L'ENTRE-DEUX

Ac 1, 12-14 ; 1 P 4, 13-16 ; Jn 17, 1-11a
Septième dimanche de Pâques - année A (16 mai 1999)
Homélie du frère Bernard MAITTE

 

Rien de plus difficile que les entre-deux. Ainsi ce dimanche est une sorte d'entre-deux, entre l'Ascension et la Pentecôte. Ce qui fait qu'on pourra chanter des Alléluia, voire beaucoup de solen­nité et de gloire pour la fête de l'Ascension, on en aura tout autant, si ce n'est plus, pour la fête de la Pentecôte.

Que faire de ce petit dimanche entre l'Ascen­sion et la Pentecôte ? Les entre-deux sont toujours difficiles, d'ailleurs les lectures de ce jour sont des lectures d'entre-deux entre la fête de l'Ascension et la Pentecôte, au moins pour la première lecture puisque les apôtres viennent de voir le Christ " ascensionné " et ils s'en retournent tout simplement dans leurs mai­sons et là ils se mettent à prier avec quelques femmes dont Marie, nous dit-on. Et d'ailleurs l'évangile est aussi un évangile de l'entre-deux puisque le Christ dit : "J'ai révélé mon nom, J'ai accompli toutes les œu­vres, Maintenant, Père, glorifie moi, J'attends que Tu me glorifies." C'est l'entre-deux de l'attente, de la pa­tience. Et certainement nous aussi nous pouvons peut-être comprendre ce qui se passe pour les apôtres lors­que nous avons l'habitude entre deux événements importants de notre vie d'avoir un peu cette attitude d'attente, de patience qui peut-être nous fait trouver le temps long, morne ou voire tout simplement en­nuyeux quand il n'est pas déprimant. Ainsi, c'est un temps qui peut nous déboussoler, qui peut aussi peut-être nous démobiliser. C'est un temps qui peut sim­plement être une sorte de respiration où l'on ne pense plus à rien ou, au contraire, on pense à ce qui vient de se passer et l'on garde la tête et les yeux tournés en arrière ou au contraire on ne pense qu'à ce qui va ve­nir. Finalement rien de plus mortel que d'avoir à tuer le temps surtout quand ce temps semble pris en étau entre deux évènements glorieux. Ainsi donc nous sommes souvent tournés vers le passé ou vers l'avenir, le plus difficile étant en somme de faire face tout sim­plement au temps. Et d'autres personnages célèbres ont dit avant moi qu'il fallait "donner du temps au temps", mais trop c'est trop. Ainsi les apôtres se re­trouvent-ils entre deux événements majeurs de leur vie et de la vie du Christ comme certainement la vie de l'Église. En fait il me semble que tout ce que nous contemplons aujourd'hui est très important. C'est la solennité du temps de l'Église. En somme ce temps du septième dimanche de Pâques est, à mon avis, la ca­ractéristique même de ce qu'est l'Église, de ce que nous sommes. En effet, ce temps, pourrait-on dire, à la fois est rempli de la totalité de ce que nous avons à vivre, qui s'exprime notamment par les vertus théolo­gales de la Foi, de l'Espérance et de la Charité et que, comme les apôtres ont déjà la Foi, ils s'appuient sur la Foi, ils ont vu le Christ mort, ils ont vu le Christ res­suscité, ils viennent de contempler son Ascension et donc, ils ont les éléments mêmes de la Foi, c'est-à-dire cet élément de confiance et de fidélité sur lequel ils vont s'appuyer et en même temps ils sont dans l'attente de l'Esprit Saint. Cela dit, ils ont déjà tout reçu, un peu comme lorsqu'on essaie de faire une distinction entre baptême et confirmation et que l'on vous met un petit peu plus de zeste d'Esprit Saint pour la confirmation comme si vous ne l'aviez pas reçu, cet Esprit Saint, au baptême. C'est exactement la même situation pour les apôtres. Ils ne sont pas moins apôtres, ils ne sont pas moins Eglise, ils ne sont pas moins appelés à être apôtres, c'est-à-dire envoyés et témoins, en attendant simplement de recevoir cet Es­prit Saint sous forme de langue de feu. Il y a donc déjà, en fait, la totalité de ce que l'on appellera les prémisses mêmes de ce que doit être le chrétien, de ce que doit être le disciple du Christ, son apôtre. Et pourtant ils sont là, dans un temps où s'exerce pour eux, à mon avis, une faculté, une vertu qui va être fondamentale. C'est celle justement de ne pas rester replié sur le passé en disant : "Ah ! C'était bien quand Jésus était avec nous". C'est dommage. Il est bien gentil mais c'est dommage quand même qu'il soit parti. Il a beau nous dire qu'Il va faire quelque chose, en attendant on ne sait pas trop quoi faire, donc, eh bien, on se replie sur nous-mêmes. C'est du moins la première interprétation que l'on pourrait faire. Ou bien effectivement ils pourraient, simplement tournés vers l'avenir, se dire : "Nous avons confiance, cela va se passer, donc laissons passer ce temps en attendant".

