LA BÊTE DANS LA JUNGLE

Ac 7, 55-60 ; Ap 22, 12-14+16-17+20 ; Jn 17, 20-26
Septième dimanche de Pâques - année C (24 mai 1998)
Homélie du frère Jean-François NOEL

Prêt à bondir …

 

En fréquentant le Christ, en fréquentant le Christ de près, les apôtres avaient de quoi se tromper, c'est-à-dire qu'ils pouvaient tenir le Christ pour l'unique source de l'Amour qu'ils ressen­taient. Quand je rencontre quelqu'un, je ne soupçonne pas que l'amour qu'il peut me témoigner ne vient pas de lui. Donc le Christ, dans cette personne humaine et qu'Il annonce comme divine, pouvait être pris par tous ceux qui l'ont rencontré, par les apôtres, par toutes les femmes qui l'ont croisé sur leur chemin, comme l'uni­que source de l'Amour et donc du Salut qu'Il offrait. Et puis le Christ entrouvre le mystère de son identité en disant : "cet Amour est vraiment le mien et en même temps Il vient de quelqu'un et ma vocation est de vous le révéler. Mon visage, mon corps, mes mains sont là pour révéler le Père, la source. Cet Amour, J'en suis à la fois le moteur, l'acteur et en même temps Je suis l'instrument de l'Amour du Père". C'est-à-dire que la vocation profonde du Fils n'est pas uni­quement de se dire, mais d'en dire un autre. Et Il ne pouvait pas passer à côté de cette vocation profonde, même s'il fallait un certain temps pour que les apôtres puissent accepter qu'Il est complètement quelqu'un et qu'en même temps Il en dise un autre.

Alors je vais faire un détour un peu lointain, très court, mais un détour quand même pour essayer de comprendre comment nous risquons de passer à côté de notre vocation qui serait la nôtre et qui serait de dire non pas ce que nous avons à faire sur terre, mais ce que nous sommes, ce qui est très différent. C'est une nouvelle de James, Henry James, qui s'ap­pelle "La bête dans la jungle". C'est l'histoire d'un homme qui a conscience que quelque chose à la fois de prodigieux, mais aussi de terrible va arriver dans sa vie. Et cet homme en est presque paralysé. Cette attente, dont l'objet n'est pas très clair pour lui et qui mêle à la fois l'effroi, la fascination, la fièvre, le pousse tantôt à identifier ce qui va lui arriver à une chose effroyable et tantôt à une chose merveilleuse. Mais il sait qu'il doit lui arriver quelque chose de grand. C'est pourquoi l'auteur intitule "la bête dans la jungle", car à un moment donné, dans le déroulement de cette attente, il identifie cette chose à ce lion, cette panthère, ce léopard, dans la jungle, dont on entend seulement le bruit de la trace, mais on ne sait pas s'il va ou non surgir au cœur de la nuit, on sait sa présence, mais on ne sait pas qui il est. Et cet homme attend. Et cette attente est si douloureuse en lui qu'elle finit par l'immobiliser, j'allais dire le paralyser puis­qu'il cesse d'entreprendre sa vie, il s'enferme quelque peu chez lui pour mobiliser toutes ses forces à atten­dre. Et plus son attente devient intense, plus elle se fait craintive.

Un jour une femme, le hasard fait qu'il ren­contre une femme, et cette femme va s'attacher, à son insu évidemment, à cet homme, très doucement, très paisiblement, sans perturber l'attente de cet homme, en quelque sorte en acceptant que cet homme ne lui rende pas forcément cet amour et en épousant non seulement en quelque sorte cet homme, mais aussi l'attente que cet homme a dans sa vie. Et puis les jours et les années passent, elle est là, auprès de lui. L'at­tente continue à miner ses forces, à miner l'être qu'il est. Il n'est plus qu'une crainte, j'allais dire, rendue vivante. Et puis cette femme est toujours là présente, en quelque sorte fidèle, silencieuse, attentive peut-être plus à lui qu'à son attente, mais elle est là près de lui.

Le hasard fait que cette femme tombe malade, vient à mourir. Et il ne peut pas aller à l'enterrement, tout occupé qu'il est de cette attente qui doit être im­minente puisque lui aussi est à la fin de sa vie. Et lui, ne voyant rien venir, comme vous le soupçonnez, il va sur la tombe de cette femme. Et là brutalement il voit que c'est cette femme qu'il attendait, et il n'a pas vu. C'est cet amour si simple qui s'était développé à ses pieds, à côté de lui, devant lui, qu'il avait en quel­que sorte diabolisé, satanisé, qui était rendu effroya­ble tellement il avait attendu, et il ne l'avait pas vu passer. Et elle était là et elle avait été là tout au long de sa vie, mais il était passé à côté.

