VICTIMES DU MAL ET FILS DU PÈRE !

Ac 1, 15-17+20-26 ; 1 Jn 4, 11-16 ; Jn 17 11b-19
Septième dimanche de Pâques - année B (28 mai 2006)
Homélie du frère Jean-François NOEL

 

N’en déplaise aux détracteurs de théologie, aux adversaires de l’Église qui ont toujours existé, l’homme est un animal têtu et religieux. Il ne peut pas faire autrement, s’il est honnête avec lui-même, de tenter de donner une réponse à une demande religieuse qu’il porte en lui-même instinctivement. Il cherche quelque chose qui à la fois le précède, le succède et l’excède. Un point de ralliement intérieur, un point de réconciliation qui le dépasse complètement et qui lui permet de rentrer en communion avec ses frères et ses sœurs humains, et cela, de tout temps. L’homme grec contemplait le Parthénon, ou les autres dans l’Antiquité contemplaient leurs temples, avec le sentiment que quelque chose, ce temple et les divinités qui les habitaient les unissaient, les constituaient comme concitoyens non seulement de cette terre, mais d’une autre réalité. Et l’Église a dit cela. L’homme est définitivement un animal religieux, et l’on ne peut pas faire autrement. Ce qui se passe actuellement montre clairement qu’il y a eu comme un changement de décor. Et il y a fort à parier, cet été, qu’il y aura plus de sacré dans le nouveau temple au Musée Granet qu’ici. Evidemment, les 400.000 visiteurs que nous attendons, dont nous serons, on va les mettre en procession d’entrée, ils vont faire la queue tout au long de la rue Cardinale, si j’ai bien compris le chemin, on va les déshabiller (il y a un vestiaire), on va les désarmer parce qu’il y aura un portail électronique qu’il n’y a plus dans les églises maintenant. On va leur faire payer, la quête est au début, elle n’est pas à la fin, et puis, ils vont être contrôlés, et enfin ils vont arriver devant l’objet d’adoration (et j’aime Cézanne), ces tableaux qui ont fait l’objet d’une attention tout à fait normale, puisqu’ils ont voyagé séparément dans des avions particuliers, avec ces assurances dont je ne connais même pas le montant, puisque je crois qu’il dépasse l’entendement.

Imaginez donc ces foules que nous serons. Je vénère tout autant que vous, enfin je pense, l’intensité et métaphysique et un peu difficile que Cézanne a essayé de rendre à travers sa fascination de la Sainte Victoire, mais je crains que le saint sacrement n’exerce pas la même fascination, d’ailleurs, il ne voyage pas en avion séparé. Ce sera moins cher ici, et l’on ne fera pas la queue pour entrer dans l’église qui servira de vestibule de décontraction après la visite du musée. Après ce long moment d’attente, les musées vous le savez comme moi, c’est mauvais pour les varices, vous piétinez, vous arrivez enfin devant la Joconde (Da Vinci Code évidemment), ou le Cézanne, la Sainte Victoire, vous êtes très très nombreux, enfin vous apercevez "le" tableau, l’objet adorable. Et ensuite, vous sortez avec ce mélange d’avoir vu quelque chose d’infiniment beau, d’infiniment sacré, et vous rentrez enfin dans une église du treizième, petit vestibule adorable, dans lequel vous pourrez reprendre votre chewing-gum, remettre votre casquette, et vous décontracter devant le saint sacrement, objet moins adorable.

