L'UNITÉ DE NOTRE VIE À LA LUMIÈRE DE LA PAROLE

Ac 7, 55-60 ; Ap 22, 12-14+16-17+20 ; Jn 17, 20-26
Septième dimanche de Pâques - année C (27 mai 2001)
Homélie du frère Christophe LEBLANC

 

Frères et sœurs, puisque vous êtes courageux de venir à l'église vous enfermer au lieu d'aller profiter de cette journée de soleil, je vous pro­pose aujourd'hui de faire des travaux pratiques, c'est-à-dire, de réfléchir aux fruits de la fête de l'Ascension que nous avons célébré jeudi dernier. La fête de l'As­cension, comme disait la lecture aux vigiles, est la plus grande fête chrétienne. En effet, elle est ce mo­ment célébré, où cette barrière, cette frontière qui semblait infranchissable entre le divin et l'humain, est brisée une fois pour toutes.

Le texte qui nous est proposé aujourd'hui, ce texte sur l'unité qui est souvent utilisé pour la prière entre chrétiens de différentes églises, révèle bien que cette barrière brisée par le Christ, Lui qui est né, mort et ressuscité et qui nous entraîne dans la gloire auprès du Père, cette unité est voulue par Dieu, c'est le plus grand désir de Dieu que d'être en communion avec l'homme. Aussi dans ce texte de l'unité, ces quelques mots qui précèdent la Passion du Christ, il y a comme une respiration, un double poumon, une unité entre le Père et le Fils, et de l'autre côté, une unité, un amour, la charité, la communion entre les hommes. Jésus prie d'abord pour les apôtres, pour ceux qui le connaissent, c'est-à-dire ceux qui l'ont touché, ceux qui l'ont vu et qui ont vécu avec Lui. Et ensuite, Il parle des autres, de ceux qui ne le connaissent pas, qui ne l'ont pas touché et qui ne l'ont pas vu.

C'est cela notre expérience, notre vie à tous, c'est de lire tous ces textes qui nous racontent l'his­toire de quelqu'un qui a vécu, il y a bien longtemps, et qui nous semble si souvent lointain, dans une civili­sation différente, d'où la question : "Qu'est-ce que cela a à voir avec ce que je vis aujourd'hui ?" Rassu­rez-vous, cette expérience qui peut être une expé­rience de frustration, des gens l'ont vécue très tôt, et je pense à un homme particulièrement, Etienne. Pour nous, nous avons l'impression qu'il a côtoyé Jésus, qu'il l'a vu, qu'il a vécu avec lui, mais Etienne est le premier à ne pas avoir connu Jésus, il ne fait pas par­tie des apôtres. Pour moi, Etienne est cette personne dont il est question dans cette prière, quand Jésus dit : "Je prie pour ceux qui ne me connaissent pas, afin que ces personnes qui ne me connaissent pas, me connaissent à travers vous mes amis, mes apôtres, par le Saint Esprit". Saint Etienne devient alors pour nous un modèle dans cette recherche de l'unité. Sou­vent il est vu comme un modèle de martyr. Nous ne sommes pas tous appelés à mourir martyr sous les pierres, mais quel est donc le témoignage de saint Etienne ? Il ne dit pas qu'il a été témoin de la résur­rection, il donne un témoignage très simple dans le petit passage qui nous a été lu ce matin, il nous dit : "Je vois les cieux ouverts". Le témoignage de saint Etienne n'est pas tant de parler de la résurrection dont il n'est pas le témoin, que de témoigner de cette bar­rière enfin brisée entre Dieu et les hommes. C'est à ce moment-là que les autres se déchaînent contre lui. Les autres personnes n'envisagent pas que la relation entre Dieu et l'homme puisse se faire à travers une commu­nion comme la barrière entre le divin et l'humain soit brisée. Qu'est-ce qui a amené saint Etienne à faire ce témoignage de foi, de parler des cieux ouverts ? Il faudrait remonter un peu en amont pour se remémorer le discours qu'Etienne fait devant ses accusateurs. Pour moi, je ne peux comprendre cette "ouverture des cieux" qu'à la lumière de l'annonce d'Etienne dans le discours qui précède le passage que nous avons lu. Il y a une concomitance entre la présence de l'Esprit, saint Etienne est quelqu'un dont on dit qu'il est tou­jours habité par l'Esprit, il y a concomitance, car quand il parle, les cieux sont effectivement ouverts par l'Ascension du Christ, mais je crois qu'il y a un autre élément. Saint Etienne prend la mesure, com­prend, découvre dans sa vie ce que signifie cette ou­verture des cieux, car vous comprenez bien il y a un monde entre la dogmatique, entre savoir que les cieux se sont ouverts et de réaliser l'unité avec ce que nous pouvons vivre dans notre vie. A ce moment-là, saint Etienne réussit, avec l'aide de l'Esprit, et certainement la prière de Jésus, à faire cette unité entre une Parole, une écriture, un livre, et sa propre vie. Cette unité elle est fondée sur un manque et une attente. Ce manque, cette attente fait partie de notre vie à nous aussi, c'est la question de la relation. Il suffirait de relire dans les Actes le long discours d'Etienne dans lequel il reprend les grandes figures bibliques. Il reprend Abraham, Moïse, David, toutes ces grandes figures, et à chaque fois, on découvre que ces figures sont passées elles aussi par un manque, ce manque suscitant un désir. Abraham et son manque de fils, le désir d'établir une relation filiale de père à fils, Joseph et son manque de la famille, la lutte fratricide avec ses frères, l'abandon pas ses frères, lui qui a été rejeté et le désir de retrou­ver le lien fraternel, Moïse arraché à un peuple, jus­qu'à la découverte de ses véritables racines de fils d'Israël, et de pouvoir participer avec les autres fils d'Israël à cette expérience de salut à travers la mort. David et Salomon, dans leur expérience de la dynastie royale, la vie politique, la société, qui ont fondamen­talement besoin d'avoir un Dieu.

