L'ESPRIT SAINT QUI RÉALISE NOTRE UNITÉ 

Ac 7, 55-60 ; Ap 22, 12-14+16-17+20 ; Jn 17, 20-26
Septième dimanche de Pâques - année C (28 mai 1995)
Homélie du frère Jean-Philippe REVEL

 

En ce septième dimanche du temps pascal, ce dimanche qui est encore sous la mouvance de la fête de l'Ascension et en même temps dans l'attente de la venue de l'Esprit, l'Église nous propose chaque année la lecture du chapitre dix-septième de l'Évangile de Saint Jean, que l'on appelle couramment "prière sacerdotale" de Jésus. En fait, cette longue et magnifique prière que Jésus prononce à la fin du der­nier entretien qu'il a eu avec ses disciples au moment de se rendre au jardin des Oliviers pour son agonie, son arrestation et sa Passion, se divise assez naturel­lement en trois parties. La première de ces parties est une demande de la gloire et c'est bien le sens de la fête de l'Ascension que cette marche du Christ qui s'élève vers la gloire, la gloire qu'il avait auprès du Père avant le commencement du monde et qu'il de­mande au père de donner dans sa plénitude à son hu­manité ressuscitée.

La deuxième partie est davantage une prière sacrificielle où Jésus dit : "Je Me consacre, Je Me sanctifie, Je M'offre en sacrifice pour que les disci­ples eux-mêmes soient sanctifiés et consacrés". Quant à la troisième partie, celle que nous venons de lire aujourd'hui, c'est la prière pour l'unité que nous avons l'habitude d'entendre au moment de la semaine de prière pour l'unité des Églises, mais qui trouve au­jourd'hui une signification plus radicale et plus fon­damentale encore, sur laquelle je voudrais réfléchir avec vous.

Pourquoi lire cette prière pour l'unité dans le prolongement de l'Ascension et dans l'attente de la Pentecôte ? "Père, dit Jésus, qu'ils soient un comme Nous sommes un, Toi en Moi et Moi en eux, qu'ils soient parfaitement consommés dans l'unité". Dans ce texte, le mot " Église" n'est pas prononcé, il n'est pas davantage expressément question de l'Esprit Saint. Et pourtant c'est bien du mystère de l'Église et plus radi­calement encore du mystère de l'œuvre de l'Esprit Saint qu'il est question.

"Qu'ils soient un !" Cette unité des disciples entre eux, cette unité des hommes entre eux, cette unité qui doit nous rassembler tous, cette unité c'est l'Église, le mystère même de l'Église, rassemblement de tout l'univers, rassemblement de tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux, c'est bien au cœur du mystère de l'Église que nous sommes situés par cette prière de Jésus pour que nous soyons ras­semblés dans l'unité. Et cette unité qui doit nous faire membres les uns des autres, membres d'un même corps, et corps du Christ qui est l'Église, cette unité Jésus la fonde dans l'unité même de la Trinité sainte : "Qu'ils soient un comme Nous sommes un, Toi en Moi et Moi en Toi". C'est l'unité même qui est entre le Père et le Fils, l'unité parfaite, infinie qui réunit le Père et le Fils et l'Esprit, c'est cette unité qui est non seulement le modèle, non seulement le prototype, mais qui est la réalité profonde, la raison d'être de l'unité de l'Église. Nous sommes un parce que le Père et le Fils et l'Esprit sont un.

Et la médiation entre cette unité trinitaire, cette unité parfaite et infinie et l'unité que nous réalisons tant bien que mal dans cette communauté qu'est l'Église, la médiation c'est l'unité du Christ avec nous. "Qu'ils soient un comme Nous sommes un Toi et Moi", c'est l'unité trinitaire, "et Moi en eux", c'est l'unité du Christ avec nous, cette unité du Christ avec nous qui s'origine dans l'acte créateur par lequel nous avons pris naissance dans le cœur du Père, façonnés par les mains du Fils, cet acte créateur par lequel nous sommes devenus image de Dieu c'est-à-dire similitude, ressemblance, participation à l'Être de Dieu. Et c'est cela notre unité profonde avec Dieu, elle se fonde dans cet acte créateur, unité qui, par-delà notre péché, par-delà notre refus, s'accomplit plus merveilleusement encore par l'Incarnation du Fils qui se fait homme, semblable à nous, faisant un avec nous. Et le Fils, Jésus, est allé plus loin encore, car non seulement Il a pris sur Lui notre nature, mais Il s'est humilié jusqu'à prendre sur Lui le poids de notre péché, le poids de notre misère, de notre pauvreté afin, sur la croix, d'être réduit en quelque sorte à néant pour pouvoir ressusciter avec nous dans la vie de la gloire. Unité du Christ avec nous, unité du Christ créateur avec sa créature, unité du Christ incarné avec ses frères les hommes, unité du Christ avec ce monde de pécheurs que nous sommes et qu'Il assume en lui pour nous sauver.

