SE CONSACRER POUR LE SALUT DU MONDE
Ac 1, 15-17+20-26 ; 1 Jn 4, 11-16 ; Jn 17 11b-19
Septième dimanche de Pâques - année B (11 mai 1997)
Homélie du frère Jean-Philippe REVEL
On a pu dire que cette prière de Jésus, c'était la prière du Christ en croix, c'était avant de poser le premier geste décisif qui va le conduire jusqu'à la mort, le rassemblement dans le cœur de Jésus de tout ce qu'Il porte au plus profond de Lui-même afin de le dire et de le donner à son Père. Nous pourrions dire équivalemment que cette prière de Jésus est la prière du Christ pendant son Ascension. Vous savez que saint Jean identifie volontairement l'élévation de Jésus sur sa croix, le vendredi saint, et l'élévation de Jésus dans la gloire au jour de l'Ascension. C'est un unique mouvement qui, du fond de l'abîme de l'humanité pécheresse que Jésus a voulu assumer, monte jusqu'à la Gloire de la Trinité. Disons si vous le voulez que c'est la prière de Jésus pendant sa Pâque.
Cette prière comporte, on peut dire, trois parties, la première, c'est la demande par Jésus adressée à son Père de Lui donner la gloire qu'Il avait auprès de Lui avant le commencement du monde. La troisième partie qui est la plus connue, c'est la prière de Jésus pour l'unité de son Église, l'unité de ses disciples à l'image de l'unité de la Trinité, afin que le monde croie. Aujourd'hui, nous venons de lire la deuxième partie, celle qui se trouve au milieu de cette prière sacerdotale. Et c'est probablement la partie qui demande le plus d'attention et de réflexion pour en pénétrer le secret. Vous avez peut-être remarqué à l'audition de cette page d'évangile le retour permanent du thème du "monde". A vrai dire, comme en toute composition symphonique, ces thèmes s'entrecroisent et déjà dans la première partie que nous lisions l'année dernière, Jésus a dit : "Je ne prie pas pour le monde", et au tout début de ce que nous venons de lire Il a dit : "garde mes disciples, afin qu'ils soient un comme Nous". Les thèmes donc s'entrecroisent et se mêlent d'une manière profonde et harmonieuse. Mais enfin c'est essentiellement du monde qu'il s'agit aujourd'hui, plus exactement des rapports des disciples avec le monde. Et nous avons tous encore en mémoire cette formule qui résume les paroles du Christ : Les disciples sont dans le monde, mais ils ne sont pas du monde". Nous allons essayer de mieux pénétrer le sens de ces deux affirmations.
Mais tout d'abord qu'est-ce que le "monde" ? Le monde dont parle saint Jean, ce n'est pas l'univers cosmique, ce n'est même pas l'ensemble de l'humanité, ce n'est pas, à proprement parler, le monde en tant qu'il rassemble et représente les valeurs profanes, par opposition aux valeurs proprement religieuses. Le monde a un sens très précis chez saint Jean, un sens négatif, péjoratif, c'est le monde en tant qu'il est hostile à Dieu, le monde en tant qu'il refuse Dieu et son Amour. C'est la raison pour laquelle Jésus a pu dire : "Je ne prie pas pour le monde". Il ne prie pas pour le monde en tant qu'il se lève dans la haine. Et voici qu'Il redit : "Mes disciples, Je leur ai donné ta Parole et le monde les a haïs". Pour essayer d'avoir une équivalence dans notre langage moderne, la moins mauvaise serait peut-être de dire qu'il s'agit d'un monde mondain, encore que cet adjectif "mondain" soit peut-être un peu trop anodin pour signifier ce que veut dire saint Jean. En tout cas, cela nous montre qu'il s'agit d'un monde attaché à la vanité, attaché aux non-valeurs et qui, du fait de cet attachement aux fausses valeurs, est tenté perpétuellement de se dresser contre les vraies valeurs et de les persécuter. C'est le monde dont Jésus dit ailleurs que Satan est "le prince de ce monde". Voilà le monde dont il est question.
