L'EGLISE, MYSTÈRE DU DON DE DIEU DANS LE MONDE MAIS PAS SELON LE MONDE
Ac 1, 12-14 ; 1 P 4, 13-16 ; Jn 17, 1-11 c
Septième dimanche de Pâques - année A (27 mai 1990)
Homélie du frère Michel MORIN
Je voudrais vous proposer quelques réflexions sur cette Église que nous sommes. Pour bien la comprendre et donc mieux en vivre, revenons donc à cette source, où l'eau est toujours pure et ainsi délestons-nous de tout ce que l'histoire a charrié, jusqu'à parfois se confondre avec l'eau même. La première réflexion l'Église est essentiellement composée de trois éléments dont le texte des Actes des apôtres nous révèle la teneur et la nécessité. Lorsque les apôtres quittèrent la colline de Béthanie d'où le Christ s'éloigna d'eux, saint Luc nous dit qu'ils étaient dans une grande joie, il n'y a pas l'ombre d'une tristesse dans le cœur des apôtres lorsque le Christ leur a dit : "Vous ne Me verrez plus". Voilà la première caractéristique qui nous est donnée sur l'identité de la première communauté ecclésiale. Mais la joie de quoi ? La joie de croire que le Christ, Fils de Dieu, absent physiquement, est réellement présent. Où ? avec eux, en eux. Ils sont la présence du Christ, non seulement chargés de dire la parole de Dieu, mais d'en vivre intérieurement, au plus profond d'eux-mêmes. Ils sont désormais le corps du Christ dans le monde, la face visible du Christ invisible. "Il faut que je m'en aille". Pourquoi faut-il que le Christ s'en aille? pour que les apôtres deviennent sa présence dans la force de l'accomplissement de ses promesses, dans la puissance de son Esprit Saint. La première caractéristique est celle d'une joie apostolique et ecclésiale, joie à cause de la foi, foi au Christ présent en nous et par nous.
La deuxième caractéristique : il s'agit d'une assemblée de prière. L'Église a commencé, exactement comme nous sommes là, aujourd'hui, en prière, chaque fois que l'Église se rassemble pour prier et célébrer la Pâque du Seigneur, nous n'avons pas à remonter aux sources, nous y sommes. Le Christ fait jaillir en nous et pour le monde la source toujours nouvelle de sa présence de ressuscité dans la prière. Ceci signifie que l'Église est toujours, hier, comme aujourd'hui, comme demain, l'acte gratuit du don de Dieu pour les hommes. Elle n'est en aucun cas ce que les hommes veulent en faire, ce qu'ils en rêvent. L'Église est un acte de Dieu qui fonde, dans et pour le temps, la présence visible de son Fils sur la terre. Voilà pourquoi nous sommes rassemblés. Et maintenant je n'ai pas d'autre raison de croire en la présence du Christ aujourd'hui que de vous voir ici. Car autrement, si le Christ n'était pas présent dans ce monde, vous y seriez, vous, ici, dans cette église ? non, vous auriez été au bord de la mer ou dans la montagne. Nous sommes les uns pour les autres, dans la joie et dans la foi en assemblée de prière, le signe visible de la présence du Christ invisible. Nous sommes un don de Dieu, nous sommes constitués par le don gratuit de Dieu, il nous faut pour devenir l'Église recevoir ce don, y adhérer, en vivre avec bonheur et rayonnement pour ce monde. Voici l'acte toujours renouvelé de la naissance de l'Église.