C'est cette unité merveilleuse du Christ avec nous qui permet que l'unité infinie de la Trinité puisse, à travers Lui, venir jusqu'à nous et nous péné­trer, nous imprégner profondément et nous permettre de marcher pas à pas, humblement mais vraiment, vers Lui qui doit nous rassembler tous en un seul corps qui est l'Église. C'est ce mystère de l'enracine­ment de l'Église dans l'amour du Père, du Fils et de l'Esprit, dans l'amour trinitaire, que signifie cette prière de Jésus pour l'unité. Et d'ailleurs quelques pages plus haut, dans le même évangile de saint Jean, quand Jésus s'entretient avec ses disciples, Il dit exactement la même chose en termes d'amour, mais l'amour n'est-il pas le moteur et la réalité profonde qui fait notre unité ? Et de la même manière qu'ici Il dit que les disciples doivent être un comme le Père et Lui sont un et comme Lui, Créateur et Sauveur, ne fait qu'un avec les hommes, de la même manière Il disait : "Comme le Père M'a aimé, Moi Je vous ai aimé, ai­mez-vous les uns les autres comme Je vous ai aimés".

Mais, frères et sœurs, cette unité, cet amour qui fait l'unité, qu'est-ce d'autre sinon l'Esprit Lui-même, l'œuvre même de l'Esprit ? Car l'Esprit, c'est précisément l'Amour infini du Père pour le Fils et du Fils pour le Père, cet Amour qui est si merveilleuse­ment grand, si merveilleusement parfait qu'il n'est pas seulement un sentiment, une relation, mais qu'il est une personne, la personne même de l'Esprit Saint, l'Esprit Saint qui est cette communion vivante et per­sonnelle du Père avec le Fils et du Fils avec le Père. Parler de l'unité trinitaire, parler de l'amour dont le Père a aimé le Fils et dont le Fils aime le Père, c'est parler de l'Esprit, c'est parler de la réalité première, essentielle, éternelle de l'Esprit comme troisième per­sonne de la Trinité. L'Esprit, c'est l'amour même dont le Père et le Fils vivent dans cette communion infinie qui n'a pas de rivage, pas de commencement et pas de fin. Et de la même manière quand Jésus s'est incarné pour ne faire qu'un avec nous, quand Il a pris dans le sein de la Vierge Marie une chair d'homme, une na­ture d'homme en tout semblable à la nôtre, c'est en­core l'œuvre de l'Esprit : "L'Esprit Saint viendra sur toi et te couvrira de son ombre", a annoncé l'ange Gabriel à Marie. Et c'est l'Esprit qui est ainsi le réali­sateur de l'Incarnation, Lui qui a façonné en Marie cette chair de Dieu, cette chair humaine de Jésus Fils de Dieu, vrai Dieu né du vrai Dieu. Et c'est encore l'Esprit qui conduit pas à pas le Christ jusqu'à sa croix, à sa passion et qui, du fond de l'abîme, ressus­cite Jésus au matin de Pâques. Toute l'œuvre d'amour du Christ qui s'incarne, du Christ qui meurt et nous sauve et qui ressuscite, toute cette œuvre d'amour, cette œuvre d'unité, c'est l'œuvre de l'Esprit.

De la même manière encore, si nous sommes un, si nous devenons membres les uns des autres, si réellement entre nous s'établit une communion, une communion non seulement de cœur, non seulement de sentiment et de pensée, mais une communion d'être au point que nous ne soyons plus simplement juxtaposés, mais que nous ayons vocation de devenir au sens fort, un même corps. Car "Nous ne formons qu'un seul corps, mais tous qui avons été baptisés dans le même Esprit" (I Corinthiens12,12-13), car il n'y a qu'un seul Corps et un seul Esprit, comme il n'y a qu'une seule espérance" (Ephésiens 4,4), car l'amour nous fait en quelque sorte pénétrer dans l'intimité les uns des autres pour ne faire plus qu'un. Œuvre de l'Esprit donc que cette œuvre d'unité et toute cette prière du Christ qui demande l'unité de l'Église à l'image de l'unité de la Trinité, c'est bien une hymne à l'œuvre d'amour que réalise l'Esprit.