Or ce qui se passe pour les apôtres est fonda­mental parce qu'ils ne sont pas sans rien pendant ce temps, tout simplement parce qu'ils vivent et s'ap­puient sur deux réalités importantes qui vont consti­tuer, en fait, ce qu'est la vie même de l'Église : c'est la prière et c'est la communion. La prière et la commu­nion tout simplement parce que lorsqu'on relit le livre ou le passage qui nous a été proclamé aujourd'hui et lorsqu'on s'appelle Pierre, Jean, Jacques et André, Philippe et Thomas, Barthélemy et Matthieu, Jacques fils d'Alphée, Simon le Zélote, Jude le fils de Jacques, etc..., cela veut dire qu'il y a déjà au moins une dou­zaine de personnes, et l'on ne compte pas les femmes et Marie mais enfin elles ne sont pas absentes, ils sont obligés de vivre dans l'unité, ils sont obligés de vivre dans une certaine communion. Et Dieu sait qu'ils sont différents ! Si l'on a encore en tête un certain nombre de passages de l'évangile, on se rappelle les fils de Zébédée qui réclamaient telle ou telle place dans la Gloire de Dieu, On se rappelle les avancées et les reculs de Pierre et un peu son sale caractère, On se rappelle que s'il y en a un qui s'appelle le Zélote c'est à peu près, toutes proportions gardées, ce qui se passe dans certaines provinces françaises avec des gens un petit peu plus zélés quant à la volonté de faire arriver le royaume de Dieu-en tout cas pour les zélotes plus vite. Donc, il y a des différences de caractère, de tem­pérament et ils avaient plutôt de quoi faire un pugilat que de créer la communion. Et pourtant, l'Écriture nous dit : "d'un seul cœur". Et d'un seul cœur avec tout ce que constitue l'Église : les apôtres, ceux qui sont connus, ceux qui sont reconnus, Marie, figure même de l'Église, la mère de Jésus, des frères, c'est-à-dire des cousins de Jésus et puis d'autres femmes dont on ne dit pas le nom, quelques personnes, peu im­porte, c'est le mystère de l'Église. C'est-à-dire, ce que dira le livre de l'Apocalypse en parlant de l'Église dans sa gloire, des gens de toutes races, langues, peu­ples et nations.

Mais avant de rêver aux peuples, races, lan­gues et nations, les apôtres expérimentent simplement la communion avec le voisin, ce qui est le plus diffi­cile. Ensuite, ils s'appuient sur la prière. Oui, on parle souvent de la prière. Et cette prière est un don pré­cieux. Je dirais que les apôtres n'ont pas attendu ce temps pour prier, ils se sont déjà enracinés dans la prière. Mais ce temps ils l'occupent à prier, c'est-à-dire ils l'occupent à se laisser remplir de la présence de Dieu, parce que c'est cela la prière, ils ne font pas forcément d'abord des demandes, ils ne récitent pas des chapelets entiers, surtout que la Vierge Marie est à côté donc ce n'est pas vraiment nécessaire, mais ils sont remplis de cette attente, de cette ouverture à la présence de Celui qui, pourtant, semble les avoir quittés. A l'attente de cette gloire de Dieu qui doit les remplir, qui doit vraiment se manifester par le don de la Pentecôte et cette prière, en somme, c'est le rythme même de leur vie. Et l'un et l'autre, prière et commu­nion se répondent. Un seul cœur, c'est dans la prière et un seul cœur, c'est tous ensemble.

