L'ASCENSION INTÉRIEURE
Ac 7, 55-60 ; Ap 22, 12-14+16-17+20 ; Jn 17, 20-26
Septième dimanche de Pâques - année C (31 mai 1992)
Homélie du frère Michel MORIN
Dévoilement :"qu'ils contemplent ma gloire" (v.24)
Parousie : "comme Toi, Père tu es en moi et moi en Toi,... moi en eux" (v.21 et 23) ;
Eschatologie, réalité dernière : "Je veux que là où Je suis, eux aussi soient avec Moi".
Voilà de façon très simple parce que vraie, sans discours superfétatoire, ce que nous célébrons dans la foi catholique lorsque nous parlons ou chantons la parousie, l'apocalypse ou l'eschatologie, tout autre argumentation ou explication ne concernent pas la foi des chrétiens. Cela tient à ce qu'on appelle le retour religieux qui n'a, la plupart du temps, rien de chrétien, cela tient aussi, comme je le suggérais, à l'imaginaire de l'homme qui n'a qu'un désir le combler pour se sécuriser.
Méditons un instant sur cet évangile. Je voudrais d'abord souligner et c'est son aspect, je crois, le plus prégnant et en même temps le plus attirant : il s'agit d'une prière de Jésus. Le premier élément de cette prière de Jésus nous est donné au début : "Père, Je ne Te prie pas simplement pour ceux-là (les apôtres) mais pour tous ceux, qui accueillant leur parole, croiront en Moi". Le Christ Jésus, aux heures de sa Passion, aux heures de son Apocalypse c'est-à-dire du dévoilement de son mystère, aux heures de son eschatologie en se manifestant comme réalité dernière, aux heures de sa Parousie en nous donnant sa présence dans les sacrements, le Seigneur Jésus a prié pour nous. Il a prié pour ceux qui accueillent la parole des apôtres et, dans cet accueil, croiront en Lui. Ce qui signifie que notre assemblée dominicale, puisqu'elle est le fruit de la prière du Seigneur Jésus, dans l'accueil de sa parole et dans la foi, le signe visible de la fin des temps, dévoilement, au-delà des choses du monde, de la présence réelle du Ressuscité comme étant notre fin dernière. La célébration eucharistique du dimanche, c'est l'apocalypse, et la parousie et l'eschatologie. Ceci nous renvoie à ce que nous appelons justement la venue du Seigneur.
Or nous lisons les textes de la venue du Seigneur dans ce temps liturgique où nous célébrons son départ, son Ascension. Et je vous ferai remarquer que, dans l'oraison de cette messe, il est souligné un aspect de la venue du Seigneur en même temps que de son départ : "Nous croyons que le Sauveur des hommes est auprès de toi dans la gloire, fais nous croire qu'Il est encore avec nous jusqu'à la fin des temps". Si ces deux termes n'étaient pas contradictoires, ils se réaliseraient en même temps, et s'il n'y avait pas deux temps, le départ et la venue, et si ceci était le même événement, événement que nous vivons maintenant, alors l'Ascension ne serait pas une sorte de départ géographique, cosmique ou chronologique du Christ hors du temps et de l'histoire. Si l'Ascension, c'était, plus profondément et plus humblement, l'Ascension du Christ à travers les réalités de notre vie. Cette montée christique qu'évoquait Teilhard de Chardin à l'intérieur même des choses, cette montée de la création nouvelle dans la chair même de la création ancienne. Le Christ, lorsque nous disons qu'Il est dans la gloire, à la droite du Père, ne proclamons nous pas que nous sommes, nous, la gloire du Père, parce que créés dans la puissance de sa droite, c'est-à-dire de son amour, et revêtus de sa gloire c'est-à-dire sa présence ? N'est-ce pas cela que proclamait saint Irénée quand il écrivait : "La gloire de Dieu c'est l'homme vivant, la vie de l'homme, c'est de voir Dieu ?" N'est-ce pas cela que proclamait saint Grégoire le Grand dans une homélie sur l'Ascension où il disait : "Toute la réalité visible du Rédempteur est passée dans notre réalité visible par les sacrements ?" Et si ce mystère de l'Ascension tournait notre regard non pas vers le ciel, au sens général du terme, mais vers notre cœur, ce ciel plus intérieur à nous-mêmes qui est l'horizon de notre vie véritable. Si ce mystère de l'Ascension, c'était vraiment cette présence vivante de Jésus au cœur même de la création pour l'entraîner vers le Père ?
