VIVRE AU PRÉSENT DE LA FOI

Tt 3, 4-7 ; Jn 16, 5-11

(15 mai 1986)

Homélie du Frère Michel MORIN

Saint Jean de Malte : bénédiction de l'eau baptismale

U

ne des difficultés, un des ralentissements de notre progression, de notre vie chrétienne, c'est que nous ne savons pas la vivre au présent. Nous sommes toujours tourmentés, retenus, attirés par le passé, ce que nous avons fait, ou plus exactement et plus souvent, ce que nous n'avons pas su faire, et cela reste en nous comme une sorte de poids qui nous ralentit, voire même qui nous alourdit et nous écrase à certains moments. Ou alors nous sommes tout entiers tournés vers l'avenir, avec ce grand risque de préfabriquer notre avenir, pour nous apercevoir lorsqu'il arrivera que ce n'est pas du tout ce que nous avions pensé ou voulu. Et nous nous disons souvent "en vie spirituelle, je n'avance pas, je suis comme hier, qu'est-ce qui pourrait bien changer pour demain ?" Et cela c'est parce que nous ne savons pas vivre ce présent de la foi.

Or la Pâque du Christ, "l'apparition de la bonté de Dieu" comme dit saint Paul à Tite, ne sont ni d'hier ni de demain mais d'aujourd'hui. Le Christ, nous le chantons souvent, c'est le Christ d'hier, d'aujourd'hui et de demain. Cela veut dire que Lui-même ne s'inscrit plus dans le temps, depuis qu'Il est remonté dans la gloire du Père, et que, désormais, ce qu'Il a vécu dans notre passé historique se réalise encore maintenant, comme cela se réalisera demain.

Dans ce bref passage de la lettre de Paul à Tite, il nous est rappelé justement que, dans la foi il n'y a pas de passé à regretter ou d'avenir, d'avenir humain à espérer. Il faut vivre aujourd'hui ce que le Christ, ce que Dieu ne cesse de faire pour nous aujourd'hui, comme Il n'a cessé de le faire hier, comme Il ne cessera de le faire demain. Or qu'a-t-Il fait ? Saint Paul le rappelle à son disciple : "La bonté de Dieu nous est apparue !" - "Poussé par sa seule miséricorde, Il nous a sauvés par le bain de la régénération - entendons le bain d'eau baptismale - Il a répandu l'Esprit Saint sur nous à profusion." Il y donc quelque chose d'incontournable dans la foi : c'est que la totalité du mystère dans lequel nous croyons nous est donnée. Il nous est donné réellement et totalement, comme la terre qui a reçu le grain des semailles possède en son sein la totalité de la puissance de vie qui repose dans ce grain. Tout est donné dans les semailles, tout est donné dans la grâce baptismale. C'est pour cela que saint Paul dit : l'Esprit vous est donné à profusion.

Alors notre problème c'est que, retenus par le passé ou distraits par l'avenir, nous ne savons plus que nous avons en nous cette totalité du mystère de Dieu. Nous ne savons plus que ce qui est à vivre, ce n'est pas une récupération du passé ou une préparation du lendemain, l'un et l'autre ne nous appartiennent pas, pour des raisons différentes, ce que nous avons à vivre c'est la totalité, la profusion de la grâce que Dieu nous donne. C'est cela notre spécificité chrétienne, nous avons reçu tous ces dons parfaits du Père et ce que nous avons à être demain est déjà déposé en nous. Mais nous sommes des grands distraits par rapport à cette présence, à ce don, à cette profusion en nous. Nous sommes une terre fécondée par l'amour et le salut de Dieu, mais nous allons "galoper" sur d'autres chemins, parce qu'ils nous semblent plus sûrs ou mieux balisés. Or ce que le Christ nous demande, et ce que cette semaine d'intercession essaie d'obtenir, c'est de nous ouvrir à ce Don. C'est d'ouvrir notre cœur à ce qu'il a déjà reçu. Au fond, nous sommes sans cesse invités à faire spirituellement ce que nous faisons chaque matin : d'ouvrir nos yeux au jour qui est là avant nous. Le soleil est levé avant nous. La lumière nous éclaire avant que nous ayons ouvert les yeux. L'Esprit Saint est en nous avant que nous nous en apercevions. Et, en définitive, ce que nous lui demandons c'est d'ouvrir nos yeux, notre cœur, notre vie aujourd'hui, à la profusion de sa lumière et de sa chaleur, pour que nous puissions bien nous diriger dans la vie, reconnaître ce qu'est ce monde, travailler à ce monde, mais en sachant que la source de notre vie et de notre être vient du soleil.

Oui, nous sommes trop distraits par rapport à ce don total de Dieu en nous. En ces jours qui précèdent la Pentecôte, je vous propose de moins vous occuper de vous-mêmes, et surtout de votre péché, de vos limites, de vos faiblesses, car lorsqu'on est trop occupés, voire obsédés par cela, nous ratons la présence de Dieu, nous ratons l'invitation de Dieu, trop préoccupés par nous-mêmes, je sais bien par le moins bon de nous-mêmes, mais il y a en nous-mêmes le meilleur, qui nous a été donné par Dieu. C'est cela qu'il faut rechercher avec attention, un grand désir, une faim.

Et laissons de côté tout ce qui nous appesantit, tout ce qui nous limite. Au lieu de trop regarder la visibilité de nos péchés et de nos misères, marchons "comme si nous voyions l'invisible" puisque cet invisible est présent en nous, et qu'en définitive, c'est Celui-là seul qui peut nous faire marcher malgré nos paralysies, malgré nos blessures, malgré tout ce qui nous alourdit.

Que l'Esprit Saint vienne donc, que l'Esprit Saint manifeste en nous qu'Il est déjà venu et qu'Il nous fasse entrer en Lui pour que soyons vraiment du Christ et de son Esprit.

 

AMEN