LA PLACE MANQUANTE

Ac 1, 15-17+20-26 ; 1 Jn 4, 11-16 ; Jn 17 11b-19
Septième dimanche de Pâques - année B (15 mai 1994)
Homélie du frère Jean-François NOEL

 

"J'ai donné ta parole de Père et le monde les a haïs parce qu'ils ne sont pas du monde comme Moi Je ne suis pas du monde " (Jean 17,14). Pardonnez-moi le détour que je vais faire pour commenter cette petite phrase de saint Jean, mais je commence par vous proposer un test de divinométrie, vous savez c'est l'usage dans les journaux de vous proposer de mesurer votre cœur, vos chances, votre intelligence et je ne sais quoi encore par un certain nombre de tests. Le test que je propose est assez simple, je vais proposer un certain nombre d'adjectifs qualifiant notre relation à Dieu et vous allez en choisir trois.

Votre relation à Dieu est-elle lointaine ? pro­che ? ennuyeuse ? amoureuse ? est-elle colorée ? est-elle banale ? est-elle accidentée ? est-elle accidentelle ? est-elle très ancienne ? toute nouvelle? est-elle joyeuse ? est-elle moralisante ? est-elle triste ? est-elle spontanée ? est-elle printanière ? est-elle inattendue ? est-elle maussade? est-elle habituelle ? est-elle liée à saint Jean de Malte ? plus encore, liée à des frères de saint Jean de Malte ? liée à la liturgie de saint Jean de Malte ? passe-t-elle par un autre ? va-t-elle directe­ment par Dieu ? est-elle intéressée ? est-elle gratuite ? Il y a certainement un adjectif que vous n'avez pas choisi et que je n'aime pas non plus:  c'est le mot "in­téressé". Pourtant c'est le mot le plus difficile de ce test-là.

Nous sommes toujours un peu intéressés dans notre relation avec Dieu, c'est très difficile d'avoir une relation complètement gratuite parce que ce Dieu-là, ce Dieu que nous vénérons et que nous attendons ne s'impose pas tellement et n'impose pas tellement ses vues comme le fait un conjoint ou une conjointe ou des frères qui ont le don, conjoint, conjointe ou frère, de vous rappeler la gratuité de la relation, en tout cas que le don doit vous aider à grandir dans la relation que vous avez avec eux.

Je suis étonné, frères et sœurs, et je vois com­bien dans ma propre vie spirituelle et dans ma propre expérience, combien j'ai mêlé de moi-même avec Dieu. Autrement dit combien j'ai souvent confondu moi et Lui. Et les virages de mon expérience, comme la vôtre, m'ont permis, je pense, progressivement, pas tout à fait encore sinon je serais un saint et cela se saurait, m'ont permis de dégager de Dieu ce que je mêlais, ce que j'y mêlais. Qu'attendons-nous de Lui ? ou est-ce que nous avons cessé d'attendre ? est-ce que nous n'avons pas, prétextant son silence surtout dans les épreuves et dans la douleur, choisi une réponse un peu toute faite pour nous-mêmes, une sorte de ratio­nalisation de l'absence de Dieu et de son silence en préférant y mettre une parole un peu à nous, un arran­gement, une espèce de compromis entre Lui et nous, qui n'est pas une parole de Dieu ?

Je prends un autre exemple : lorsqu'un enfant demande à son papa : "papa d'où je viens ?" Parole classique. Le papa en général est soit embarrassé soit ne l'est pas. Et il comprend bien que les choux et les fleurs, c'est une bonne histoire, mais pas suffisante et qu'il faut donc dire la vérité aux enfants, surtout en ce domaine-là. Donc il tente d'expliquer que, avec sa femme, une nuit, etc ... L'enfant écoute, plus ou moins intéressé par cette histoire très sexuelle de ses parents. Et il repose la question à la fin, en disant "mais, papa, d'où je viens ?" - "Enfin je te l'ai expliqué, c'est quand même assez simple, ne m'embarrasse pas encore da­vantage. Ton père et ta mère s'aiment. Ca suffit." "Mais enfin, papa, d'où je viens ?" - "Qu'est-ce que tu veux dire ? Nous nous aimons dans notre corps, ta mère et moi, et ce que j'ai donné à ta mère, ce que j'ai mis dans le ventre de ta mère, comme pour ton frère et ta sœur, c'est la même chose, a suffi à te faire gran­dir". " Oui, mais papa d'où je viens ?" Comme si l'en­fant voulait confronter l'adulte à quelque chose qui est au-delà et en deçà, et il aimerait bien, même s'il ré­clame une réponse physique rationnelle, il aimerait bien entendre l'adulte se confronter à quelque chose qui ne se dit pas forcément tout de suite.