En ces temps, nous sommes des chrétiens très actifs, c'est vrai, nous sommes des chrétiens très engagés, on nous le rappelle souvent, nous sommes des chrétiens qui doivent devenir responsables, mais nous sommes chrétiens d'abord par la dimension intérieure de notre vie, Car le Christ vit dans l'homme. Depuis qu'Il est ressuscité des morts, il ne fait pas le mort dans la vie des hommes. Depuis qu'Il est dans la gloire du Père, il a atteint ce qu'il y a, au plan terrestre, de plus glorieux pour le Père : l'humanité, ce qu'il y a de plus humble et en même temps de plus grand et de plus vrai. J'aime bien cette remarque que je vais commenter hors de son contexte de l'évangéliste saint Marc, disant de Jésus qu'Il apparaît à ses disciples "sous d'autres traits". Et si ces autres traits qui portent la présence de Jésus, c'étaient les nôtres aujourd'hui. Et si les traits du Ressuscité, c'étaient les traits de l'homme d'aujourd'hui ? Et si le Christ venait souffrir et mourir dans les souffrances et la mort de l'homme. Et si c'était là qu'Il ressuscitait et que cela faisait monter l'homme dans la gloire du Père. Si les traits du Ressuscité, c'étaient les nôtres lorsque nous passons comme Lui de toute forme de mort à la résurrection, de toute forme de misère à sa tendresse, de toute forme de détresse à sa vie et à sa gloire.
Il y a dans le monde deux mouvements : la "terre des mourants", comme l'appelait Claudel et la terre des vivants, un mouvement qui nous conduit inexorablement vers la mort, disparition, mouvement de la finitude. Il y a un autre mouvement qui nous conduit vers l'infini, vers l'éternité, vers la vie de Dieu. Et si, depuis l'Ascension, ces deux mouvements n'étaient pas opposés ni contradictoires ? Si nous vivions ce mouvement vers la mort, vers toute mort comme étant celui-là même qui nous conduit à la vie? Les apôtres ont fréquenté le Christ vivant dans sa chair humaine jusqu'en sa mort et sa Résurrection, à nous de le fréquenter et de le découvrir vivifiant notre chair humaine à travers toute montée vers toute résurrection. La venue du Seigneur, ce n'est pas pour demain, ce n'est pas pour ailleurs, c'est pour l'homme, chaque homme, ici et maintenant.
Je vous invite en ces temps de Pentecôte, dans la force de l'Esprit Saint, la gloire de Dieu puisqu'il fait la communion du Père et du Fils, assurant leur présence réciproque et intime, c'est Lui cette gloire que Jésus nous a donnée au nom du Père, c'est en Lui que nous contemplerons comme source unique de communion entre Dieu et tous les hommes à la fin des temps. Qu'en ces jours de Pentecôte nous puissions mesurer de façon plus forte et plus intense, que l'Église vit toujours sous le coup d'une immensité intérieure, la présence du Christ ressuscité, que cette immensité donne sa grandeur et son prix à toutes nos petitesses, étroitesses et finitudes parce qu'à l'intérieur même de cette création, le Christ est présent, le Christ est vivant, le Christ est ressuscitant et ne cesse de monter dans la gloire du Père parce qu'Il ne cesse de nous appeler depuis sa présence intime, au plus profond de nous.
J'aime, à propos de ce double mouvement qui n'en est qu'un, vous laisser cette pensée d'un peintre, Degas qui écrivait : "C'est le mouvement des êtres et des choses qui nous réconforte. Si les feuilles des arbres étaient immobiles, les arbres seraient infiniment plus tristes, et leur tristesse serait la nôtre". le mouvement du Christ ressuscité en nous qui vivifie tout être et toute chose, c'est notre réconfort. Si nous n'avions pas ce mouvement intime et intérieur qui réclame toute notre attente c'est-à-dire toute notre attention, nous serions des êtres immobiles et infiniment tristes. Que l'Esprit nous révèle et nous fasse consentir à ce mouvement d'ascension et de résurrection pour que là soit notre force et que là soit la fin de toute tristesse, "Vous me verrez, vous vous réjouirez et nul ne vous ravira cette joie".
AMEN