LE CRÉPUSCULE DE DIEU

Ac 1, 15-17+20-26 ; 1 Jn 4, 11-16 ; Jn 17 11b-19
Septième dimanche de Pâques - année B (4 juin 2000)
Homélie du frère Jean-François NOEL

 

C'est un peu comme le soir tombe, ce moment que l'on appelle "entre chien et loup", il ne fait pas encore sombre pour s'habituer à la nuit et allumer les lumières et il ne fait pas assez jour pour y voir clair. Ce moment entre l'Ascension et la Pentecôte, c'est un temps comme celui-là, tout en demi-teintes, un peu comme ces mélodies nouvelles, ces légers frottements dans les accords des différentes voix, suffisamment harmoniques pour être paisibles, tout en étant disharmonieux pour être encore plus évocateur, ce moment à la fois très extérieur de l'Es­prit qui vient manifester dans l'Église en nous, et le moment plus intérieur d'un Christ qui parle au Père et confie ce qu'il a de plus précieux à ses apôtres.

Entre l'Ascension et la Pentecôte, pendant ce court moment d'invocation et d'attente, je pense que les Apôtres ont été terriblement malmenés. Cinquante jours, cinquante trois ou cinquante sept jours si on compte la semaine de la Passion du Christ, de sa Ré­surrection puis la semaine de ses apparitions, ensuite de son départ et enfin du Don de l'Esprit, c'est rapide. Je ne sais pas s'ils ont eu conscience d'emblée, de vivre quelque chose d'universel, ils ont sans doute été débordés par l'expérience, avec toujours un peu en retard par rapport à celle que le Christ leur proposait de vivre, Il n'est plus là, Il est ressuscité, Il apparaît comme ressuscité, Il disparaît comme ressuscité, et Il revient sans revenir sous une forme invisible. Je ne sais pas si nous aurions tenu le choc, si nous aurions nous aussi fait tout ce chemin qui est d'ailleurs celui qui nous est proposé. En fait, quand nous lisons l'évangile, nous aussi nous avons à passer de cette rencontre avec Jésus présent dans sa Parole face à nous, à une autre forme de présence, plus intérieure, plus invisible et en même temps plus intime, plus personnelle et plus collective. Nous sommes invités non pas à voir quelqu'un en face de nous sur qui on peut s'appuyer, mais quelqu'un en nous qu'il nous faut redécouvrir. Pour cela, il nous faut retrouver le "souf­fle". En passant d'une réalité à l'autre, il y a une expé­rience qui ressemble à ce moment entre l'Ascension et la Pentecôte. Ce moment peut se renouveler souvent dans la vie, chaque fois que la Parole du Christ nous interpelle, face à ce que nous voulons vivre, à ce que nous acceptons de vivre avec Lui, et en même temps nous constatons qu'il n'est pas là en face de nous pour nous guider, il n'y a pas d'autre chemin que celui de l'intériorité pour retrouver sa trace en nous. Par analo­gie, quand nous perdons quelqu'un que nous aimons, nous parcourons un chemin similaire. Je pense que les Apôtres ont perdu Jésus, même si l'Ascension n'a rien à voir avec un enterrement, c'est plutôt un "encielle­ment" ou du moins quelque chose qui y ressemble, et ce n'est pas moins qu'un départ. Et c'est un départ qui casse, heurte une relation vitale, ils ont rencontré la Source, l'Alpha et l'Oméga, ils ont rencontré Celui en qui tout s'explique, tout s'éclaire, à partir de qui tout est dit, ils ont rencontré le Verbe, la Parole même du Père, et tout cela leur est dérobé, enlevé. Ils se sentent comme coupés, cassés, brisés, parce que cette relation leur manque fondamentalement.

Si l'Ascension n'est pas célébrée juste à côté de la Pentecôte, même si théologiquement les choses sont liées bien sûr de façon très complémentaire, c'est pour nous laisser ce temps entre "chien et loup" qui permet d'éclairer une expérience qui est la nôtre très souvent. Nous acceptons de reprendre le chemin de la Résurrection, des apparitions, nous reconnaissons qu'Il est vainqueur, mais nous nous arrêtons en che­min, nous n'allons pas jusqu'au bout, nous ralentis­sons le mouvement un peu avant l'Ascension, un peu après, Il est parti, Il est là. C'est un peu comme dans une partition musicale, il y a un temps de silence, une pause, il n'y a un rien, pas de mouvement, pas de son. Il faut accepter de ne plus s'appuyer sur Celui qui était là en face de nous, pour essayer de trouver en nous sa trace plus profonde, plus personnelle, plus efficace. Il y a un moment de "passage", qu'on peut refuser de faire, qu'on peut essayer d'esquiver, comme si nous nous persuadions du fait de l'absence de Christ, et donc, nous ne pouvons plus nous appuyer que sur nous-mêmes. Et voici que justement, dans ce "moi, apparemment abandonné" ô découverte, Dieu est pré­sent, Il est là. Mais il y a un moment de "passage" qui prend le visage de l'épreuve, de la désespérance, de l'abandon apparent de Dieu, et nous avons l'impres­sion qu'il n'y a plus personne, nous crions et personne ne répond. Avant nous les psalmistes ont si souvent et longuement partagé cette expérience du : "Tu es là, mais Tu n'es pas là", du moins pas quand il le fau­drait. "J'ai crié et Tu ne réponds pas". Ce cri traverse tout le psautier, il ne faut pas nous étonner de retrou­ver ce même cri sur nos lèvres, dans la maladie ou la vieillesse, ces moments où effectivement nous sen­tons que les choses et les forces nous abandonnent, et où nous voudrions bien que Dieu soit plus intensé­ment présent, davantage consolateur, plus nettement visible et palpable. Mais c'est toujours ce chemin d'intériorisation qui revient devant nous, pour que nous découvrions que l'intérieur est habité, et que Dieu est là.