Donc, il y a eu un déplacement. Actuellement le ministre de la culture peut s’appeler le ministre du culte parce que le vrai culte n’est plus ici, il est ailleurs. Franchement, le sentiment religieux sui anime actuellement les visiteurs des musées, Bonnard récemment, Delacroix et de Latour à Paris, il y a ce sentiment religieux qui s’est déplacé. On va chercher un objet qui effectivement précède, succède, excède. Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais nous avons perdu toute crédibilité du religieux. Les vrais blasphèmes actuellement, ce n’est ni contre le pape, ni contre la Vierge Marie, ni contre les saints. Les grands lieux sacrés dans notre monde actuel c’est la dalle du soldat inconnu, le portail d’Auschwitz, l’égalité des races, l’égalité entre l’homme et la femme, etc … et quiconque oserait dire que les races ne sont pas égales, oserait dire que la femme, etc … oserait que les homosexuels etc … et il a raison, ferait un blasphème choquant ! Mais par contre, dire du mal de la Vierge Marie, et de Jésus, et de raconter mille histoires sur ces sujets, c’est devenu sans importance. Je pense que le seuil a été emblématiquement dépassé depuis les caricatures de Mahomet, non pas les caricatures elles-mêmes, parce que nous avons au fond, plus l’habitude qu’eux. On n’a rien dit quand Hara-kiri ou le Canard enchaîné ont dit du mal du pape, et heureusement que l’Église ne s’est pas prononcée pour ou contre Da Vinci Code, maintenant, on est blasé. Mais par contre, ça donne dans la réaction, réaction excessive. Si j’en crois les études que fait Régis Debray, qu’est-ce que c’est que le religieux ? C’est ce qui sert à réguler un des éléments les plus difficiles dans l’humanité, c’est la violence.

Au fond, que cherchent les hommes qui viennent voir un Cézanne ? C’est de tenter de trouver quelque chose qui surplombant leur existence, donnerait un sens à un horizon. Ce qui s’est passé dans le christianisme, c’est qu’actuellement, dans la vitrine hyper-sacrée, il y a la victime. Nous sommes au vingt-et-unième siècle, marqué par une espèce d’engouement et de fascination, d’effroi, de désespérance par rapport à la victime. Je crois que cela a commencé par l’Holocauste, et même avant, c’est ensuite les esclaves, puisque enfin, c’est vrai, il y aura commémoration de l’abolition de l’esclavage, c’est un génocide aussi conséquent, on attend encore pour les arméniens, mais cela va venir, et il y a comme objet d’admiration, d’effroi indépassable, la victime. Nous sommes dans une société, où nous nous situons juste à la Passion. Comme le disait Georges Semprain, qui disait cela dans son livre : "L’écriture ou la vie", quand il rapporte un moment où justement dans un camp d’extermination, un des détenus a été pendu injustement et parmi ceux qui regardent, il y en a un qui dit : "Là, où est Dieu ?" La question, c’est de savoir qui a tué quelque chose de sacré dans nos églises ? Et la réponse qui est à mon avis tout à fait chrétienne : "Il est suspendu également avec lui au gibet". Mais cette seconde partie de la phrase, elle n’est pas entendue, elle n’est pas crue. Il n’est plus possible que Dieu ait partagé à ce point une telle abomination, et j’ai oublié le Rwanda, et j’ai oublié, etc … Notre vis age, notre regard s’est arrêté sur cet objet ineffaçable qui suscite l’effroi et le sacré : la victime. Après tous les espoirs que nous avons continué à nourrir, l’Église non, mais l’humanitaire maintenant, le politique n’en parlons pas, nous sommes menacés parce que personne ne vient au secours de cette victime, et je suis solidairement attaché à cette victime parce que c’est ma chair. Au fond, je crois qu’il y a profondément quelque chose qui a empêché notre groupe de fonctionner, et que nous ne soyons pas au-delà de cette victime. Alors, nous sommes bien là, nous, le dimanche après l’Ascension, en train de tenter de nous accrocher à ce Christ et victime et vainqueur. Mais nous voyons bien que dans l’histoire de l’Église, les représentations ont varié, tantôt on représentait davantage le Christ souffrant, le Christ victime que le Christ vainqueur. Actuellement, ce qui nous manque, c’est un Christ vainqueur. Ce qui nous manque, c’est de pouvoir dire et de le signifier, parce qu’il est là le sacré, nous ne pouvons pas brandir la croix seule, il nous faut aussi brandir la lumière, les deux. Ce qui s’est obscurci et a été occulté, c’est la lumière de la Résurrection.

