d'aimer le Seigneur parce qu'Il reviendra et capables d'espérer cette venue parce que, si le monde est déjà jugé dans son péché, ce n'est pas pour la condamnation mais c'est pour l'espérance.

 

 

AMEN