Mais en disant cela, je fais une petite erreur : la fête de la Pentecôte n'est pas seulement une fête d'intimité et d'intériorisation, de la découverte de l'Es­prit qui nous anime. Nous ne pouvons découvrir cela qu'ici, ensemble, pas uniquement dans notre chambre en fermant la porte. Cette expérience de la présence intime de Dieu, nouvelle présence, nouvelle manière d'être, comme quelqu'un qu'on a perdu et qu'il faut retrouver en nous, cela ne peut se réaliser que si vous êtes là à côté de moi, sinon je perds le fil et la trace. L'Esprit Saint ne se découvre qu'en groupe, seul, notre flair s'affaiblit. C'est là que nous sommes solidaires, nous sommes frères et sœurs, et nous sommes invités à faire une expérience que nous ne pouvons pas faire les uns sans les autres. C'est en cela que la Pentecôte n'est pas seulement une fête de la présence intime du Christ qui est l'intérieur de nous, à travers son Esprit, Il l'est, mais nous le découvrons en unissant nos voix, nos vies, dans ces bouquets que nous formons, toutes diversités respectées, comme un bouquet de fleurs pour qu'ensemble, dans un même élan, dans une même intention, nous traversions ce court moment où Dieu semble absent pour découvrir sa Présence. C'est la qualité de notre communauté d'Église que nous sommes. Voyez le bouquet de l'autel très réussi, il est à l'image de notre communauté, à la fois dans ce clair-obscur et cette délicatesse du départ de Dieu, et en même temps cette présence, ce feu à peine esquissé par les graminées transparentes. Les fleurs peuvent être magnifiques, les frères au-delà des fleurs ou en-dessous, peu importe, l'Église couleur miel, jaune, lumière, seulement si à l'intérieur de vous il n'y a pas cette volonté de vous donner aux autres, en silence, sans rien dire, sans manifestation, il manque cette sorte de charité intime qui scelle la qualité de ce que nous sommes ensemble. La véritable sainteté de notre communauté ne vient pas uniquement des signes, ils sont là pour attirer comme un aimant : "C'est beau, venez", c'est cela que nous voulons signifier, les si­gnes ne sont là que pour inviter à l'ouverture, au dé­cloisonnement, à l'ouverture des digues, et au don mutuel. C'est là que nous inaugurerons et que nous ferons l'expérience de la mise en pratique du com­mandement de l'amour. Aimons-nous les uns les au­tres, ce n'est pas simplement de dire : "Je t'aime", on dit cela à trois ou quatre intimes, la charité qu'il y a entre nous ce n'est pas de l'ordre émotionnel, ou du sentiment, pas du tout. C'est un élan plus profond et plus mystérieux qui ne dépend pas uniquement de ma volonté ou de mon cœur humain, et qui veut dire le don que nous nous faisons les uns aux autres. La qua­lité de la célébration que nous vivons se construit au moment où lâchant prise, nous acceptons de nous donner aux autres. On ne voit rien, mais cela cimente. On n'entend rien de particulier, mais on sent diffé­remment, on le sait après coup, quand dans une célé­bration, les cœurs se sont ouverts, et à l'inverse, quand les cœurs ont tout gardé pour eux individuellement.

C'est cela qu'il nous est proposé d'expéri­menter, d'ouvrir, de donner, de briser les avarices internes, ces barrages que nous faisons même contre nous-mêmes, nous sommes invités à être ce petit peu­ple là, à marcher vers Dieu. C'est parce que nous le ferons, que nous redonnerons à nos frères âgés et malades que nous leur redonnerons l'espérance, à eux qui peuvent moins venir nous voir et partager avec nous la célébration de vie, nous leur donnons la pos­sibilité de raviver cette certitude qu'ils ne sont pas seuls, expérience que justement ils vivent difficile­ment. C'est en cela que nous sommes une commu­nauté d'Église, ce n'est pas parce que nous aurions les mêmes opinions, non, nous sommes différents, ce n'est pas parce que nous penserions et désirerions les mêmes choses, non, c'est parce qu'au moment de la célébration nous nous donnons les uns aux autres et nous nous donnons la possibilité de retrouver le Christ en nous et avec nous.

 

 

AMEN