LA GLOIRE DU CHRIST EST NOTRE GLOIRE

Ac 1, 12-14 ; 1 P 4, 13-16 ; Jn 17, 1-11 a
Septième dimanche de Pâques - année A (23 mai 1993)
Homélie du frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, en ce dimanche après l'Ascen­sion l'Église propose à notre méditation et à notre prière ce magnifique texte du chapitre dix-septième de saint Jean qu'on appelle souvent la prière sacerdotale. Cette prière du Christ est une prière pour l'unité, c'est l'objet de sa troisième partie que nous lisions hier. C'est aussi une prière sacrificielle. Mais c'est d'abord et avant tout une prière du Christ pour la gloire, et telle est la signification fondamentale de la première partie de cette prière que nous venons d'entendre : "Père, glorifie ton Fils, pour que ton Fils te glorifie. Père, glorifie-Moi de la gloire que j'avais auprès de Toi avant que fut le monde."

Prière pour la gloire. Que signifie donc ce mot de gloire dans la bouche du Christ ? La gloire, en grec : doxa, c'est le rayonnement, l'illumination, c'est la manifestation éclatante de ce qu'une chose, une réalité est dans sa profondeur. La gloire, en hébreu : kabod, veut dire le poids, plus exactement la densité, l'intensité intérieure d'une réalité. Quoi qu'il en soit de ces significations, qui d'ailleurs se rejoignent, quand le Christ parle de la gloire, il est clair qu'Il parle de sa divinité, de sa nature divine : "Père, glorifie ton Fils, pour que ton Fils te glorifie. Père, glorifie-Moi de la gloire que j'avais auprès de Toi avant que fut le monde car tout ce qui est à Moi est à Toi, et tout ce qui est à Toi est à Moi."

Ainsi par avance se trouvent déjouées toutes les opinions réductrices qui n'ont voulu faire du Christ qu'un homme qui se serait fait Dieu, qui aurait été élevé à la dignité divine. Le Christ, c'est Dieu de toute éternité qui s'est fait homme, qui est venu chez nous : "Père, glorifie-Moi de la gloire que J'avais près de Toi avant que fût le monde".

Le Christ, et c'est pourquoi cette prière est une prière de l'Ascension, demande au Père de Lui donner à nouveau cette gloire qu'Il avait près de Lui de toute éternité. Est-ce à dire que le Christ qui était Dieu a cessé d'être Dieu pour se faire homme, comme une sorte de parenthèse humaine au milieu de son éternité divine, et qu'au moment de l'Ascension Il cesserait d'être homme pour redevenir Dieu ? Comme en cette autre parole de Jésus en saint Jean 16, 28, qu'on pourrait aussi interpréter de cette manière: "Je suis sorti du Père et venu dans le monde. Maintenant Je quitte le monde et Je retourne au Père".

Mais telle n'est pas la signification des paroles de Jésus. Pas plus que Jésus n'a cessé d'être Dieu en se faisant homme, pas plus qu'Il n'a quitté le face-à-face avec le Père pour s'incarner dans le sein de la Vierge Marie, pas davantage il ne quitte aujourd'hui sa nature humaine pour retourner auprès du Père tel qu'Il en était sorti. "Je suis sorti du Père et venu dans le monde. Je quitte le monde et Je retourne au Père". Jésus ne retourne pas auprès du Père exactement comme il en est sorti. Il est sorti comme Dieu du sein du Père, Il s'est fait homme en venant dans le monde dans le sein de la Vierge Marie. Maintenant c'est comme homme qu'Il retourne auprès du Père.

En venant dans le monde, Jésus n'a pas cessé d'être Dieu, mais Il a adopté notre manière humaine de vivre, Il a en quelque sorte mis entre parenthèses sa manière divine de vivre. Comme dit saint Paul : "Lui qui était de condition divine, Il n'a pas voulu garder jalousement le rang qui l'égalait à Dieu, mais Il s'est anéanti prenant la condition d'esclave". Maintenant Jésus sans quitter cette condition hu­maine, sans quitter cette condition de serviteur et d'esclave qu'Il a prise à notre image, reprend auprès du Père sa condition divine, sa manière divine d'exis­ter. Mais c'est précisément son humanité, cette huma­nité qu'Il a prise du sein de Marie, cette humanité en tout semblable à la nôtre qui maintenant est glorifiée, c'est-à-dire est introduite au sein même de la vie di­vine, reçoit tous les privilèges de la vie divine, c'est cette humanité du Christ semblable à la nôtre qui est divinisée.