Je voudrais à partir de ceci faire deux remarques la première sera d'ordre personnel, la seconde évoquera notre réalité communautaire. Vous savez que nos ancêtres, dans la foi, avaient l'habitude de planter des croix, de construire des calvaires, ce n'est pas une caractéristique de la Provence, probablement parce que l'évangélisation a dû passer plus vite qu'on ne pense, ils plantaient des croix pour signifier que la croix du Christ, c'est-à-dire son mystère pascal, était en chemin dans leur vie, était le chemin de leur vie, une réalité vivante et dynamique symbolisée dans la mémoire visuelle, matérialisée dans l'espace et le temps. Ces croix plantées n'étaient pas pour eux de purs monuments de prière mais ce signe visible d'une vie chrétienne où s'accomplissait la marche de l'évangile, la route de l'Esprit Saint, dans l'énergie de la foi, de la joie, de la prière. Pour nous aujourd'hui, la foi n'est-ce pas un peu une croix plantée aux carrefours de nos vies ? on passe devant de temps en temps, à l'occasion on regarde, vite un signe de croix, on se souvient, une pensée pour le Bon Dieu et puis on continue sa route. Où en êtes-vous de votre foi ? une balise, un repère, quelque chose que l'on regarde de temps en temps, surtout par mauvais temps ? Ou bien est-ce vraiment la force même de votre vie ? non pas quelque chose que vous suivez de loin en loin, mais quelqu'un qui vous tient tellement à cœur que vous ne pouvez pas, un instant, vous en absenter. N'avons-nous pas fait de la foi, du mystère vivant de l'Église une sorte de panneau indicateur, de borne kilométrique, sur ces échangeurs d'autoroute qu'est notre vie, que nous conduisons à la manière du code de la route et non plus dans la vie de l'évangile, dans la foi vivante qui vient labourer notre vie, faire fructifier notre cœur, féconder notre humanité.
Le deuxième point est d'ordre plutôt communautaire. Je vais m'y attarder un peu, mais vous allez bien comprendre ce que je veux dire et personne ne se sentira trop visé, un petit peu quand même, sinon ça n'aurait pas d'intérêt. Je lis dans certaines revues, j'entends dans certains discours, en interview, que l'Église d'aujourd'hui doit reprendre en main les valeurs de la société, qu'elle retrouve son élan de chrétienté, qu'il faut refaire une Europe de la foi ou des valeurs chrétiennes et pour ce faire, se lancer dans la nouvelle évangélisation. Je suis tout à fait d'accord sur ces expressions-là et je ne mets aucun doute sur la justesse de ceux qui les proposent, puisqu'en l'occurrence elles viennent en grande partie du pape Jean Paul II et de ses collaborateurs. Cependant je voudrais que l'on comprenne bien ce qu'elle veut dire, sans malentendu ni confusion. Car si nous pensons dans cette perspective avec des schémas historiques passés (qui d'ailleurs sont souvent plus composés de nos rêves et de nos nostalgies que de la réalité même) nous courrons le risque grave de nous tromper sur la marche de l'évangile, sur le sens vrai et nécessaire de cette nouvelle évangélisation ou de cette Europe de la foi, si vous voulez. Il ne s'agit pas de recommencer les croisades, repartir en guerre contre le monde contemporain, il mérite bien mieux que ça de notre part.
Il ne s'agit pas de nous reconstituer en chevalerie pour essayer, étendard en tête, de ré-ameuter les populations et d'aller délivrer je ne sais quelle terre aux mains de je ne sais quel impie contemporain. Vivons de la foi de l'Église et de l'annonce de l'évangile non pas pour ni avec les formes politico-militaires ou socio-historiques de la vie passée de l'Église. Distinguons bien dans la lumière de l'Esprit entre le mystère de l'Église et ses manifestations extérieures, Lui, le mystère a les paroles de la vie éternelle, les formes liées aux époques ou aux situations n'ont pas les paroles de la vie éternelle, Église dans le monde mais pas Église du monde : "Vous êtes dans le monde, mais vous n'êtes pas du monde.