Nous ne savons plus le dire. Nous arrivons à un moment où notre horizon est bloqué parce que nous voyons bien le Christ, et les gens reconnaissent dans le Christ un homme solidaire de toutes les victimes dans l’humanité, mais on ne voit plus le vainqueur. Ce qui manque c’est de pouvoir de nouveau susciter une sorte d’objet de ralliement, d’objet d’espérance. Pourquoi le Christ est-il parti ? C’est pour que nos regards communient ensemble au chemin que nous avons à faire ensemble et qui est de découvrir là-bas au bout de nos cœurs, de nos solidarités, de nos cohésions, de nos prières, le ciel et le Père. C’est parce que quelque chose du Père s’est effacé, a été mis un peu de côté, la puissance du Père, puissance paradoxale, puissance d’amour, que notre regard s’arrête uniquement sur la croix et toutes les formes que le monde a connues.

L’homme cependant le cherche instinctivement, il va chercher sa raison d’être, il n’y a que le dépressif au fond pour ne plus y croire. La dépression, c’est le moment effectivement, où nous ne voulons plus regarder devant nous ne voulons pas construire une histoire, et nous nous refusons à imaginer qu’il y a une victoire possible. Pas une victoire comme le pensent les enfants, avec Robocop et compagnie, c’est une victoire plus intime à laquelle nous sommes tous confrontés et qui est la victoire contre le mal et dans le combat dans lequel nous nous sommes engagés nous-mêmes par le baptême.

Frères et sœurs, je ne sais pas très bien comment prêcher cette nouvelle présence divine qui n’est pas une présence victime, car cela s’est passé dans l’esprit. Mais nous avons de nouveau à prêcher une présence active, vivante, victorieuse malgré tout. Quelqu’un est passé par la mort et en est sorti vivant et vainqueur. Et si le Christ nous quitte et ouvre le ciel, c’est pour que le don du ciel soit plus massif, soit plus total, plus définitif, soit plus magnifique, puisque nous allons être nous des "christs", chacun de nous, est victime, et vainqueur. Victimes du mal et fils du Père. Et ces deux réalités ensemble, indissociables constituent le cœur vivant et le cœur du message chrétien. C’est vrai qu’en apparence, l’homme est menacé, c’est ce que vit l’homme contemporain, c’est pourquoi il cherchera toujours une raison qui le fait dépasser sa condition, et en même temps, nous avons à annoncer que nous sommes promis à une divinité définitive.

Frères et sœurs, il y a une chose dont je suis certain. Comme l’inaugurent les saints, la réponse que nous donnons en nous-mêmes, par l’Esprit de Dieu, a l’activité têtue, incessante, féconde, travailleuse, laborieuse de Dieu en nous, parce que c’est ça l’Esprit Saint, cette réponse que nous donnons, réponse dans la foi, plus elle est grande, plus elle est totale, plus elle est magnifique, plus définitive en chacun de nos cœurs, c’est cela qui fait le ciment de l’évangile d’aujourd’hui. Ce n’est pas tant une politique d’évangélisation, on peut en inventer une, mais c’est surtout cette réponse plus secrète, apparemment plus cachée mais beaucoup plus évidente que les gens pourraient discerner et lire sur nos visages et sur nos cœurs, en devinant que nous tentons d’adhérer et de croire à la victoire de Dieu sur la mort et sur toutes ses formes.

Frères et soeurs, et je pense que Cézanne, d’ailleurs à sa manière, a cherché à saisir ce moment d’éternité. J’en conviens, tout à fait et ne croyez pas que j’ai voulu cracher sur les musées comme on ira cracher sur les tombes, mais il y a une réalité plus forte que Cézanne devait chercher à tâtons, et d’ailleurs un très bon ouvrage qui sortira bientôt qui s’appelle Cézanne l’impénétrable, vous trouverez cela dans Pierre d’Angle, mais en même temps, il est comme nous, il a cherché, il a quêté, c’est d’ailleurs peut-être ce qui nous manque, c’est qu’à sa suite, nous soyons des vrais chercheurs, et que nous ne contentions pas de réponses toutes faites, mais que l’énigme à laquelle nous nous heurtons trouve sa réponse dans le Christ. Nous ne saurons pas tout de cette réponse, mais nous voulons bien y adhérer, quand nous disons à chaque fois …

 

…AMEN