LE MONDE

Ac 1, 15-17+20-26 ; 1 Jn 4, 11-16 ; Jn 17 11b-19
Septième dimanche de Pâques - année B (15 mai 1988)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Arles : Saint Trophime
L'Ascension 
"Je ne suis plus dans le monde, mais eux sont dans le monde". Frères et sœurs, je ne sais pas si vous avez remarqué que dans le texte de l'évangile de Jean que je viens de lire, le mot "monde" revient au moins dix fois. Ce mot est extrêmement difficile à comprendre pas simplement difficile à comprendre avec notre tête, parce qu'après tout on peut aller consulter des ouvrages savants qui nous expliqueraient ce que signifie le "monde" dans l'évangile de saint Jean, mais il est surtout difficile à comprendre dans notre comportement, dans notre attitude de chrétiens. Il est même particulièrement difficile de le comprendre aujourd'hui.

      Vous savez que, depuis le concile Vatican II, le thème des chrétiens dans le monde est devenu pour ainsi dire une "tarte à la crème" dans laquelle d'ailleurs on ne sait plus très bien où est la tarte et où est la crème. Et c'est précisément la difficulté que l'on ressent en face de ce problème du "monde". Réfléchissez simplement à la manière dont on s'exprime, on dit : "les chrétiens et le monde" comme si nous les chrétiens ne faisions pas partie de ce monde, c'est tout de même étonnant. On dit aussi "les chrétiens et les hommes d'aujourd'hui" comme si les chrétiens n'étaient pas des hommes d'aujourd'hui. Ou l'on dit encore "l'Église et le monde", comme si ce monde était coupé en deux, d'une part les bons qui sont évidemment l'Église, et d'autre part les mauvais qui seraient les gens qui ne font pas partie de l'Église. Ce n'est pas par mauvaise volonté qu'on s'exprime ainsi, c'est simplement parce que le langage est ainsi fait : effectivement, pour dire les choses, nous avons des mots et la plupart du temps nous les faisons jouer les uns par rapport aux autres.

       Petit à petit, nous en venons à avoir une idée du monde comme d'une réalité qui nous serait extérieure, qui nous serait étrangère, et l'on finit aussi par penser que ce monde va à sa perte tandis que nous, nous bâtissons, nous construisons patiemment notre salut comme les fourmis leur fourmilière, ou les abeilles leur gâteau de miel. Cela n'est pas très juste, ni très sain : il suffit de le voir aujourd'hui, cette attitude peut déclencher de la part de ceux qui ont une attitude religieuse en général vis-à-vis de ceux qui n'en ont pas, des réflexes de peur, de crainte, des réflexes d'incompréhension, de mépris, on voit assez souvent aujourd'hui des chrétiens qui méprisent le monde, on constate parfois aussi des réflexes de récupération, on veut que tout le monde soit chrétien et bien-pensant comme nous", etc... etc... Et c'est pour cela, je crois, qu'il est bon de temps en temps de nous replonger aux sources, et de voir ce que veut dire : "le monde" dans le texte du Nouveau Testament. Or chez saint Jean, ce n'est pas aussi difficile à comprendre qu'on serait tenté de le croire.

       Pour saint Jean, le monde c'est "le monde tel qu'il va", j'allais dire : le monde tel qu'en parle le journal, ce sont les choses humaines telles qu'elles se déroulent au jour le jour, avec leur lot de peine, de joie, de bonheur, de malheur, des moments de satisfaction, d'immenses détresses, des catastrophes et la mort. Le monde est ce dont nous avons finalement l'appréhension la plus naturelle et la plus spontanée. Pourtant il y a comme un coefficient négatif : ce monde est embarrassé avec lui-même. Ce monde n'est pas au clair avec lui-même. Le monde, chez saint Jean, c'est une création qui essaye de se débrouiller toute seule en pressentant plus ou moins obscurément qu'elle ne possède pas la clef de son mystère. Le monde, c'est le monde tel qu'il va, et qui essaie à tout moment d'étouffer les questions qui se posent pour essayer de trouver des solutions : pas nécessairement des solutions toutes faites, des solutions qui permettent de penser que les choses vont bien, et ainsi de ne pas soulever le couvercle de la marmite pour voir ce qui bout à l'intérieur. Et par conséquent, ce monde est un peu comme aveuglé, il n'y voit pas très clair, il est au moins myope, sinon affecté de cataracte. Ce monde ne voit plus et ne sait pas très bien où il va. Certes il a beaucoup de théories, beaucoup d'idées, mais le fond du problème, le monde ne le connaît pas, on ne le voit pas.

       Où va ce monde ? point d'interrogation, silence. D'où vient ce monde ? à l'époque de l'évangile beaucoup de gens croyaient que le monde avait toujours existé et qu'il était quasiment éternel. Comment se comprend l'histoire de ce monde ? Beaucoup de païens, à cette époque-là, pensaient que c'était une histoire cyclique où les mêmes choses devaient revenir régulièrement, de milliers d'années en milliers d'années. Dans tout cela, rien d'enthousiasmant, mais surtout une énorme angoisse, parce qu'on ne sait pas très bien d'où l'on vient ni où l'on va et que ce monde a toujours un peu tendance à refermer la question, à vivre entre parenthèses.