Que peut-on tirer de tout cela ? Comment les adversaires de saint Etienne ont-ils réagi ? Ils n'ont apparemment pas lu toute cette attente de la même manière et ils ont voulu garder cette barrière entre Dieu et les hommes. Quant-à Etienne, il fait l'expé­rience de l'attente qui l'habite, cette même attente présente dans la lecture de l'Apocalypse, "Que ceux qui ont soif viennent à moi, ils auront de l'eau gratui­tement". Saint Etienne est celui qui comprend que les écritures ne sont pas là au service d'une politique, elles ne sont pas là pour nous rappeler au bon souve­nir de nos ancêtres, mais les écritures sont là pour nous faire un lien entre une multiplicité d'expériences spirituelles et religieuses. Il est important d'utiliser cette mémoire, de lire. Qu'est-ce que lire ? On peut le prendre dans le sens de "relier", relier des choses qui n'avaient peut-être pas de liens apparents entre elles, et y découvrir un sens, une unité. Lire aussi, en grec, c'est reconnaître quelque chose. Saint Etienne est quelqu'un qui fait cette expérience d'un manque. Cette unité qu'il recherche, il va la découvrir non pas seu­lement avec le Saint-Esprit, mais avec ce jeu à la fois de la présence du don du Christ, l'Esprit, et comme incarné à travers l'histoire de son peuple, et dans sa propre histoire. C'est là que saint Etienne peut juste­ment relire sa propre histoire pour déboucher sur la miséricorde et sur le pardon. A travers cette relecture, il est encore davantage conformé à la vie de Jésus et il participe pleinement à la vie de Jésus.

Quand ce texte sur l'unité nous paraît un peu obscur, comme une suite de mots enfilés les uns à la suite des autres, il est vrai que cette unité peut finir par se fondre dans une sorte de tout, une confusion. Or, saint Etienne, dans son expérience nous rappelle que pour atteindre cette unité, il est nécessaire de pas­ser par sa propre histoire, chemin qui aboutit à la vie de chrétien, dans la charité. L'unité entre chrétiens existe certes par la charité, l'amour, mais à la base de cet amour il y a une unité bien plus grande qui nous est donnée par le Père. Cette unité avec Dieu est éclai­rée par cette relecture que nous pouvons faire de notre propre vie.

Frères et sœurs, au moment où nous nous pré­parons à recevoir le don de l'Esprit, au moment aussi où plusieurs jeunes se préparent à recevoir le Corps et le Sang du Christ pour la première fois, je voudrais attirer votre attention sur ce lien fondamental dans l'Eucharistie entre ce qu'on appelle la liturgie de la Parole et la liturgie de l'Eucharistie. On pourrait pen­ser qu'il suffit d'arriver au moment de la communion pour communier au Corps du Christ, mais en fait, le don du Corps et du Sang du Christ, ce qui nous y pré­pare, c'est la Parole de Dieu. Dans l'écoute de cette Parole qui nous est donnée à travers les offices, la messe, il ne s'agit pas uniquement de les écouter avec une oreille curieuse, historienne, mais d'apprendre profondément à faire ce lien, cette unité entre cette parole qui nous est donnée et notre propre vie.

 

 

AMEN