LA PRIÈRE DE JÉSUS 

Ac 7, 55-60 ; Ap 22, 12-14+16-17+20 ; Jn 17, 20-26
Septième dimanche de Pâques - année C (16 mai 2010)
Homélie du frère Jean-Philippe REVEL

 

"Au moment de passer de ce monde à son Père, Jésus levant les yeux au ciel pria" (Jn 17, 1). Au moment de passer du Cénacle au Jardin de Gethsémani, au moment de passer de l'entretien avec ses disciples à la trahison de Judas, au moment de passer par la croix, Jésus pria. Cette longue prière que nous rapporte saint Jean est en quelque sorte le résumé et la quintessence de la prière de Jésus. A de nombreuses reprises dans l'évangile, on nous dit que Jésus se retira dans la montagne, tout seul pour passer la nuit dans la présence du Père (Luc 6, 12). Au moment du baptême dans les eaux du Jourdain (Luc 3, 21), au moment de la Transfiguration (Luc 9, 28), on nous dit que Jésus était en prière et qu'une nuée le recouvrit de son ombre.

Sans cesse les évangélistes nous parlent de cette prière de Jésus. Ici, saint Jean ne se contente pas de nous parler de cette prière, il nous en rapporte le contenu. On a pu dire que cette prière par laquelle se conclut le long dialogue de Jésus avec ses disciples, on a pu dire que cette prière était aussi la prière de Jésus en croix. Jésus élevé de terre qui est offert en sacrifice, Jésus qui lève les yeux au ciel et monte auprès du Père : "Quand je serai élevé de terre j'attirerai tout à moi" (Jn 12, 32), c'est tout à la fois le mystère de la croix et le mystère de l'Ascension que nous fêtions ces jours-ci. C'est pour cela que nous lisons et commentons cette prière.

Ce long texte comporte trois parties et nous venons d'entendre la troisième puisque nous sommes dans l'année de saint Luc, l'année C. Dans la première partie, Jésus demande au Père la gloire : "Glorifie-moi de la gloire que j'avais près de toi avant que fût le monde" (Jn 17, 5). Cette gloire, c'est très exactement ce à quoi Jésus a renoncé en venant sur terre, "ne gardant pas jalousement ce rang qui l'égalait à Dieu, il s'est anéanti" (Phil. 2, 6-7). Maintenant que cet anéantissement touche à son comble, puisqu'il va être crucifié, maintenant, Jésus peut demander que la gloire le prenne à nouveau sous son ombre comme à l'origine du monde. C'est la première partie de la prière : la demande de la gloire.

La deuxième partie de la prière est une intercession pour les disciples pour qu'ils soient "consacrés dans la vérité", qu'ils soient offerts en sacrifice comme Jésus se consacre lui-même (Jn 17, 17-19). De même que Jésus n'est pas du monde, les disciples ne sont pas du monde (Jn 17, 14), mais ils sont dans le monde car le Père a envoyé Jésus dans le monde et Jésus envoie les disciples dans le monde (Jn 17, 18). Par conséquent, quand le monde hait Jésus, quand il se dresse avec sa haine contre le Père il persécute les disciples et ils doivent être consacrés.

La troisième partie, c'est celle que nous venons d'entendre, est l'achèvement de cette prière de Jésus dans la demande de l'unité. Jésus demande pour tous ceux qui croiront en lui : "Que tous soient un comme toi Père, tu es en moi et moi en toi, qu'eux aussi soient un en nous afin que le monde croie que tu m'as envoyé" (Jn 17, 21). Que le monde croie. Ce monde qui hait Jésus et son Père, ce monde qui persécute les disciples. Mais "Dieu a tellement aimé le monde qu'il a envoyé son Fils unique, non pour que le monde soit condamné mais pour que le monde soit sauvé par lui (Jn 3, 16-17), afin que le monde croie". C'est le but de la venue du Christ sur terre, c'est le but de l'envoi des disciples en mission : "afin que le monde croie".