       Or que se passe-t-il ? Jésus vient dans le monde. Et cela brise tous les schémas préétablis. A partir du moment où le Christ vient pour dire à ce monde : "la solution de ton mystère est en dehors de toi et au-delà de toi" cela ne fait qu'accentuer, de façon terrible, la situation de malaise. Car, jusque-là peut-être, on ne se posait pas trop la question, mais maintenant il y a quelqu'un qui a l'effronterie de dire qu'Il détient le secret de l'énigme de ce monde et que l'histoire de ce monde trouve sa raison d'être au-delà d'elle-même. Et il n'est pas étonnant qu'à partir de ce moment-là, cela déchaîne dans le monde, pardonnez-moi l'expression, tous "les vieux démons". A partir du moment où le monde est confronté à sa destinée transcendante, à partir du moment où le monde reçoit cette interrogation en pleine face, par les disciples envoyés pour demander à ce monde : "d'où viens-tu ? où vas-tu ?  Et nous allons te dire de la part du Christ que tu vas au-delà de toi-même", ce monde est alors bouleversé de l'intérieur.

       Ainsi chez saint Jean, comme dans la plupart des évangiles, le combat des disciples avec le monde est, d'une certaine manière, terrible, car le monde n'a pas envie d'être mis devant une destinée qui le dépasse, il cherche à rester tranquille, et à filer des jours heureux. Or précisément, la mort et la Résurrection du Christ, et la parole des disciples envoyés dans le monde, sont là pour raviver sans cesse la blessure de ce monde qui sent bien qu'il n'a pas "résolu ses problèmes". Et le malaise du monde surgit radicalement en face de l'évangile, en face de Jésus-Christ venu dans le monde, en face des disciples envoyés dans le monde. Et de ce malaise il ne faut pas dire qu'il est ailleurs ou en dehors de l'Église, il est en nous, il passe à l'intérieur de nous-mêmes, nous sommes chacun de nous une réalité du monde qui a peur de se poser les questions de sa destinée, nous sommes sans cesse des êtres qui, à tout moment, remettons un couvercle sur notre cœur pour ne pas nous poser trop de questions et pour faire que les choses aillent le plus tranquillement possible.

       Précisément tel est le mystère du monde, c'est le débat de l'Église et du monde, non pas un débat entre deux personnes totalement extérieures l'une à l'autre, mais entre ce monde en tant qu'il a envie de boucler la question, de ne pas trop en parler, et d'autre part ce même monde en tant qu'interpellé par la venue de celui qui vient d'ailleurs que le monde, pour dire à chacun d'entre nous : "ta véritable destinée est hors de ce monde, elle est au-delà de toi, ta destinée, c'est Dieu". Alors, vous comprenez,la tentation permanente des chrétiens : c'est, d'une certaine manière, de vouloir jeter le bébé avec l'eau du bain, de considérer que tout ce qui est du monde est mauvais, car sans avenir, et de dire que le monde est tout entier mauvais, que rien ne va plus, que dans les générations précédentes, tout allait beaucoup mieux, etc … etc … , vous connaissez ce genre de discours, peut-être le pratiquez-vous vous mêmes ! Or en réalité, un tel point de vue est faux. Ce monde, il est tenu par son péché et aucun d'entre nous n'a envie de voir en face que nous sommes appelés vers un ailleurs. Chaque fois que nous sommes mis en face de la mort qui est la question de notre ailleurs, nous en avons très peur, et nous fermons les yeux. Nous sommes tous pareils, en ce sens-là, nous sommes tous de ce monde, nous avons tous peur de nous avouer que la destinée de ce monde le transcende, le dépasse, et que cette destinée c'est Dieu. Et en même temps, comme pour exorciser nos peurs, nous avons envie de nous forger un ennemi imaginaire qui serait précisément le monde, celui qui est fermé, celui qui est damné, celui qui est au pouvoir du mal.

       C'est précisément le piège dans lequel il ne faut pas tomber, ce serait un péché contre le dessein de Dieu, car le Christ dit : "Sanctifie-les dans ta vérité". Est-ce qu'il n'y aurait que quelques individus choisis, dont nous serions évidemment, qui auraient droit à la parfaite sainteté ? Mais c'est faire injure à Dieu que de croire qu'Il aurait tracé un trait sur toute une partie de sa création, en la vouant au mal. En réalité le monde entier reste ce lieu qui, malgré toutes ses peurs et toutes ses fermetures, reste digne d'être interpellé, d'être appelé par la parole de Dieu, pour que se pose à lui la question de sa sainteté. Et c'est pour cette raison que nous sommes envoyés, c'est pour cela que le Christ, au moment de mourir, de passer de ce monde au Père (Il ne dit pas "à l'autre monde", Il dit "au Père"), pense à ses disciples en tant qu'ils sont envoyés. Désormais les destinées de l'Église et du monde sont indissolublement solidaires, c'est Dieu Lui-même qui a tissé les liens. Et par conséquent en face du monde, nous ne pouvons pas nous payer le luxe d'une relation de distance, de mépris, de désespoir ou d'amertume, quoi qu'il se passe, mais nous sommes obligés sans cesse de jouer ce rôle évidemment terrible et pas commode qui est de poser sans cesse au monde la question de sa destinée. Tel est le sens de notre vie. Vous me direz "voilà qui ne sert pas à grand-chose !" Eh bien, si, cela sert beaucoup, parce que Dieu a voulu que ce soit ainsi. Et je crois précisément que c'est là une des grandeurs de notre existence chrétienne, il ne s'agit pas de conquérir le monde, manière un peu simpliste de voir les choses, mais c'est plutôt de chercher sans cesse, par notre propre vie, par notre propre attitude, à poser au monde la question de savoir quelle est sa destinée.

       AMEN