NOTRE GLOIRE C'EST NOTRE LIBERTÉ

Ac 1, 12-14 ; 1 P 4, 13-16 ; Jn 17, 1-11 c
Septième dimanche de Pâques - année A (3 juin 1984)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

La page d'évangile que nous venons d'entendre est une page bouleversante parce qu'elle nous montre Jésus qui, au moment où il va mourir, à l'heure de passer de ce monde à son Père, prie pour les siens. Il sait que le moment qu'Il va vivre est vraiment l'heure, c'est-à-dire le temps où sera en plénitude ce qu'Il est et ce pourquoi il est venu dans le monde. C'est l'heure de sa gloire, cette gloire n'étant pas à comprendre comme une manifestation de puissance et d'éblouissement qui anéantirait la création, mais cette gloire étant comprise comme le poids de tout l'amour de Dieu qui sera manifesté dans la chair du Christ immolé, livré pour nous.

Le secret de la gloire de Dieu tel qu'il est manifesté en Jésus-Christ, c'est le don de soi pour la vie du monde. Jésus vrai Dieu et vrai homme a livré sa vie humaine, s'est donné tout entier, homme de Dieu, à la créature, aux hommes, à ces êtres finis que nous sommes, et non seulement finis, mais aussi pécheurs. Autant dire que la gloire du Christ c'est la liberté de Dieu, liberté que Dieu a de se donner à sa créature, liberté qu'il avait inauguré de façon éblouissante par la création, car Dieu n'a jamais été contraint ni forcé de nous créer et de nous faire exister, liberté qu'il vient confirmer et affirmer dans la mort de Jésus-Christ, vrai homme et vrai Dieu, donnant sa vie pour sauver les hommes, ceux qui avaient abandonné le Seigneur et refusé le don libre qu'il leur faisait de Lui-même.

Ainsi l'heure, l'heure de la gloire pour le Christ, c'est le sommet de la liberté de Dieu telle qu'elle se manifestera jamais dans l'histoire des hommes, c'est Dieu se donnant sans réserve à sa créature de la façon la plus paradoxale qui soit : il se donne à elle pour être flagellé et bafoué, pour être finalement crucifié et mis à mort. Il n'y a pas d'autre liberté en Dieu que celle-là.

Et lorsque le Christ parle à son Père et prie son Père en lui demandant de vivre cette heure dans la plénitude du don de soi qu'il fait à l'humanité, en même temps, il nous y introduit. Cela est peut-être encore plus bouleversant car, on pourrait fort bien imaginer, et il y a bien des gens qui le pensent, que Dieu aurait pu nous sauver de l'extérieur, que Dieu dans son infinie générosité et liberté, aurait pu poser un acte capable de nous sauver "automatiquement", sans que nous y soyons pour rien, nous avons alors envie de nous tenir devant Dieu comme ces enfants qui font des caprices parce qu'ils pensent que leurs parents n'ont d'autre chose à faire que de s'occuper d'eux, comme ils le veulent ou comme ils l'exigent, tandis qu'eux-mêmes, en enfant capricieux, n'ont rien à faire pour coopérer véritablement avec leurs parents à l'œuvre d'une éducation, d'une édification de leur liberté en eux. Très souvent, comme chrétiens, nous sommes des paresseux, des gens qui abdiquent leur liberté et, à certains moments, nous pensons que c'est Dieu qui doit tout faire comme si nous-mêmes nous avions à recevoir son amour tout préparé, sans avoir à faire quoi que ce soit. Or, rien n'est plus faux que cette manière de voir.

