D'OU VIENT L'UNITÉ ?
Ac 1, 15-17+20-26 ; 1 Jn 4, 11-16 ; Jn 17 11 b -19
Septième dimanche de Pâques - année B (19 mai 1985)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
"Père Saint, garde en ton Nom ceux que Tu m'as donnés afin qu'ils soient Un comme nous sommes Un". La dernière prière du Christ, au moment où Il s'avance vers la mort est une prière pour l'unité. Cela est très important et nous révèle l'essence profonde de l'Église. Si l'on nous demandait, à brûle pourpoint : "à quoi sert l'Église", pourquoi le Christ a-t-Il voulu une Église, nous penserions spontanément que l'Église "ça sert" à être sauvés. C'est une sorte d'instrument qui, avec un certain nombre d'institutions, de moyens de salut qu'on appelle les sacrements, cela sert à nous établir dans une relation d'amitié avec Dieu. Et pourtant il est tout à fait remarquable que tout à l'heure, dans le Credo, nous allons proclamer : "Je crois en l'Église une, sainte, catholique et apostolique". Cela signifie précisément que l'unité de l'Église est sa première caractéristique avant même la sainteté, avant même l'amitié parfaite avec Dieu comme réalisation achevée et plénière du salut.
C'est vrai que l'Église nous est donnée pour notre salut, mais si elle existe ainsi dans le monde d'aujourd'hui, c'est d'abord parce qu'elle doit exister comme signe d'unité. Vis-à-vis de cette unité, nous autres français, n'avons pas beaucoup de difficulté. Des siècles de gallicanisme, de jacobinisme, de nationalisme, bref de suffisance et d'inconscience hexagonales, nous ont habitué à penser qu'il fallait toujours garder l'unité, il s'agit là de notre conscience civique et politique, mais cela entraîne indubitablement des répercussions au niveau de notre comportement religieux : j'en veux pour preuve le fait que lorsque le Pape vient visiter la France, il n'a pas les mêmes difficultés que celles qu'il doit affronter lorsqu'il visite la Hollande : nous reconnaissons facilement notre lien de communion et d'unité avec l'Église et l'évêque de Rome, parce qu'en réalité, ce sens de l'unité de l'Église est extrêmement profond dans notre existence et dans notre sensibilité.
Mais la seule question que je voudrais poser ici ce matin, et je crois que nous devons nous la poser, cette question, la voici : "D'où nous vient cette unité?" Il est certain que nous péchons parfois par une sorte d'excès en pensant que l'unité c'est nous qui la fabriquons, unité avec nous-mêmes et unité entre nous, et trop souvent peut-être, nous ne savons plus recevoir l'unité comme une grâce, comme un don. Simplement nous l'avons un peu trop échafaudée nous-mêmes, un peu trop élaborée, systématisée à notre mesure humaine. Nous avons même en ce qui concerne la religion une âme de fonctionnaire et d'administrateur. Il faut que tout marche "au doigt et à l'œil", que chacun ait sa même "ration" démocratique de grâce. Or en réalité, l'unité de l'Église est autre chose que cette uniformisation d'une attitude religieuse.
L'unité de l'Église, ce n'est pas nous qui la créons, nous éprouvons souvent une sorte de brisure à l'intérieur de nous-mêmes. A la fois, nous sommes bien de ce monde, mais par le don de l'amour de Dieu nous ne sommes plus du monde. Alors, nous cherchons à faire l'unité entre ces deux appartenances qui se battent en nous-mêmes. Nous essayons de tenir les deux bouts de la chaîne : le monde d'un côté et de l'autre côté, notre vie chrétienne. Combien de chrétiens, aujourd'hui, se posent la question de cette façon. Mais est-ce que cette question est réellement et vraiment bien posée ? Est-ce que le sens de notre vie chrétienne consiste à tenir les deux bouts de la chaîne? Est-ce que nous en sommes capables ? Il vaut mieux répondre tout de suite : "non", car au moment même où nous croyons les tenir, alors nous commençons à nous faire illusion sur nous-mêmes, car nous n'avons plus besoin de Dieu.
Il faut vraiment que nous accueillions l'unité de l'Église, cette unité profonde de notre être à travers les déchirements de ce monde et de l'appel vers l'autre monde il faut que nous recevions cette unité comme une œuvre du Christ en nous. C'est pour cela qu'Il s'est donné, c'est pour cela qu'Il s'est uni à notre nature humaine pour que nous soyons un, une seule chair avec Lui. Et parce qu'en Lui, Dieu et l'homme se sont réconciliés, il faut que nous aussi nous recevions cette unité comme un don, comme une grâce de réconciliation avec Lui et avec nous-mêmes.
AMEN