Tel est le mystère de l'Ascension, Jésus, Dieu de toute éternité, homme depuis son Incarnation, ne cesse pas d'être homme en retournant auprès du Père, mais son humanité se trouve remplie de la gloire, de la lumière, de la densité de la vie divine. Son huma­nité qui est semblable à la nôtre, et par conséquent notre humanité semblable à la sienne se trouve dé­sormais à la droite du Père, se trouve désormais dans la gloire de Dieu. Notre humanité, frères, votre nature humaine, ma nature humaine, notre nature humaine commune, celle que nous avons en commun avec Jésus, celle que Jésus a prise à notre image, voici qu'elle est maintenant, en Lui, la sienne et la nôtre aussi, glorifiée auprès du Père. Le mystère de l'As­cension, c'est le mystère de la gloire, de la splendeur, de la beauté, de la profondeur, de la densité, de l'in­tensité divine, de la vie divine s'emparant de l'huma­nité du Christ et, à travers son humanité, s'emparant de notre humanité. Tel est le sens de cette prière sa­cerdotale du Christ par laquelle, au moment de quitter ce monde, Il demande à son Père de Lui donner la gloire qu'Il avait auprès de Lui dès avant le commen­cement du monde.

Mais il y a davantage. Cette prière sacerdotale que nous lisons avec la liturgie, à juste titre, au mo­ment de l'Ascension du Christ puisqu'elle nous en dévoile le mystère profond, cette prière, l'évangéliste Jean l'a située intentionnellement à la fin du dernier entretien de Jésus avec ses disciples, à la fin de ce dernier repas de la Cène au cours duquel il leur a laissé l'eucharistie, et par conséquent immédiatement avant sa Passion. C'est donc au moment même où Jésus va être déchiré, où Jésus va être anéanti sur la croix, où Jésus va être défiguré, c'est à ce moment-là que Jésus demande à son Père la gloire. La prière pour la gloire qui est la prière de l'Ascension du Christ, est aussi la prière de la Passion du Christ. Et cette manière de situer ce texte dans son évangile, cette manière que saint Jean a voulue, nous révèle l'unité profonde du mystère pascal de Jésus.

La Résurrection de Jésus, la glorification de Jésus, la divinisation de l'humanité de Jésus, la divini­sation de notre humanité unie à celle de Jésus, ne sont pas un deuxième temps qui succéderait à la Passion comme la récompense au sacrifice. Ce n'est pas parce que Jésus d'abord a accepté d'être humilié a accepté de souffrir, de mourir que, en quelque sorte en échange, Dieu Lui donne la vie, la Résurrection la gloire, Lui rend l'éternité. Cette manière de nous re­présenter les choses en deux temps successifs n correspond pas à la profondeur du mystère, ne corres­pond pas à ce que saint Jean veut signifier en plaçant cette prière pour la gloire avant la Passion du Christ. Et d'ailleurs ce n'est pas un hasard, ce n'est pas une distraction de la part de l'évangéliste, car saint Jean insiste : un peu avant cette prière sacerdotale au cours du même dernier entretien de Jésus avec ses disciples, quand Judas vient de sortir pour livrer Jésus et donc pour mettre en marche en quelque sorte tout le pro­cessus de la Passion, au moment précis où Judas sort, Jésus dit : "Maintenant le Fils de l'Homme est glori­fié" (Jean 13, 31). C'est donc une intention bien claire et bien précise de la part de saint Jean que de lier la gloire à la Passion, que de voir la gloire dans la Pas­sion même du Christ.