Alors quelle est l'attitude des disciples, c'est d'ailleurs celle de Jésus, à l'égard de ce monde ?"Ils sont dans le monde, ils ne sont pas du monde". Vous avez peut-être remarqué aussi un autre mot qui veut dire à peu près la même chose et sur lequel je vais m'arrêter, c'est le mot "consacrer". Jésus dit, de ses disciples : "Consacre-les dans ta Vérité". Et un peu plus loin : "Pour eux, Je Me consacre Moi-même afin qu'ils soient eux aussi consacrés dans ta Vérité". Consacrer, voilà une traduction difficile d'un verbe grec qui est le verbe "agiazo" proche du mot "agios" qui veut dire "saint". C'est pourquoi quelquefois on dit : "Sanctifie-les dans la Vérité Moi-même Je Me sanctifie pour eux". Mais il ne s'agit pas exactement de la sainteté telle que nous la pensons en régime chrétien, c'est-à-dire une sainteté intérieure, une sainteté du cœur qui serait une participation à la pureté et la simplicité infinies de Dieu. La sainteté, pour les grecs, pour les anciens, pour ces païens qui ont forgé la langue dans laquelle l'évangile est écrit, la sainteté est quelque chose de beaucoup plus extérieur. Par sainteté, il ne s'agit pas tellement dans leur esprit d'une transformation de notre être à l'image de la sainteté de Dieu, mais il s'agit plus exactement de ce que nous appellerions le sacré, par opposition au profane, c'est-à-dire exactement une mise à part, être retiré du commun des mortels, un peu si vous voulez comme dans les religions anciennes, il y a des objets sacrés dont on ne se sert pas pour faire la cuisine, par exemple, il y a des temps sacrés pendant lesquels on ne travaille pas, il y a des lieux sacrés, des champs qu'on ne cultive pas mais qui sont consacrés à la rencontre de Dieu, des temples, des hauts-lieux, il y a des personnes sacrées, les prêtres. Et cela existe dans à peu près toutes les religions, y compris la religion d'Israël où vous savez que la tribu de Lévi était consacrée, c'est-à-dire qu'elle n'avait pas de territoire, ni pour le cultiver, ni pour le gérer, elle habitait dans les villes des autres tribus, et c'est les autres tribus qui pourvoyaient à ses besoins, car la tribu de Lévi était mise à part pour s'occuper de Dieu, à la place des autres. C'est cette sorte de répartition des pouvoirs, si je peux dire, qui est constante dans toutes les religions: il y a le commun des mortels qui vaquent aux occupations ordinaires, normales, profanes, et puis il y en a quelques-uns qui sont mis à part pour s'occuper des affaires de Dieu. Ce sont les consacrés, ceux qui ont été retirés, si je peux dire, de la vie courante. Cette conception de la consécration comme une mise à part fait partie de l'habitude de penser de l'homme et se retrouve un peu partout, y compris chez les chrétiens alors que, pourtant, nous allons le voir, le christianisme l'a remise radicalement en question. La plupart d'entre vous s'imaginent que les prêtres sont consacrés, c'est-à-dire qu'ils sont chargés de prier à la place des autres, c'est-à-dire qu'ils sont chargés d'offrir le sacrifice à notre place, qu'ils sont chargés, comme on dit parce qu'ils ont choisi la meilleure part", d'être plus proches de Dieu, plus familiers de Dieu, plus spécialistes de Dieu. Et de la même façon, on s'imagine que les moines aussi sont consacrés en ce sens qu'ils se mettent à part du monde. C'est la difficulté que vous avez à nous considérer, nous les frères de saint Jean de Malte, comme des moines parce que nous ne sommes pas au désert, parce que nous ne sommes pas en dehors de la vie courante et parce que nous allons au cinéma. Donc en fait c'est cette conception très païenne, mais humainement normale, de la consécration que vous avez dans la tête comme tout un chacun.
En réalité depuis que le Christ est venu, il n'y a plus de séparation entre le monde profane et une portion mise à part qui serait consacrée. En effet avant le Christ le monde était vide de Dieu, les hommes cherchaient à tâtons à essayer de rejoindre un Dieu lointain, un Dieu étranger, un Dieu transcendant, un Dieu hors du monde, et précisément cette mise à part des consacrés était une façon plus ou moins symbolique, plus ou moins imaginable de rejoindre Dieu, qui est en dehors du monde, en Lui consacrant des objets, des temps, des lieux, des personnes qui étaient mises aussi en dehors du monde, dans l'espoir que, en les mettant en dehors du monde, ils risquaient de permettre de rencontrer ce Dieu qui est en dehors du monde. Mais vous comprenez bien que quand Jésus-Christ se fait homme, c'est-à-dire quand Dieu vient sur la terre, dans le monde, Dieu n'est plus en dehors du monde. Il n'est plus nécessaire pour rencontrer Dieu de quitter le monde afin d'aller se mettre plus ou moins symboliquement en dehors, à part. C'est partout que Dieu est présent. Jésus en venant sur la terre, et qui plus est en laissant après Lui son Église comme étant son corps dans le monde, en plein cœur du monde, établit la présence de Dieu dans le monde, Il n'est plus en dehors, Il est là. Et donc pour rencontrer Dieu, il n'est plus nécessaire d'aller hors du monde parce que Dieu se rencontre partout et en chacun.