Et dans notre vie spirituelle, peut-être n'avons-nous pas accepté que Dieu n'ait pas encore parlé, qu'Il n'ait pas encore dit la parole si décisive, si définitive soit-elle qui de fait va me faire complète­ment naître à cette nouvelle relation. Nous n'accep­tons pas d'être sourds à la parole de Dieu et préférons croire à l'avance que telle ou telle parole a déjà mis en mouvement notre vie, notre relation avec Lui. C'est peut-être vrai, mais il y a une chose qui est encore plus vraie que celle-ci, c'est que nous n'avons pas laissé dans notre cœur la place pour une parole plus grande encore et que nous avons préféré combler ce vide qu'il y a en nous par une réponse toute faite, par des méthodes toutes faites. Certes la nature a horreur du vide, mais pas la surnature. Et c'est difficile de préserver en nous ce lieu, cet espace vide qui va être le domaine où Dieu va parler, où peut-être ne parle-t-Il pas immédiatement ? J'ai le sentiment ou l'intuition que, par exemple lorsque, un jour, notre corps perdra un peu de sa vitalité interne, il nous faudra une parole plus grande encore que celle que nous avons entendue avant. Et lorsqu'à l'approche de notre départ de cette vie terrestre, il nous faudra une parole plus grande encore que celle que nous n'avons jamais entendue jusqu'à maintenant sur cette terre et qu'il faut donc qu'il y ait de la place en nous pour que nous puissions l'entendre et ne pas dire : "Je n'ai rien entendu, je sais déjà tout sur Toi". C'est pourquoi nous dirons tout à l'heure : "dis seulement une parole et je serai guéri". Je ne sais rien de Lui, pas encore, je ne sais rien de Lui et je ne veux pas qu'on me dise avant qu'Il ne me l'ait dit Lui-même, une parole suffisamment forte, suffisamment grande, une parole divine et non pas mélangée à la mienne trop humaine.

Frères et sœurs, nous sommes intéressés dans la relation avec Dieu. Oui, fondamentalement. Qui ne l'est pas ? Qui n'a pas envie d'avoir le cœur en paix, le corps sans maladie, d'avoir sa famille heureuse sans deuil, sans épreuve ? personne. Nous avons donc des tas de demandes à faire à Dieu. C'est magnifique d'avoir une demande à faire à Dieu, car cette demande creuse en nous une place. Je ne dis pas que Dieu va répondre ou ne pas répondre, je n'en sais rien, je suis comme vous, je suis face à quelque chose qui est for­cément invisible, non pas muet, non pas indifférent, cette demande honnête creuse en moi une attente de Dieu. Et les chrétiens sont des gens qui attendent un avènement divin dans leur vie.

Certes c'est comme le printemps, les prémices ont commencé à se faire entendre et sentir, parfois même plus brutalement Dieu est entré, a forcé les portes de notre cœur. Mais sachons qu'Il n'est jamais entré définitivement et tant que nous vivons, Il n'aura jamais pris toute la place qui Lui est due. Il faut donc qu'il y ait dans notre vie cette place, j'allais dire cette place manquante. Et je n'accepterai jamais que cette place soit remplie par autre chose. Et souvent c'est moi-même, c'est mon ego qui a pris cette place. C'est pourquoi je vous demandais si votre relation avec Dieu était nouvelle, printanière. Est-ce que nous avons sans arrêt à déblayer, à débroussailler ce qui encombre et ce qui est mis de nous-mêmes dans cette relation et ce qui finalement nous fait perdre la foi, car quel intérêt de parler à nous-mêmes de nous-mê­mes et de croire en nous ? Nous ne croyons pas telle­ment en nous.

