LA COMMUNION DES CHRÉTIENS EST UN FRUIT DE L’ESPRIT SAINT
Ac 7, 55-60 ; Ap 22, 12-14+16-17+20 ; Jn 17, 20-26
Septième dimanche de Pâques - année C (11 mai 1986)
Homélie du frère Jean-Philippe REVEL
En nous préparant donc à la Pentecôte, je voudrais vous montrer, à partir de l'évangile que nous venons d’entendre, comment l'Esprit est Celui qui non seulement habite en nos cœurs, mais qui façonne l'Église. Car l'Esprit ne se contente pas de venir en chacun de nous pour nous transformer en d’autres Christ, et faire de nous des membres vivants du corps du Christ, l'Esprit ne se contente pas de mettre chacun de nous en mouvement vers le Père en qui s’achèvera notre vie, mais l'Esprit nous rassemble aussi les uns avec les autres. Le mystère de la foi n’est pas un mystère individuel, c'est un mystère de communion, un mystère de communauté. L'Esprit n’est pas tant donné à chacun d’entre nous, après quoi nous nous retrouvions comme dans une sorte de fraternité de ceux qui ont reçu l'Esprit, bien plus profondément l'Esprit est donné à la communauté ecclésiale, et c'est en entrant dans cette communauté ecclésiale que nous recevons l'Esprit dont elle est remplie et comme saturée.
L'Esprit Saint, c'est l'Esprit qui nous unit les uns les autres, en une seule Église, l'Esprit qui fait que nous sommes un, non pas d’une unité à échelle humaine, à la manière de celle que le monde cherche ou qu'il essaie, plus ou moins maladroitement, de donner, mais d'une unité qui découle du cœur même de la Trinité. Ce sont les paroles que le Christ, au moment de mourir, adresse Lui-même à son Père : "Père que mes disciples soient un, comme nous sommes un". C’est l’unité même du Père et du Fils, cette unité éternelle, cette gloire et cet amour que le Père a eu pour le Fils de toute éternité, c’est cette unité-là qui va se répandre en nous qui va nous réunir les uns avec les autres.
Tel est le mystère de l'Église. L'Église n'est pas une association, une société, fût-ce une société surnaturelle, l'Église est la participation au mystère même de l'unité du Père, du Fils et de l'Esprit. "Comme Toi Père et Moi, nous sommes un, qu’ainsi ils soient un, eux aussi". L’unité des chrétiens entre eux, cette charité qui nous fait un, c’est la charité même qui existe entre le Père et le Fils, c’est leur amour qui est principe de vie.
On n’est pas unis les uns les autres simplement par des goûts communs, des intérêts communs, par une sorte de communauté de base faite de réactions similaires, d'options communes. C’est l'amour qui véritablement unit les cœurs et les êtres les uns les autres. Que deux personnes ne fassent qu'un, il n'y a que l’amour qui puisse le réaliser, car fondamentalement nous sommes juxtaposés, différents, distincts, étrangers les uns des autres, nous sommes imperméables et en quelque sorte impénétrables aux regards mêmes de ceux qui nous sont les plus proches. Il y a une intercommunicabilité de nos cœurs, de nos consciences, qui fait que nous croyons savoir ce que pensent ceux qui nous sont proches, mais au fond nous ne le savons jamais tout à fait avec certitude. Et bien, l'amour c’est ce surgissement qui franchit cette barrière apparemment insurmontable, c'est ce qui va au-devant de ces différences ou plutôt qui assume ces différences comme un enrichissement mutuel, comme un don qui se fait de l'un à l'autre, comme une sorte de joie partagée. L'amour c'est ce qui transforme toute différence, toute juxtaposition en une sorte d'unité plus profonde que précisément nous désignons par le mot de communion.
Ainsi au cœur de la Trinité, plus le Père donne ce qu’Il est au Fils et plus Il le fonde dans son Être de Fils, plus Il l'engendre dans sa particularité de Fils. Le Fils n’est jamais aussi Fils que quand Il se reçoit du Père, et le Père n’est pleinement Père qu’en donnant tout ce qu’Il est au Fils. C’est donc à la fois ce don et cette communion qui fondent la personnalité du Père, du Fils et de l'Esprit. Ainsi l'amour que nous avons dans nos cœurs, dans la mesure où il découle de cet amour qui se trouve dans le cœur du Père et qui, du cœur du Père jaillit dans le cœur du Fils, cet amour qui nous unit fonde en même temps nos différences, notre personnalité, notre unicité et aussi notre communion, notre unité.