Précisément cette consécration n'a donc plus le même sens. Il ne s'agit plus de mise à part. C'est cela que dit Jésus : "Je ne Te demande pas, Père, de les retirer du monde", c'est-à-dire : "Je ne Te demande pas de les mettre à part". Vous voyez que Jésus précisément dit le contraire de ce que pense la mentalité habituelle sur le mot de consécration, "Je ne Te demande pas de les mettre à part, de les retirer du monde", au contraire : "Tu M'as envoyé dans le monde, et Moi Je les ai envoyés dans le monde ... ils sont dans le monde". Par conséquent le monde n'est pas un lieu pervers dont il faut à tout prix se défendre et se retirer, simplement nous ne sommes pas du monde, c'est-à-dire nous n'avons pas cet esprit qui est celui du monde, entendez toujours le monde au sens de saint Jean, c'est-à-dire le monde de la haine, le monde hostile, le monde qui refuse l'Amour, le monde qui se referme sur lui-même, le monde qui serre ses griffes sur l'argent, sur le plaisir, sur tout ce que vous voudrez, nous ne sommes pas du monde, mais nous sommes dans le monde, et cela est vrai non seulement des prêtres, non seulement des moines, mais de vous tous. Nous sommes tous dans le monde, c'est évident, mais nous ne sommes pas du monde. Et alors qu'allons-nous faire, dans ce monde puisque nous n'avons pas l'esprit du monde ? Nous allons nous consacrer, mais alors le mot prend un sens nouveau. "Consacrer", cela veut dire aussi s'offrir en sacrifice, se donner. Quand Jésus dit : "Je Me consacre pour eux", Il ne dit pas : "Je Me mets à part pour eux", Il ne dit pas : "Je Me retire dans un coin". Qu'est-ce que ça pourrait faire aux disciples ? Jésus dit : "Je Me consacre", c'est-à-dire "Je M'offre en sacrifice, Je donne ma Vie afin que, eux aussi se consacrent, c'est-à-dire s'offrent en sacrifice, donnent leur vie".
Le problème est de se donner pour le monde, car de ce monde qui est mauvais et dont Jésus a pu dire à un moment : "Je ne prie pas pour le monde", Il a dit aussi : "Le Père a tellement aimé le monde qu'II lui a donné son Fils unique". Le Fils est donné au monde, ce monde de haine, ce monde de persécution, ce monde de vanité, ce monde de mondanité, Jésus, à la suite du Père, l'a tellement aimé qu'Il s'est donné pour lui, Il s'est donné en sacrifice, Il s'est donné jusqu'à la croix. C'est pourquoi cette prière, c'est la prière du Christ en croix. Il s'offre, Il se donne pour le monde et Il nous invite à nous donner, nous aussi, pour le monde comme Il va le dire tout de suite : "Que les disciples soient un par l'amour afin que le monde croie". Le but, c'est que le monde croie. Dieu a tellement aimé le monde qu'Il a voulu que le monde croie, et c'est pour cela qu'Il s'est donné au monde et qu'Il nous donne au monde pour que le monde soit converti, soit transformé. Tout le but de l'Incarnation, de la Rédemption est ici. Voilà, il ne s'agit plus de se mettre à part, il s'agit d'être au cœur du monde parce que donner sa vie pour ceux qu'on aime, donner sa vie pour ce monde qu'on aime, c'est le plus grand amour : "Il n y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime".
Frères et sœurs, nous devons aimer ce monde qui peut-être ne nous aime pas, qui peut-être nous méprise ou nous persécute, peu importe, nous devons aimer ce monde avec le Christ, et comme Lui en nous donnant pour ce monde, par amour pour ce monde, parce que c'est cela le plus grand amour que Dieu a voulu nous donner et nous demander.
AMEN