C'est donc à juste titre que nous méditions cette page au moment où nous nous avançons vers la fête de la Pentecôte, la fête du don de l'Esprit, ce don qui a commencé à la Pâque du Christ, qui s'est dé­ployé le jour de la Pentecôte, ce don qui ne cesse d'être fait à l'humanité pour qu'elle devienne Église, ce don qui nous est fait chaque jour : à notre baptême, à notre confirmation, quand nous recevons l'Eucha­ristie, car c'est encore l'Esprit qui vient, comme nous le demanderons tout à l'heure dans la prière eucharis­tique, à travers ce pain et ce vin devenus corps et sang du Christ par son opération, c'est encore l'Esprit qui nous transforme en chair du Christ, en corps du Christ, en Épouse du Christ.

Mais cette œuvre de l'Esprit, c'est elle aussi qui explique le mystère même de l'Ascension. Car l'Ascension, si vous vous souvenez bien du texte des Actes des apôtres que nous avons lu jeudi dernier, l'Ascension est comme le prélude, l'appel, le com­mencement, le pressentiment de la Venue du Christ à la fin des temps. Les anges de l'Ascension disaient aux disciples : "Ce Jésus qui vous a été enlevé, vien­dra de la même manière que vous l'avez vu s'élever dans le ciel" (Actes l, 11). Jésus s'élève vers le Père, Jésus Christ monte, mais c'est pour venir prendre ce monde avec Lui. Et c'est de la même manière que nous l'avons vu s'élever vers le Père qu'il viendra, non pas pour descendre, s'installer de nouveau sur la terre, mais qu'il viendra pour s'élever à nouveau, mais cette fois-ci avec nous tous, avec toute l'humanité, pour élever tout l'univers avec lui et le conduire jusqu'au Père, le conduire jusqu'au Royaume. L'Ascension, c'est la fête qui appelle en quelque sorte le retour du Christ, la venue du Christ, la Parousie. Et nous som­mes, par cette fête de l'Ascension, comme polarisés, aspirés, par cette élévation du Christ, cette marche du Christ vers le Père qui devient notre raison d'être, le sens même de notre vie et de la vie de l'Église. Dès maintenant nous sommes en marche vers le Royaume, dès maintenant nous commençons à nous élever avec le Christ. Dès maintenant le Christ nous attire à sa suite vers le Père. Dès maintenant le corps du Christ que nous sommes, le corps du Christ qu'est l'Église aspire à rejoindre sa tête, le Christ Lui-même qui est déjà dans les cieux. Et si le Christ est entré dans les cieux comme tête du corps, c'est pour que le corps tout entier le suive dans cette Ascension, pour que le corps tout entier parvienne jusqu'au Royaume.

C'est donc en devenant corps du Christ, c'est en devenant par l'œuvre de l'Esprit membres de ce corps, membres les uns des autres, c'est par cette unité que l'Esprit va créer entre nous, Qu'il élabore petit à petit entre nous cet accomplissement dont nous ne voyons encore que les prémices. Et cette unité qui est déjà à l'œuvre et qui nous saisit, qui ne cessera pas de nous prendre de plus en plus profondément, c'est par cette unité que donc se prépare ce moment béni où le corps rejoindra sa tête, où le corps sera pleinement uni à sa tête, au Christ dans la gloire du Père.

Frères et sœurs, l'œuvre de l'Esprit, l'œuvre de l'Esprit façonnant notre unité, c'est l'œuvre de notre Salut définitif, c'est l'œuvre de la constitution de l'Église, c'est l'œuvre de notre ascension avec le Christ, car plus nous serons membres les uns des au­tres, plus nous serons profondément unis les uns aux autres, plus nous serons fidèles à l'œuvre de l'Esprit qui façonne entre nous cet amour qui nous rassemble vraiment, plus nous nous rapprocherons de ce jour où enfin nous pourrons être avec le Christ auprès du père, où nous serons véritablement membres les uns des autres, membres du Corps du Christ, où nous se­rons le Christ. Alors nous pourrons, avec "Etienne, remplis de l'Esprit Saint, voir les cieux ouverts et Jésus debout à la droite de Dieu" (Actes 7, 55-56).

Que cette prière de Jésus pour notre unité de­vienne notre prière, qu'elle devienne notre obsession d'une certaine manière, que pour nous devenir un, nous aimer assez pour véritablement être unis les uns aux autres, que ceci soit quelque chose qui ne cesse de nous tourmenter, de nous appeler, que nous ne cessions de désirer, en profondeur dans notre cœur, devenir l'Église, devenir frères dans le Christ, faisant advenir le Christ en nous, le Christ qui vient nous prendre en Lui, le Christ qui vient bientôt. "Oh ! oui, viens, Seigneur Jésus ! "(Apocalypse 22,20).

 

 

AMEN