Je crois que l'évangile pourrait se résumer ainsi : nous devons nous aimer et croire au Fils. Nous devons nous aimer à cause du regard de l'amour que Dieu a sur nous et croire au Fils qui nous renvoie plus loin que Lui puisqu'Il nous renvoie au Père, qui nous renvoie à Celui qui ne s'est pas encore tout à fait ma­nifesté dans notre vie, même si déjà la Révélation est finie. Mais nous sommes en marche pour recevoir la totalité de cette Révélation. Et il y a un homme. Et un homme c'est quelqu'un qui doit s'ouvrir à cette dimen­sion divine, et doit s'écarteler forcément. Il y aura un moment où dans cet écartèlement les articulations nous feront un peu mal parce que nous sommes trop étroits, nous sommes si peu à la hauteur, à la gran­deur, à la profondeur de l'amour de Dieu. Et pour que Dieu vienne totalement y planter sa demeure comme le Père est dans le Fils et le Fils dans le Père, il faut qu'il y ait une place immense, une place infinie. Et nous sommes faits pour cette place infinie, seulement nous en réduisons souvent les bords parce que nous avons peur d'être envahis de Dieu. Nous préférons aller mieux que d'aller avec.

Certes ce que je dis là semble un peu de l'or­dre de l'héroïsme, et il est difficile dans la vie quoti­dienne de maintenir à la fois cette place manquante, cette parole non encore dite et puis notre vie de tous les jours que nous devons forcément remplir. Mais ce ne sont pas les mêmes lieux. J'ai l'impression qu'un chrétien, mais j'ai simplement l'impression, qu'un chrétien, c'est un homme qui, en cette terre, est actif, s'investit, déploie son cœur dans une énergie nouvelle d'amour fraternel, d'entraide, de soutien, de charité. Et en même temps il garde au fond de lui comme un secret, qui pourrait se résumer comme une prière :

"Je ne sais rien de Toi, Seigneur, j'attends en­core que Tu Te révèles à moi. Pourquoi tardes-Tu tant" ? Et nous devons ainsi comme des guetteurs, des affamés, des assoiffés, entendre dans le sacrement, dans la parole de Dieu, dans les évènements de notre vie, quelle parole, quel visage du Christ nous mettra vraiment en mouvement et commencera cette œuvre définitive qui fera de nous un jour d'autres fils.

Et cette place manquante dans notre cœur, ce n'est pas le lieu où je suis le plus moi-même, le mieux moi-même, le mieux réussi. J'ai même le sentiment que c'est le lieu où je suis le plus faible, comme s'il fallait une quelconque blessure comme dans la greffe d'un arbre pour que Dieu se greffe à notre vie inté­rieure. Il faut bien blesser l'arbre pour y greffer le greffon. Eh bien quelque part Dieu, non pas qu'Il choisisse cet endroit blessé, mais rentre plus facile­ment lorsque par cette blessure, nous acceptons d'être greffés à la vie divine.

La beauté des choses en ce monde ne vient pas de leur perfection, mais je crois vient du petit côté d'imperfection qui fait qu'elles sont charmantes. Je pense que l'avantage du charme des femmes, c'est justement ce petit côté d'imperfection que vous avez, que nous avons aussi, et qui fait que nous avons envie d'en savoir plus. Et c'est pareil, je pense, pour les hommes. C'est pareil même pour les voix, les grandes voix d'opéra. Je pense toujours que la voix de la Cal­las, si elle surpasse infiniment toutes les voix d'opéra, c'est qu'il y a quelque chose en elle qui est comme une légère fêlure qui fait que c'est elle et pas une autre voix très personnalisée.

Je crois que c'est là quelque chose de la hauteur de Dieu, la hauteur de la façon dont Dieu peut se révéler à travers, par exemple, des grandes voix comme la Callas ou d'autres choses encore qui disent la façon dont Dieu est rentré, a pénétré, s'est insinué dans notre vie humaine. Et c'est beau l'imperfection. C'est pour ça que notre monde est en mouvement, parce que, aussi imparfait qu'il soit, il est aspiré par une perfection, il est aspiré par cette nouvelle greffe qui va l'amener plus haut. C'est pour ça que nous ne sommes pas dans le monde parce que nous sommes appelés à être greffés à un autre monde qui vient progressivement et doucement en chacun de nous.

Alors, frères et sœurs, nous avons à retrouver le chemin de cette place manquante en nous pour creuser en nous ce désir profond qui nous fera nous exprimer devant Dieu : "Dis seulement une parole et je serai guéri ".

 

AMEN