Cette nouvelle m'impressionne énormément, car j'ai l'impression que nous esquivons souvent et que nous mettons si loin ce que nous avons à faire sur cette terre que nous ne voyons plus passer notre vie. Pourquoi ? parce que les souffrances et les misères que nous avons, nous ne pouvons pas les comprendre spirituellement. Pour nous, elles sont médiocres, un peu bêtes, elles nous humilient, et nous ne pouvons pas imaginer que les obstacles que nous avons dans notre vie, dans notre cœur, dans cette vie sur terre, ont comme rôle de nous voiler notre vocation, ce que nous avons à faire et là où nous avons à aller. Nous disons souvent : "quand cela ira mieux, alors je pourrai m'élancer dans des prairies spirituelles plus riantes et plus agréables". Mais évidemment ça ne va jamais mieux et l'on tombe de Charybde en Scylla, et quand on ne va pas bien ça dure deux Jours, et après ça re­commence à aller pas si mal que ça, mais pas si bien que ça non plus. Et finalement on attend toujours un moment où ça pourrait aller mieux, où j'aurais des ailes spirituelles qui me donneraient un élan person­nel.

Alors, voyez-vous, à force d'attendre que cela aille mieux pour que je puisse m'orienter, on en oublie d'imaginer que ces petites souffrances si humiliantes qui sont les nôtres, qui ne sont pas très agréables à se dire même à soi-même, encore moins en confession, sont diaboliquement posées dans ma vie pour que je les considère comme un obstacle définitif que j'ai d'abord à vaincre pour aller au-delà plutôt que de penser qu'elles sont pensées par quelqu'un, disons le diable, donnons-lui un nom, pour que je les considère comme définitivement handicapantes. Quand je dis cela, ces souffrances, ces misères qui m'aveuglent, qui m'obsèdent, qui me rendent sourd, qui font que le monde ne m'intéresse pas et que les gens m'ennuient, et qui donc effectivement abîment mon humanité, non seulement l'abîment, mais la déracinent de son iden­tité propre, et bien ces souffrances-là, le but ultime de ces tentations, ce n'est pas que nous en souffrions, c'est que nous baissions pavillon sur ce que nous avons à révéler, à nous révéler et à révéler à l'autre.

Car de même que le Fils ne peut pas passer sur cette terre sans manifester le Père, l'invisible qui est en Lui, de même chaque homme ne peut pas pas­ser sa vie sans manifester qu'il est fils de Dieu. Nos gestes, nos mains, notre corps, notre pensée, notre voix doivent, partout où nous allons, tenter de révéler notre identité de fils de Dieu, non pas savoir ce que nous allons faire, mais il faut que notre vie soit féconde d'une manifestation de quelqu'un qui vit en nous, et nous avons la charge de Le dire à nous et aux autres. Notre fécondité intérieure n'est pas d'aller bien ou de transformer en quelque sorte le monde, la pre­mière, la première vocation profonde de chacun de nous, c'est de ne pas considérer les obstacles comme définitivement handicapants, comme je l'ai dit, mais comme un obstacle sur cette vocation qu'est la mienne de rendre visible, de manifester, de faire une épipha­nie de mon identité profonde : je suis fils de Dieu. Et, il n'y a rien de plus difficile au monde, évidemment, surtout quand on a cru qu'on n'avait plus à le faire.

Qu'est-ce que c'est qu'un sacrement de ma­riage si ce n'est qu'un amour humain dont on rend visible la trace invisible de Dieu à l'intérieur ? Qu'est ce que c'est qu'un baptême si ce n'est qu'on rend visi­ble la manifestation de Dieu qui vient sceller et signer qu'il est vraiment le fils de Dieu ? Chacun de nos ac­tes sacramentaux ou les autres aurait pour vocation profonde de, comme si nous étions sur un terrain vierge et lisse qui serait notre vie, même si elle est encombrée de nos péchés, dans lequel nous aurions à faire surgir que je suis fils de Dieu, que vous êtes fils de Dieu, et partout où je suis. Et nous n'avons pas à fréquenter de grandes prairies spirituelles ou des grandes épreuves spirituelles pour commencer à met­tre en route cette manifestation que je suis le fils de Dieu. Si je vous dis "Jean-François est fils de Dieu", vous allez tous rire parce que vous me connaissez tous, ça ne colle pas et pourtant c'est vrai.

