L’HOMME, MAISON DE PAROLE
Ac 7, 55-60 ; Ap 22, 12-14+16-17+20 ; Jn 17, 20-26
Septième dimanche de Pâques - année C (23 mai 2004)
Homélie du frère Jean-François NOEL
L’homme est une maison de parole. Toute sa vie, tout ce qui est vivant en lui est la conséquence de sa capacité à recevoir cette parole des autres, à se laisser habiter par elle. Celle de Dieu, comme celle des frères. Toute notre vie nous baignons dans un bruit de paroles, et cette parole nous traverse, nous habite, nous dérange, nous déshabite, et édifie en nous l'humanité potentielle. Les enfants sont des éponges de paroles, ils boivent tout ce que vous dites, tout ce que vous leur donnez, tel un combustible, tout est pris. D'ailleurs, il me semble que la qualité d'un homme tient à la manière dont il peut entendre une parole. Notre croissance, notre mouvement propre tient à la place que nous réservons à une parole que nous n'avons pas encore entendu.
Or il y a des gens à qui on ne peut plus rien dire, et cette impossibilité les condamne à mourir tout doucement au milieu de leur forteresse de surdité. On aimerait tellement leur dire que rien n’est inéluctable, qu’il faut savoir demander de l’aide. Ils croient pouvoir "donner le change" en nous affirmant qu’ils vont s’en sortir tout seul. Mais ce qui saute aux yeux de leur entourage, c’est qu’ils ont besoin des autres, d’accompagnateurs, de médecins, de thérapeutes. Et leur résistance d’aujourd’hui ne relève ni de la dignité, ni de la fierté. C'est pourquoi la tradition chrétienne a placé l'orgueil comme un empêchement majeur.
La capacité de changement d’un homme se mesure à la manière dont il peut accueillir une parole… parole gratifiante ou parole de reproche, peu importe. Là même où nous ne pourrions pas supporter être mis en cause, il y a fort à parier que ce sont des lieux de morts. A la figure l’orgueilleux, j’ajoute deux exemples extrêmes. Le hargneux, lui, qui vous cloue le bec avant même de nous entendre, nous révèle sa peur d’être bousculé par une parole. Il ne veut rien entendre. À l’opposé, le boudeur, lui, s’est laissé trop envahir par une parole. Elle ne le traverse pas, elle y « pourrit ». Comme une ritournelle obsédante, il s’y cogne sans cesse et devient une boule de douleur, de plus en plus incapable de trouver la sortie. Il n’a pas su laisser se défendre de cette parole, qu’elle ait été vraiment négative ou qu’il l’ait vécu comme telle mauvaise en soi ou qu’il l’ait cru. Le premier défendait l’entrée de toute parole, le second s’est laissé contaminé par elle. Deux figures extrêmes qui disent qu’une parole doit non seulement traverser, mais aussi susciter la nôtre, condition minimale pour rester vivant. C'est pourquoi la tradition chrétienne a placé l'orgueil comme un empêchement majeur, cette espèce de certitude hautaine et presque autiste qui consiste à penser que quoique vous disiez, j'aurai toujours raison.