Non point que la gloire se résolve dans la souffrance, non point que la splendeur divine du Christ soit tout entière absorbée par sa mort sur la croix, mais le mystère ici est extrêmement profond La gloire du Christ, la divinisation de la chair du Christ qui est aussi gloire, divinisation de notre propre chair, a dû atteindre notre être dans ses plus grandes profon­deurs, dans ses plus grandes ténèbres, ses plus gran­des bassesses. Jésus ne se contente pas de nous don­ner la gloire comme en la surajoutant à notre condi­tion humaine, Il nous la donne comme pénétrant cette condition humaine, la pénétrant non seulement dans son humilité de créature, mais même dans son abais­sement. C'est au plus profond de notre misère, c'est au plus profond de notre souffrance, au plus profond de notre douleur et même de notre péché que Jésus veut planter l'étendard de son amour. C'est au plus profond de notre ingratitude, au plus profond de notre refus de l'amour que Jésus veut apporter son amour. C'est pour guérir tout ce qui en nous est blessé, cassé, noué, tout ce qui en nous est refus et fermeture que Jésus vient briser les barrières de notre cœur, que Jésus vient ouvrir les portes de notre tombeau pour y faire entrer la puissance, la lumière et la splendeur de son amour.

C'est pourquoi la gloire de Jésus ne se sura­joute pas, ne vient pas après la souffrance, mais elle commence au plus profond de l'abîme. La gloire de Jésus, c'est l'amour rédempteur de Dieu c'est-à-dire l'amour qui va jusqu'à racheter tout ce qu'il y a en nous comme manque et comme refus d'amour. C'est l'amour rédempteur de Dieu qui vient au creux de notre souffrance, au creux de notre pauvreté, de notre misère. Tel est le sens de la Pâque du Christ : non pas un épisode humain auquel succéderait un rétablisse­ment dans la nature divine, non pas un épisode de souffrance auquel succéderait comme une récom­pense la gloire, mais la gloire envahissant les ténè­bres, la gloire dissipant l'obscurité et toutes les om­bres, l'amour vainqueur du péché. Dieu, c'est-à-dire l'amour puisque Dieu est amour, Jésus qui est Dieu vient au plus profond de notre humanité pour y ap­porter sa splendeur divine c'est-à-dire pour apporter l'amour, la capacité de transcender toutes nos souf­frances, toutes nos misères, toutes nos erreurs, tous nos péchés par la vigueur de son amour.

Et c'est pourquoi cette divinisation de notre être profond qui se réalise d'abord en Jésus et qui de Lui, se communique à nous, va se répandre de siècle en siècle et à travers toutes les générations dans toute l'histoire des hommes et jusqu'aux extrémités du monde, par l'Esprit de Dieu, cet Esprit d'amour ré­pandu dans nos cœurs, comme le dit saint Paul (Rom. 5, 5), et qui va, dans les moindres fibres de notre être, apporter cette lumière, cette force divine, cette pré­sence divine, cette vie divine.

Frères et sœurs, le mystère de l'Ascension c'est le mystère de notre résurrection à la vraie vie, de notre transformation, de notre transfiguration. Frères et sœurs, cette transfiguration de ce que nous sommes est déjà à l'œuvre. Dans la mesure où nous nous lais­sons pénétrer par l'amour de Dieu, dans la mesure où nous nous laissons envahir par l'Esprit de Dieu, où nous nous unissons dans notre cœur, à l'esprit, à la chair de Jésus, dans la mesure où nous ne faisons qu'un avec le Christ descendu dans les enfers, avec le Christ enseveli, avec le Christ mort sur la croix, avec le Christ ressuscité des morts, avec le Christ monté dans la gloire, avec le Christ assis à la droite du Père, dans la mesure où nous ne faisons qu'un avec Lui, dans la mesure où l'Esprit nous configure à ce Christ, dès maintenant l'amour est à l'œuvre dans notre cœur, dès maintenant l'amour transforme tout ce que nous sommes, dès maintenant l'amour commence à être victorieux de notre manque d'amour, de notre péché, de notre refus d'amour. Dès maintenant l'amour donne un sens à toutes nos souffrances, l'amour donne un sens à toutes nos pauvretés et à toutes nos misères.

Frères et sœurs, la fête de l'Ascension c'est la fête de notre aboutissement, c'est la fête de la pléni­tude de l'humanité, la fête de l'avenir de l'homme, de l'avenir de chacun d'entre nous. Oui, notre avenir avec le Christ est dans le ciel, non pas ailleurs, non pas au loin, non pas dans un autre monde, mais dans ce monde transfiguré, dans ce monde ressuscité, dans ce monde reformé par l'amour de Dieu, par l'Esprit d'amour de Dieu.

 

 

AMEN