Et pourtant nous sommes bien apposés les uns avec les autres, et ça n'a pas d'importance sur le plan psychologique, pour que nous nous aidions les uns les autres, moi à cette place pour l'instant et vous à la vôtre tout aussi importante, pour que nous nous ai­dions à ne pas nous défaire de cette vocation qui est la nôtre : de révéler que nous sommes des enfants de Dieu. C'est le but de la vie. Le but de la vie, c'est de rendre visible quelque chose qui était caché, quelque chose qu'on pouvait laisser caché. Et l'on peut passer à côté en projetant tellement à l'infini cette vocation, comme l'homme de cette nouvelle, en disant : "c'est devenu une bête dans la jungle". Finalement elle est devenue tellement lointaine qu'elle est devenue une chose que je vais craindre, alors qu'elle est celle qui donne à ce quotidien et à ces jours et à ces nuits qui sont les miens, la couleur, la force, l'intensité, qui donne un goût, car les jours et les nuits qui sont les miens, aussi banals soient-ils, sont là pour me donner matière à révéler que je suis fils de Dieu.

Et c'est la vocation profonde, je veux dire, tous nos gestes d'amour, d'étreinte, toutes nos pensées ont pour finalité de rendre visible l'invisible qui est en nous, de même que Jésus ne pouvait pas faire autre­ment que de dire : "Je suis là, vraiment Celui qui, avec mes mains, avec ma voix, avec mes paroles, Je vous ai fait grandir, et en même temps Je suis Celui qui dit, sans pourtant me renier moi-même, ce qui est très difficile à comprendre pour nous, qui dit com­plètement à un autre qui n'était donc pas caché der­rière comme s'il jouait à cache-cache, qui était à l'inté­rieur de moi et dont Je vous révèle la force, la densité, la majesté et la puissance". Nous dont l'en­combrement des péchés nous fait croire que notre vie est finalement assez médiocre, nous avons mal. Cette médiocrité à laquelle nous ne devons pas nous arrêter, ça c'est la réussite du péché que de nous faire croire que nous devons nous arrêter à cette médiocrité. Mais nous sommes plus grands que le péché. C'est ce que l'Église ne cesse de dire et ne cesse d'affirmer par les sacrements. Nous sommes beaucoup plus grands, le problème c'est que nous n'avons pas d'estime pour nous-mêmes et nous n'avons pas d'estime pour la vo­cation qui est la nôtre. Nous disons "je commencerai à m'aimer quand j'irai bien, quand je serai bien". Mais alors il faut dire vous êtes comme l'homme dans la jungle, vous allez vous courir après sans jamais vous trouver. Vous êtes ce que vous êtes. Point à la ligne. C'est avec ce que vous êtes que vous avez l'occasion et la matière, et cela suffit, de révéler Celui qui invisi­blement vit en vous et qui vous donnera cette force, cette puissance et cette densité qui est la présence du père dans votre cœur.

Et, nous les hommes, nous avons vocation, et les chrétiens encore plus, de rendre visible non seu­lement dans notre vie, sans grands discours, ça c'est le discours entre nous, c'est le discours rituel dans la liturgie, mais dans la vie, on ne va pas dire aux autres « ne bouge pas, je vais révéler le Fils de Dieu qui est en moi, tu vas voir, tu ne vas pas en revenir, ça c'est vrai. On ne sera pas pesé à nos fruits, on sera pesé au mouvement qu'on aura fait naître, on ne sera pas pesé en quelque sorte à l'évangélisation ou à la force des mots, on sera pesé à la façon dont nous aurons essayé nous-mêmes, à l'endroit où nous étions, de rendre visible quelque chose dont je ne suis pas digne et qui pourtant m'est donné d'emblée par l'Amour de Dieu : "Je suis son enfant, je n'en suis pas digne du tout, mais j'en suis fier" (au sens théologique du terme), d'ailleurs "c'est ma gloire". Je corrige, je passe de la fierté à la gloire. "C'est ma gloire que de savoir que Dieu a mis en moi tout son Amour, tout son Salut, tout ce qu'Il est, c'est-à-dire le Fils Lui-même et que parce que je suis habité par cette Présence de Dieu, alors je peux devenir comme le Fils et je peux dire à Dieu " Père".

Alors, frères et sœurs, que cette ouverture sur notre vocation profonde qui est de révéler ce que nous sommes dans ce monde, qui ne nous grandit pas aux yeux des autres, mais qui révèle que le mystère pro­fond, l'intimité profonde de ce pourquoi un être a été créé sur cette terre et il est là, vivant pour l'instant, il est là parce qu'il a à mettre en œuvre le secret de cha­cun de nous qu'il est enfant de Dieu.

Que le Seigneur nous aide à rendre vivant, vi­sible, j'allais dire, peut-être à donner envie aux autres qu'eux-mêmes découvrent ce que Dieu a mis dans leur cœur qu'ils sont son enfant maintenant et toujours.

 

 

AMEN