Et d'ailleurs, toute cette petite description légèrement clinique est à l'image de ce qui est décrit dans l’évangile, comment Jésus dévoile la manière dont Il est habité. Tout cela est comme un jeu, non pas de miroirs, mais de dévoilements progressifs. Jésus nous dit dans cette douceur incroyable, il y a quelqu'un en moi avec qui je ne fais qu'un, la Parole du Père. Les apôtres s’étaient d'abord heurtés à cette humanité dans laquelle ils entendaient, ils pressentaient le bruit du Verbe. Qu'est-ce que c'est ce bruit du Verbe ? C'est la manière dont une humanité est comme tellement intensément accomplie, qu'on y entend les mots de la vie. C'est pour cela qu'en général qu’on tombe amoureux, parce que l'autre, celui qu'on aime ou celle qu'on aime est tout rempli de tous ces mots de la vie, quand il parle, quand il est, cela parle en moi. Jésus dit du Père cette même intensité vitale. Il ne nous a pas caché qu'Il était habité par Quelqu'un d'autre, mais c'est comme ces grands secrets qui apparaissent progressivement, quand on dit que quelqu'un est amoureux, quelque part, cela se voit sur son être qu'il est habité par la parole de l'autre. Jésus est habité par cette parole, par la Parole vivante qu'Il a été fait de ce Père, cette conversation incroyable qui dès avant l'éternité, chaque matin ils reprennent cette immense conversation cosmique, d'où est sortie l'intensité de la couleur des papillons, d'où est sortie la vie des dauphins, la profondeur des étoiles, jusqu'à la vie et la destinée de Paul et de Thomas, qui vont recevoir ce matin, le sacrement du baptême. Rien n'échappe à la conversation divine. C'est la "une" de tous les matins divins. Dans cette conversation trinitaire, il y a une sorte d'habitation mutuelle, avec cet immense respect, non pas confusion. Ce n'est pas une espèce de ciel glacé où Dieu se suffirait à lui-même.
Et ils ont décidé tous les deux, un matin, de choisir une manière encore plus intime de venir en nous. Il fallait trouver le moyen d'habiter l'homme sans le contraindre. Jésus a fait pendant quelques années, l'expérience de cette présence à l'autre, cette présence aux apôtres, expérience suffisamment définitive pour que nous en vivions encore aujourd'hui. Nous sommes les témoins des témoins, des témoins, des témoins, de ceux qui ont vu le Verbe. Nous sommes là à cause d'un petit groupe d'individus qui ont fréquenté le Verbe. Mais à la suite de cette présence, de ce regard mutuel, la Sainte Trinité a décidé de venir autrement, de proposer un relais, non plus en Jésus présent dans la vie des hommes, mais en envoyant le plus intime d'eux-mêmes au plus intime de nous-mêmes. C'est ce que la Tradition va appeler le Maître intérieur. Mais le Maître, c'est presque ambigu, parce qu'il ne dirige pas. Il faudrait dire "l'Hôte intérieur", car c'est celui qui nous inspire, celui qui fait que la parole que nous disons à l'autre ou la parole que nous entendons n'est pas parole de mort mais parole de vie, ce qui fait que nous voulons la vie les uns pour les autres. C'est cela l'Esprit Saint, l'Esprit qui habite suffisamment intimement au fond de nous pour que nous ayons l'illusion que c'est nous-mêmes, et qu'un jour nous reconnaîtrons que nous avons été habités par un autre, que nous ne sommes pas tout seuls dans cette forteresse mais qu'il y a quelqu'un en nous qui donne le rythme, qui inspire les paroles, qui ouvre l'intelligence, qui dilate le cœur, qui fait voir et qui fait entendre. C'est cela l'Esprit Saint.
On ne pouvait pas faire une invention plus percutante, plus pertinente que de mettre dans l'autre ce à quoi il peut se référer sans y être obligé. Hommage à la liberté humaine, hommage à sa croissance, à son émancipation.
Frères et sœurs, le meilleur hommage que je puisse trouver à cet Esprit saint qui vit en chacun de nous, c'est de laisser parler la musique. Il me semble, et vous l'avez peut-être entendu ce matin dans la liturgie qu'André Gouzes et avec lui, les deux compositeurs qui sont présents dans cette assemblée, ont abordé de manière extrêmement délicate la façon dont le Fils vit dans le Père. Et ce spectacle-là, spectacle auditif, c'est ce qui se passe en nous, cette manière si délicate des retrouvailles du Fils et du Père, c'est la manière dont enfin, Dieu retrouve chacun de nous. Cette retrouvaille, remplie d'une longue nostalgie, animée d'un ardent amour, nous dit la manière dont Dieu voudrait tellement habiter en nous. Et la façon dont le Fils et le Père vivent cette intensité de communion, c'est celle justement que Dieu nous offre à chacun de nous. Je vais demander à la chorale de chanter une nouvelle fois le répons qui dit si admirablement cette communion de Dieu et de l'homme.
AMEN