Or, c'est l'Esprit Saint qui est l’amour même qui unit le Père et le Fils. L'amour de Dieu, l'amour qui est le cœur du mystère de Dieu, qui est le bonheur éternel de Dieu, est un amour si parfait, si puissants, si inimaginable que cet amour n’est plus seulement un sentiment, comme l'amour dans notre propre cœur. Quand nous disons que nous aimons quelqu'un nous parlons d’un sentiment profond certes, je l'espère, mais qui fait partie de nous, qui n’est pas identique à nous-mêmes. Tandis que pour Dieu l'amour est si fort, l'amour est si puissant qu'il devient une personne. C’est la personne même de l'Esprit Saint. L'Esprit Saint qui est la troisième personne de la trinité, c'est l'amour du Père, si profond et si dense qu'Il est une personne vivante.
C'est cet Esprit Saint qui est la communion unique du Père et du Fils, en étant Lui-même leur trait d'union, c'est cet Esprit Saint qui nous est donné. C'est-à-dire que cet amour qui est au cœur de Dieu est répandu dans nos cœurs. Saint Paul le dit : "L'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous est donné". Ce n’est donc pas un amour à échelle humaine, ce n'est plus un sentiment dont nous serions la source et dont nous aurions, en quelque sorte, la maîtrise. Ce n'est plus un sentiment qui serait à notre mesure. Nous sommes amenés à nous aimer avec l'amour que le Père a pour le Fils et que le Fils a pour le Père. Et cet amour va nous unir dans cette communauté qu’est l'Église qui va ainsi devenir un mystère qui nous dépasse de toutes parts. Nous ne savons pas comment nous aimer, nous ne savons pas comment sortir de nos limites, comment franchir toutes les barrières qui nous enferment en nous-mêmes. Mais l'Esprit de Dieu vient en nous. Il nous est donné pour briser ces barrières, pour nous faire ouvrir large les portes de notre être, pour nous donner aux autres et nous faire acceptation du don que les autres nous font d’eux-mêmes.
Frères et sœurs, quand nous sommes réunis le dimanche ou à tout autre moment de notre vie, car il ne faudrait pas que notre vie d'Église se réduise à ce rassemblement hebdomadaire, mais celui-ci doit être comme la pulsation fondamentale de notre vie quotidienne, quand nous sommes réunis, aujourd’hui ou au hasard de toutes les rencontres de notre vie, c'est l'Esprit Saint qui nous fait nous rencontrer, qui nous projette les uns en face des autres, qui met le cœur des uns dans le cœur des autres. C’est pourquoi nous devons savoir que celui ou celle qui est assis à côté de nous, maintenant, ne nous est plus étranger, c'est quelqu'un qui nous est aussi proche qu'un frère ou une sœur, et même qui nous est plus proche encore puisqu'il nous est aussi proche que le Père est proche du Fils et que l'Esprit qui nous unit est proche de chacun de nous. Alors il faut que nous acceptions que se réalise en nous ce mystère qui nous est donné et pour cela, il faut que nous y adhérions, car Dieu ne fait pas cela sans nous, en dehors de nous, au-dessus de nous ou à côté de nous. Dieu ne nous réunit pas en Église malgré nous. Dieu nous prend véritablement au plus profond de notre être et de notre cœur. Et c'est là que Dieu veut mettre son amour pour que véritablement il devienne notre amour, pour que nous soyons réellement capables d’aimer comme Dieu nous aime et comme Lui-même aime son propre Fils dans cet amour éternel qui est l'Esprit Saint. Cela demande une disponibilité de notre part, une ouverture de notre cœur. Il faut que nous laissions agir l'Esprit en nous, car si nous opposons un obstacle, si nous restons imperméables, insensibles à cette présence de l'Esprit, Il ne le fera pas contre nous, Il n’ira pas à l'encontre de notre liberté. Mais Il appelle notre liberté, Il l'attire, Il la suscite. Et nous devons, nous pouvons laisser cet Esprit nous envahir, ne faire plus qu'un avec nous-mêmes, ensemencer notre être profond pour que nous devenions véritablement membres de l'Église, c'est-à-dire pour que nous nous aimions comme Dieu nous aime et comme Dieu s'aime Lui-même.
Frères et sœurs, je vous en prie au nom du Seigneur, en cette fête de Pentecôte, laissez, vous prendre par l'Esprit de Dieu, laissons nous saisir par cet amour afin que nous soyons vraiment chrétiens, que notre communauté soit vraiment l'Église et que l'Esprit montre comme le disait le Christ, au monde que Jésus est envoyé par le Père afin que le monde croie.
AMEN