Mais reprenons goût à une marche de l'évangile qui soit l'évangile marchant dans notre vie, et non pas organisation de grandes cavalcades au milieu de ce monde, qui d'ailleurs restera complètement indifférent. Saisissons bien que ce à quoi nous sommes appelés, c'est de recevoir le don vivant et vibrant de cette foi dans notre vie qu'elle prolongera ses chemins naturellement, c'est-à-dire spirituellement, vers nos frères, vers les autres pour toucher leur cœur. Il s'agit d'un acte de Dieu, pas d'une promesse ou d'une construction des hommes, un don spirituel gratuit. Nous encaissons cette tentation de nous raccrocher à certains pans du passé, pour nous sécuriser derrières des façades de l'histoire qui sont plus les lieux vivants de l'humanité d'aujourd'hui. Il y a par exemple la tentation de construire une "église populaire" conception héritée d'événements où le peuple a pris le pouvoir, plus exactement où on le lui fit croire, se débarrassant d'une autorité lointaine à l'exercice absolu, et l'on rêve d'une église où tout viendrait du peuple, celui qu'on appelle d'un terme que je trouve méprisant "la base", et qui n'est employé que par ceux qui se maintiennent encore au sommet. Notons aussi la tentation de refaire la soi-disant chrétienté du moyen-âge, où l'on pense que tout était admirablement ordonné sous les autorités enjointes du temporel et du spirituel, mais ce genre de mariage ne fut guère heureux et pacifique. Et puis, entre nous soit dit, cette période dite de chrétienté est la seule où l'Église se soit permis le luxe de plusieurs schismes majeurs, dont les blessures des premiers sont toujours douloureusement vécues, la rupture avec l'orient au onzième siècle et la séparation de la Réforme au seizième siècle et entre les deux, le grand schisme d'Occident, jusqu'à trois papes sur l'unique siège de Pierre, dont on est sûr que deux étaient faux et pas très certains que le troisième fut le vrai !
Frères et sœurs, soyons attentifs. En voulant vivre cette nouvelle évangélisation sur laquelle nous sommes tous d'accord car il s'agit de partager le don de Dieu, de donner à nos frères le goût de la foi, c est cela l'essentiel, et non pas de répéter des formes ou des structures, ou de prolonger envers et contre tout, certaines conceptions trop humaines, trop mondaines de l'Église. Comprenons donc bien : c'est un mystère, un don de Dieu qui est confié à tous les hommes, parce que Jésus est mort pour tous, il faut donc que nous ayons à cœur de le vivre parce qu'Il est mort pour nous et de le partager en tant qu'évangile, bonne nouvelle, non en tant que système de valeurs, de croisade ou d'épopée chevaleresque, non ce n'est pas cela qui est donné à l'Église dans le mystère de Dieu. Ces formes-là ont pu être adéquates à certains temps. Mais nous aimons, nous, assez notre monde contemporain pour lui livrer l'évangile pur et cru avec les formes qu'il comprendra dans sa sensibilité et sa culture actuelles, et nous sommes assez intelligents et imaginatifs pour trouver les moyens adéquats à l'évangélisation d'aujourd'hui. Ou alors de quelle Église sommes-nous ? de quel temps sommes-nous ? le Christ aime l'Église d'aujourd'hui dans le monde d'aujourd'hui, avec les hommes et les peuples d'aujourd'hui.
Alors en ce temps entre l'Ascension et la Pentecôte, nous qui sommes la présence du Christ, qui, une nouvelle fois, allons être régénérés dans la force spirituelle de l'évangile, vraiment soyons une assemblée de prière pour recevoir de Dieu le don de l'Église, pour en vivre et partager avec nos frères afin que l'évangile marche vers eux, que l'évangile marche en eux et qu'ainsi ils marchent avec nous vers le Dieu vivant et éternel. Voilà notre mission, c'est cela notre grandeur, et il faut que nous le vivions dans toute la pureté ecclésiale que le Christ a laissée à ses apôtres. Remontons aux sources, ou plus exactement tenons-nous toujours à la source pure de l'évangile, attentifs à ne jamais rien y mêler qui pourrait être un obstacle, un voile, ou devenir une impasse pour nos frères de ce temps. Car ils ont droit à l'évangile, ils l'attendent avec une impatience que nous ne pouvons pas nous permettre de décevoir.
AMEN