Pour que le monde croie que faut-il ? "Que tous soient un". L'unité, la communion, c'est le fruit de l'amour. Quand on aime, on ne fait plus qu'un avec l'être qu'on aime. Le Père a aimé le Fils et lui a tout donné afin qu'ils ne fassent qu'un : "Le Père et moi nous sommes un" (Jn 10, 30) et le Fils a tout donné aux disciples afin qu'ils soient un avec lui et un entre eux. Il y a là une triple équivalence que Jésus a déjà présenté dans l'entretien qu'il a eu avec ses disciples au soir de sa Passion quand il a dit : "Aimez-vous (non pas n'importe comment), comme je vous ai aimés (Jn 13, 34). Je vous ai aimés comme le Père m'a aimé" (Jn 15, 9). De même que le Père aime le Fils et lui donne tout, ainsi le Fils au nom du Père et en son propre nom et par la vertu de l'Esprit donne tout à ses disciples pour qu'ils puissent s'aimer les uns les autres du même amour que Dieu a pour nous, du même amour que le Fils, le Père et l'Esprit ont de toute éternité dans la gloire, cet amour par lequel le dessein du Père traverse tous les siècles, car avant que le monde fût (Eph 1, 4-5), déjà, le Père avait répandu sa gloire dans le Fils, la gloire qui est cette communion que Jésus demande aujourd'hui. "Qu'ils soient un comme nous sommes un, Toi en moi, et moi en eux", dit Jésus.

"Comme le Père m'a aimé, moi je vous ai aimés". Du même amour que le Père a pour moi de toute éternité, je vous aime, j'aime tous mes disciples afin qu'ils soient un de cette même unité qui est celle du Père, du Fils et de l'Esprit, afin que ces disciples créés par amour soient aussi créés pour l'amour, pour qu'ils s'aiment les uns les autres : "A ceci on vous reconnaîtra pour mes disciples à l'amour que vous aurez les uns pour les autres" (Jn 13, 35).

"Afin que le monde croie", car si le monde ne croit pas; si le monde s'enferme dans sa haine, si le monde rejette le Père et le Fils et des disciples du Fils (Jn 15, 18-25), c'est parce que ces disciples ne savent pas donner le témoignage de l'amour qui les a créés, qui les a rachetés, et qui remplit leur cœur pour qu'ils puissent s'aimer les un les autres comme Jésus nous a aimés, comme le Père aime le Fils, comme le Père et le Fils aiment l'Esprit.

"Dieu est amour" (I Jn 4, 8), c'est la caractéristique de notre foi. Il y a beaucoup de religions dans le monde, certaines divinisent les forces de la nature, c'est ce qu'on appelle le polythéisme. D'autres comme le Judaïsme, et par la suite l'Islam reprenant le même chemin, d'autres considèrent que Dieu est unique, mais ce Dieu unique est aussi solitaire. Nous seuls, chrétiens, avons le privilège de croire en un Dieu unique mais qui est en trois personnes, un Dieu communion, un Dieu Père, Fils et Esprit, un Dieu en trois personnes qui s'aiment éternellement, pour toujours et qui sont le prototype de toute relation d'amour, de toute relation de communion, de toute relation d'unité.

Frères et sœurs, que cette fête de l'Ascension nous attire à la suite du Christ vers le Père, qu'elle nous attire vers cet amour infini que le Père donne au Fils et que le Fils rend au Père, cet amour infini que le Père et le Fils mettent dans notre cœur pour que nous répondions à son amour en nous aimant les uns les autres comme il nous a aimés. C'est cela notre mission, c'est cela que nous avons à accomplir. C'est grâce à cet amour que Dieu met dans notre cœur si nous acceptons d'ouvrir ce cœur, c'est grâce à cet amour que nous pourrons témoigner devant les hommes, devant le monde que Dieu les aime, que Dieu les a créés par amour et les sauve par amour.

Frères et sœurs, que cette fête de l'Ascension, et cette fête de Pentecôte dans laquelle nous entrons déjà pas à pas chaque jour, que ces fêtes nous apprennent à ouvrir notre vie à la présence vivifiante et aimante de Dieu qui nous conduit sur les chemins de son amour infini.

 

AMEN