CHRETIENS IMPATIENTS OU RÉSIGNÉS ?
Ac 1, 12-14 ; 1 P 4, 13-16 ; Jn 17, 1-11a
Septième dimanche de Pâques - année A (8 mai 2005)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Donc, pas d'agonie. Mais alors, qu'est-ce que cela veut dire ? Est-ce que cela veut que Jésus, chez saint Jean, est une espèce figure absolument insensible à la souffrance des hommes, qui plane au-dessus des destinées humaines, des contingences que seraient les clous dans la chair, du coup de lance ? Je ne le crois pas. En fait, saint Jean nous amène à nous poser une question qui est essentielle : comment le Christ a-t-Il vécu sa mort ? De fait, quand on pense au Christ vivant sa mort, nous sommes, et c'est très normal parce que pour nous, c'est quand même le problème numéro un, quand nous vivons notre mort ou que nous sommes en train d'imaginer comment nous vivrons notre mort, nous pensons à l'hôpital, avec tous les tuyaux qu'on a dans le corps, on perd petit à petit la tête, on veut être sous morphine, soins palliatifs et le reste, donc on imagine que Jésus qui n'a pas eu tout cela d'ailleurs, Lui, il voit sa mort uniquement sous l'aspect de mourir physiquement, de disparaître. Or, ce n'est pas si simple.
Ce que nous apprend l'évangile de saint Jean et qui est très important, c'est que même dans sa mort, permettez-moi l'expression, Jésus ne décroche pas de sa mission. C'est cela l'importance de ce moment, c'est qu'au moment même d'entrer dans l'agonie, et c'est cela que Jean a remarquablement su mettre en évidence, c'est pour cela qu'on dit qu'il se penche sur la poitrine du Christ au moment de la Cène, il devine ce qu'il y a dans le cœur du Christ, ce qu'il devine c'est qu'au moment où Jésus entre dans la mort, Il fait face au projet de salut qui remonte à la création du monde et qui est sa gloire. La gloire de Jésus, c'est de porter le destin de l'humanité. C'est difficile pou nous de penser les derniers instants de Jésus dans son agonie au Jardin des Oliviers, car il faut maintenir les deux choses. Il faut maintenir à la fois le côté cruel d'un homme qui fait face à sa mort et qui anticipe déjà dans la souffrance corporelle et réelle ce que va lui coûter la croix, mais si on ne met que cela, on oublie l'autre aspect que précisément révèle l'évangéliste Jean, celui qui voit dans le cœur même de sa souffrance la plénitude du plan de Dieu, que Lui et son Père ont en commun, c'est-à-dire faire que tous les hommes soient en eux et réunis en eux.
Vous comprenez pourquoi on lit cela aujourd'hui. Nous sommes le dimanche entre l'Ascension et la Pentecôte, c'est un dimanche que nous vivons comme une attente. Qu'est-ce que signifie une attente ? Cela signifie deux choses : premièrement qu'il y a du passé derrière, des promesses, des projets, et deuxièmement qu'il y a de l'avenir devant, la réalisation ou non de ces projets et de ces promesses. La plupart du temps les croyants, les hommes en général n'aiment pas attendre, c'est vrai ( c'est pour cela qu'il y a beaucoup de gens qui ne viennent pas à Saint Jean de Malte, parce qu'il paraît qu'il faut toujours attendre ! ). On n'aime pas attendre, mais pourquoi ? On a tort, parce que l'attente est la modalité propre du temps. Le temps est toujours une attente, l'attente veut d'ailleurs dire "tension". C'est précisément quand on attend, et qu'on oublie de vivre le temps comme une tension, qu'à ce moment-là le temps devient ennuyeux. Mais si nous savions attendre, c'est-à-dire rester dans la tension entre la promesse, le projet, et l'accomplissement et la réalisation de ce projet ou de cette promesse, nous vivrions, et heureusement de temps en temps, nous vivons ce temps de l'attente de façon correcte. Quand les disciples sont au cénacle, c'est tout sauf un temps mort comme on dit. Ce n'est pas un temps mort, c'est qu'ils sont entre les deux moments : celui de la résurrection de leur Seigneur, et celui du moment où l'Esprit va leur être communiqué. Donc, ici, nous touchons exactement le cœur même de notre temps humain, c'est-à-dire que nous sommes toujours entre un appel, une attente, et la réalisation et l'accomplissement. C'est ce qui fait que cela peut durer. Le jour où il n'y a plus de promesse, où il n'y a plus rien à attendre, il n'y a plus qu'à se flinguer, c'est clair ! Les gens qui vivent sans attente, sans espérance, il n'y a plus rien du tout. Mais la véritable santé du temps pour l'homme, c'est de vivre dans la tension des deux. Remarquez-le, si pas impossible, votre bonheur conjugal et familial suffisait, et que vous étiez parfaitement satisfait, comme Bouddha, les yeux fermés, mis-clos et retournés complètement dans son nombriliste intérieur, à ce moment-là, vous tuez le bonheur familial. Le bonheur familial est fait d'attentes, de promesses, il est fait d'inaccomplis et de possibilités d'accomplissement.