Frères et sœurs, c'est la caractéristique même de l'Église. L'Église ne sert à rien d'autre que d'ouvrir à la prière et à la communion tous les hommes. L'Église, comme les apôtres, s'appuie sur la Foi. Elle s'appuie sur cette Foi que l'on proclame tous les di­manches : "Il est mort. Il est ressuscité." Et puis l'Église c'est bien ce temps pendant lequel, en somme, elle n'attend rien d'autre que la venue pleine de la révélation, ce que l'on appelle la parousie, l'avène­ment du Christ, la pleine glorification le don. Et le seul don que l'on peut attendre à la fin du monde c'est le don de l'Esprit. Il n'y a rien d'autre. Parce que c'est le don de l'Amour et que si l'Amour ne vous suffit pas, alors, autant ne rien espérer d'autre, l'Église ne vous proposera rien d'autre. Et elle vous propose sim­plement que notre vie soit peu à peu transformée dans le quotidien et dans le temps, soit peu à peu transfor­mée par ce sur quoi nous nous appuyons : "Le don du Christ". Il n'y a pas de plus grand amour que de don­ner sa vie pour ses amis et sur le don manifesté plei­nement de cet Esprit : "Don d'amour". Et il nous est demandé simplement de nous appuyer sur deux cho­ses : sur la prière et sur la communion. L'Église pourra être, évangéliser, pour témoigner doit, je di­rais, ouvrir cet espace de liberté qu'est la prière. Parce que c'est l'ouverture du cœur et que, à ce niveau-là il n'y a pas de recette, il n'y a pas de moyen, il n'y a pas d'idéologie de la prière. Il y a simplement l'accepta­tion de cette présence et d'être attentifs à cette pré­sence et ensuite nous nous appuyons. Et c'est ce que l'Église propose : de vivre en communion, et c'est pour cela que nous sommes l'Église. C'est pour cela que nous nous réunissons autant que possible tous les dimanches. Pour vivre dans la prière, dans la célébra­tion, pour vivre au cours de la semaine par les offices de Laudes, de Vêpres et de Vigiles. Hier soir lorsque j'étais aux Vigiles et l'on était une vingtaine. C'est à peu près ce que constituaient le Cénacle où, dans la maison haute, les apôtres, Marie, quelques femmes qui étaient là et qui priaient tout simplement dans l'attente et qui, sans se prendre la tête, essayaient tout simplement de vivre la communion. Et l'on essayait, au nom de tous, de vivre ce temps de l'espérance, ce temps de l'attente. Oui, l'espérance, cette vertu qui mène si loin comme le disait Charles Péguy. Cette petite espérance c'est la force des apôtres qui s'appuient sur leur Foi, qui attendent pleinement l'Amour de Dieu. Et ils l'attendent d'autant plus qu'ils revivent pour eux-mêmes ce que le Christ lui-même a vécu : cet entre-deux du Christ. Que fait le Christ au moment de passer de ce monte à son Père ? On parle de communion : "Je suis avec Toi, Tu es avec Moi, Ils seront en Toi, ns seront tous ensemble les uns avec les autres dans la communion". Entre ce monde et le monde de Dieu le trait d'union c'est le Christ qui parle, qui vit et qui achève pleinement par le don de sa vie la communion. Et Il le fait en priant. Nous n'as­sistons à rien d'autre qu'à la prière du Christ : "Père, Je te prie. Pas pour ce monde parce que, Moi, Je n'y suis plus c'est-à-dire pas pour les choses qui passent, pas pour les petits ennuis ni rien du tout, Je te prie pour ceux qui sont dans le monde. Pour ceux qui, au quotidien, comme Je l'affronte aujourd'hui dans ce temps-là, eh bien vont dire la communion, vont s'ap­puyer sur la prière et vont manifester la gloire de Dieu par ce qu'ils vivent tout simplement".

Alors rappelons-nous que peut-être nos frères malades ont à vivre ces vertus, souvent de la patience, de l'attente, peut-être dans un entre-deux où l'attente est parfois même peut-être déprimante, et sachons redonner vie au temps, tout simplement, que nous vivons à la manière des apôtres qui ont simplement essayé de vivre à la manière du Christ. Si le Christ, si les apôtres ne s'en sont pas dispensés, ni de la prière ni de la simple communion, je ne vois pas pourquoi nous nous en dispenserions.

 

 

AMEN