IL VOUS EST BON QUE JE M'EN AILLE

Tt 3, 4-7 ; Jn 16, 5-11

Jeudi de la septième semaine de Pâques – A

(7 juin 1984)

Homélie du Frère Michel-Pierre MORIN

I

 

l n'était probablement évident pour les disciples que le départ prochain du Christ pourrait être pour eux quelque chose de bien, pourrait contenir un intérêt pour eux. Et pourtant Il leur dit : "Il vaut mieux que je parte !" D'où leur tristesse ne comprenant pas bien que Celui qu'ils percevaient comme venant les sauver, c'était Celui-là même qui allait les quitter. Et de fait, il n'est pas facile d'accepter que celui qui nous sauve, disparaisse au moment même où va s'accomplir le salut, nous quitte et qu'il ne nous reste que son absence.

Jésus s'explique dans les versets suivants sur le bienfait de son départ : "Si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas en vous." Or l'important c'est que, en venant dans les disciples, au cœur même de l'Église, le Paraclet puisse achever l'œuvre qu'il lui a été donné de faire. L'œuvre de l'Esprit Saint, c'est le témoignage. Le témoignage c'est essentiellement l'affirmation de la vérité, envers et contre tout. La vérité que l'Esprit vient sans cesse rappeler au cœur des croyants et au cœur de l'Église c'est que le monde est définitivement jugé. C'est un jugement qui établit la culpabilité du monde, quand le monde refuse de reconnaître en Jésus le Sauveur. C'est un jugement du péché car le péché est fondamentalement ce refus de reconnaître l'œuvre de Dieu qui a envoyé Jésus pour nous sauver.

C'est une œuvre de justice parce que c'est la volonté du Père que le Christ vienne sauver le monde et que le monde accepte d'être sauvé par Lui. Et la dernière phrase est au présent : "Le prince de ce monde est déjà jugé !" C'est cela l'intérêt du départ du Christ. C'est que, désormais, au-delà de sa présence physique, de sa parole audible, Celui qui rend témoignage à l'authenticité de sa présence dans la chair et à la fécondité, à l'efficacité de sa Parole, c'est l'Esprit Saint. C'est cet Esprit qui connaît le cœur de Dieu, qui sonde le mystère de la Trinité, cet Esprit qui est à l'œuvre dans la communion incessante et permanente du Père et du Fils, c'est cet Esprit qui nous est donné pour que le jugement du monde soit sans cesse prononcé. Et le jugement du monde est prononcé pour que nous croyons, nous chrétiens, que nous sommes établis dans la vérité. Dans la Parole du Christ, nous sommes consacrés, selon sa prière, selon son ultime prière.

L'Esprit Saint, aujourd'hui, nous est donné pour que nous reconnaissions sans cesse que le Christ vient nous sauver, et pour que nous discernions, dans notre propre vie comme dans la vie de l'Église et du monde, que le prince de ce monde est jugé. Et cela ce n'est pas évident. La victoire du mal ne paraît pas être définitivement vaincue. Lorsque notre regard se pose sur notre propre cœur, sur notre propre vie, et il faut qu'il soit sans complaisance pour nous, lorsque notre regard se pose sur les évènements du monde, il n'est pas évident que le prince de ce monde est vaincu, peut-être même bien au contraire. Et le mal intime, social, cosmique ne cesse de déferler sur notre vie et bien souvent de l'écraser et de la réduire à la souffrance et à la mort. Cela c'est le témoignage du monde. Cela c'est ce que nous voyons. Mais nous avons reçu l'Esprit de vérité pour croire et pressentir et reconnaître, dès aujourd'hui, qu'à l'intérieur de toute cette mort, qu'à l'intérieur de toute cette souffrance il y a la victoire du Christ, il y a sa Passion, il y a sa mort et il y a sa Résurrection, pour reconnaître et recevoir qu'au cœur même de notre péché, il y a le pardon, la réconciliation et la régénération par l'œuvre de l'Esprit Saint.

C'est par l'Esprit Saint que nous recevons le baptême, sacrement de la régénération. C'est par l'Esprit Saint que nous recevons le pardon, sacrement de la rénovation. C'est par l'Esprit Saint que nous pouvons, aujourd'hui, vivre sauvés même dans un environnement qui ne porte pas de façon visible et définitive cette marque du salut. C'est un regard extrêmement important que nous devons aujourd'hui poser sur nous-même comme sur l'Église, ce regard de l'Esprit Saint, ce regard illuminé par la Pâque du Christ, cette Pâque dans l'Esprit éternel, cette Pâque dans la vérité de la victoire sur le mal. Autrement, voyez-vous, nous allons nous laisser aller au monde, nous allons nous laisser emporter par la désespérance du monde, par la souffrance du monde. Nous allons nous laisser enfouir dans toutes nos morts, sans savoir qu'à l'intérieur même de cela, le Christ vient nous ressusciter par la force de l'Esprit Saint.

Notre vie, la vie de l'Église n'a aucun sens, même dans ce qu'elle a de plus matériel, de plus rituel, si l'Esprit Saint n'est pas à l'œuvre à l'intérieur de cela pour assurer, aujourd'hui, la présence, la fécondité, la réalité du mystère de Pâques. Si nous avons célébré pendant cinquante jours la Pâque du Christ c'est pour que l'Esprit de Pentecôte renouvelle en nous, de façon profonde et de façon authentique, cette réalité du mystère pascal qui n'est pas simplement inscrit dans un temps et à un moment de l'histoire, mais qui s'inscrit, désormais, par l'œuvre universelle de l'Esprit, dans le cœur de toute l'histoire et de tous les hommes.

Et cela la chair physique du Christ ne pouvait le réaliser car elle était encore limitée à la sphère historique et géographique de sa présence sur la terre. Il fallait que ce soit l'Esprit qui vienne, j'allais dire, prendre le relais du mystère pascal, de cette chair retournée vers le Père pour accomplir aujourd'hui, dans notre chair, ce que l'Incarnation, ce que la Rédemption a elle-même réalisé au temps de la venue du Christ. Et c'est ainsi que nous allons vers notre Pâque éternelle, comme le disait l'apôtre saint Paul à la fin de son épître à Timothée : "Nous sommes emportés par la force de l'Esprit, par la victoire de l'Esprit vers ce jugement ultime qui nous ouvrira la Pâque éternelle du Christ, lorsque, définitivement et visiblement, le prince de ce monde sera condamné, jugé et vaincu."

 

AMEN