Tout cela va très loin parce que Jésus lui-même vit cela dans son agonie et dans sa prière. Dieu a vécu notre attente humaine, et je trouve que c'est magnifique. Il a vécu l'attente humaine, parce qu'à la fois, Il a vécu le côté terrible de la mort, mais, s'il l'avait vécu comme la fin, l'anéantissement dont il n'y a plus rien à attendre, alors aujourd'hui, nous serions définitivement voués à la mort. Mais c'est précisément parce qu'Il a vécu face à face avec la mort en regardant la gloire que le Père lui a donné, c'est-à-dire en regardant la mission que le Père lui a donné, qu'à ce moment-là, Il a véritablement vécu la plus grande attente, la plus humaine des attentes : le passage de ce monde au Père. La Pâque de Jésus, c'est cette attente-là, ce moment où passant dans la mort, dans ce qui apparemment brise tout, toutes les espérances et toutes les attentes, Il l'a vécu en attendant que s'accomplisse la gloire que le Père avait promis avant la fondation du monde. C'est pour cela que dans la vision de Jésus, Il voit tout le temps humain, depuis dès avant la création du monde jusqu'à l'accomplissement définitif. Dans ce moment de l'agonie, c'est comme un éclair, qui consiste à la foi dans la divinité et l'humanité du Christ, de voir en un éclair toute l'histoire du monde : "Tous ceux que tu m'as donnés, je veux que là, où je suis, ils soient eux aussi avec moi".
Quand on relit ce texte (ce que je vous invite à faire à vos moments de loisir et d'attente), quand on relit ce texte attentivement, Jean 17, ce n'est pas difficile à retenir, vous verrez que l'attente du Christ est merveilleuse. Il dit deux choses : d'une part "Tout ce qui est à moi est à toi", c'est-à-dire, l'humanité est à nous. C'est gonflé de dire cela au moment où on va être pendu sur une croix. Il dit : toute l'humanité est à nous. Elle n'est pas à moi, elle est à nous, à toi à moi, inséparablement. En même temps, "que là où je suis, ils soient aussi avec moi," le Christ dans son agonie nous voit déjà avec lui dans le cœur de son Père. Il voit déjà le projet réalisé. C'est extraordinaire, Jésus ne s'est jamais pensé, compris indépendamment de nous. Quand nous disons comme on nous le rappelait jeudi dernier, que par le Christ, une humanité est dans le ciel, je crois qu'il faudrait aller jusqu'au bout et dire: cette humanité en tant qu'elle est porteuse de toute l'humanité. C'est-à-dire qu'on a déjà un pied de l'autre côté (toute l'affaire est de tirer l'autre pied !), on n'aime pas se dire cela trop souvent mais cela n'empêche que c'est la vérité. On a déjà un pied dans la gloire, et c'est cela notre baptême, c'est cela notre vie chrétienne. On est déjà de l'autre côté d'une certaine manière à cause de Lui. Mais en même temps le Christ dit : "Eux sont dans le monde, et moi, je viens à toi, Père". Il montre exactement la tension entre les deux. Ceux qu'Il veut voir dans le cœur de son Père avec lui, Il sait qu'ils restent dans le monde, et c'est la fondation de l'Église. Qu'est-ce que c'est que l'Église et le temps de l'Église ? C'est la tension permanente entre le fait que les disciples que Jésus voudrait déjà voir avec lui auprès du Père, ils sont encore dans le monde. Donc, Il nous demande de vivre dans cette tension entre l'aujourd'hui de notre présence maintenant dans le monde et la présence avec Lui déjà dans la gloire. Le temps chrétien ne fait que pousser à bout à l'incandescence cette dimension du temps humain et de l'attente. C'est cela que nous vivons. Il est normal que les chrétiens soient des impatients. En fait, par définition, nous devrions être des impatients. Le pire, c'est quand nous sommes des résignés, et c'est plus fréquent qu'on ne le pense. Précisément, le temps chrétien, ce que nous évoque cette prière de saint Jean, c'est le fait qu'on est sans arrêt attiré là-haut : "Je veux que là où je suis, ils soient aussi avec moi", et en réalité, on est encore ici-bas dans ce monde, nous sommes l'image vivante de la tension du temps humain de ce monde vers l'éternité, de ce monde vers le cœur de Dieu.
Frères et sœurs, je vous propose simplement pendant cette semaine, dans le temps où nous attendons précisément l'Esprit Saint, de ne pas l'attendre comme un temps mort, ou de l'attendre simplement comme quelque chose pour lequel on ne serait pas préparés, mais de l'attendre par tout ce qui en nous est promesse, impatience, tout ce qui en nous est éveil à quelque chose de plus grand que nous. Et cela, c'est le salut de Dieu. Relisez donc ce texte de Jean, en vous demandant, vous, comment dans toutes les dimensions de votre vie, vous vivez l'attente de Dieu, l'attente du salut, et l'attente de l'entrée dans la gloire de Dieu. Alors peut-être que nous deviendrons vraiment de véritables chrétiens, c'est-à-dire des impatients du Royaume.
AMEN