Car au moment où le Christ s'engage dans cette histoire humaine en faisant peser sur nous tout le poids de sa gloire et de sa liberté, Il dit à son Père qu'Il prie pour nous, qu'Il prie pour ceux que le Père lui a donnés, et Il emploie cette expression : "Ils sont à toi ceux que tu m'avais donnés, mais tout ce qui est à toi est à moi, et tout ce qui est à moi est à toi". Il veut dire par là que Lui, le Fils par le don de sa liberté pour sauver l'humanité, reçoit entre ses mains toute l'humanité. Mandaté par son Père, il devient porteur du destin individuel de chacun d'entre nous. Notre existence et tout ce que nous faisons, est désormais dans les mains du Christ qui se livre au Père. Notre liberté est dans la liberté du Christ qui se donne. Autrement dit, notre liberté ne peut pas être autre chose que l'acte de nous donner au Père, dans le Christ et avec le Christ. Et c'est même encore plus que cela d'une certaine manière : par notre liberté, nous sommes désormais enracinés dans ce dialogue mutuel entre le Père et le Fils : "Tout ce qui est à toi est à moi et tout ce qui est à moi est à toi". Si nous sommes maintenant des êtres libres, d'une liberté chrétienne, c'est parce que notre liberté est enracinée dans le dialogue éternel du Père et du Fils dans l'Esprit. Cela à la limite, nous ne pouvons pas le comprendre : c'est le secret ultime de notre existence. La vie éternelle, pour nous, c'est que dès maintenant, notre liberté, notre cœur, notre intelligence, tout ce que nous sommes est enraciné dans la liberté qui vit au cœur de la Trinité. Telle est la plus grande liberté, car Dieu veut qu'au lieu de se donner Lui seul à nous, tandis que nous laisserions traîner par la main comme des enfants récalcitrants, il anime et éveille en nous notre liberté. Il suscite en nous une participation à l'œuvre de sa grâce et de son salut en nous. Pour que nous soyons libres, il faut que Dieu se soit donné librement à nous. Mais pour que Dieu puisse librement nous sauver, il faut que nous voulions, totalement et pleinement, laisser notre liberté s'épanouir ainsi que Dieu l'attend de nous : il faut que nous soyons vraiment au Père dans le désir total de nous donner. Il n'y a ni opposition, ni contradiction entre la liberté souveraine de Dieu, manifestée en Jésus-Christ, et notre liberté humaine manifestée dans nos actes de fidélité et d'attachement au Seigneur Jésus-Christ. Voilà ce que le Christ au moment de mourir, nous a dit. Voilà ce qu'il a voulu manifester du sens de sa mort : une liberté divine qui se donne pour que la liberté des hommes existe réellement. Or, ne nous y trompons pas, cette liberté n'est pas simplement réductible à quelques grandes idées que l'on défend dans les églises, cette liberté qui consiste à se laisser ballotter et traiter n'importe comment. Cette liberté, c'est le Christ lui-même que la définit : "par le pouvoir que tu Lui as conféré", c'est-à-dire à moi-même, ton Fils, par le pouvoir que tu m'as conféré, sur toute chair afin que "je donne la vie éternelle à tous ceux que tu m'as donnés". Le Christ a une liberté souveraine sur chacun d'entre nous considéré non pas dans une sorte de pure existence religieuse éthérée et inconsistante.

Il y a trop de chrétiens, aujourd'hui, qui considèrent leur liberté comme la liberté de faire ses dévotions et aller à l'église : bien sûr ! c'est une liberté tout à fait fondamentale. Mais la vraie liberté, c'est une liberté qui est dans notre chair, c'est la liberté de vivre en plénitude notre vie d'homme et notre vie de chrétien, dans toutes ses dimensions et dans toutes ses exigences. Et telle est bien la liberté humaine, c'est le cœur de l'homme qui est devenu sauvé par la mort du Christ sur la croix. Il n'y a pas de liberté perdue dans les idées ; il n'y a pas de liberté que dans les actes concrets de l'homme. Comme Dieu Lui-même, pour se manifester à nous n'a manifesté sa liberté que dans l'acte concret et visible de se livrer pour nous sur la croix. Ainsi en est-il pour nous : il n'y a pas de liberté formelle, il n'y a pas que des libertés concrètes, d'individus de chair et de sang qui peuvent, à tous les niveaux de leur existence, par tous les gestes de leur vie, par tous les engagements et les responsabilités qu'ils prennent, manifester que, véritablement, ils sont capables de se donner et que personne n'a le droit de leur donner des ordres pour savoir s'ils peuvent se donner ou non, sinon la loi de Dieu.

Nous n'avons pas à avoir une conception évanescente et pseudo-religieuse de la liberté, je veux dire par là, une conception qui consisterait à dire : le seul domaine de la liberté que nous réclamons, c'est de pouvoir lire tranquillement l'évangile et au besoin de nous rassembler de temps à autre dans un lieu de culte. Nous sommes porteurs au cœur du monde d'un message de liberté qui est exigeant car, depuis que le Christ est venu, la liberté dans l'histoire du monde a changé de nom, à changé de réalité.

Dans l'antiquité, la liberté était quelque chose de purement formel, on était libre parce que, politiquement, formellement, on appartenait à une cité et qu'on était fils d'un tel ou un tel. Parce que cette liberté était surtout formelle, on en usait facilement on décrétait que les uns étaient des esclaves et les autres étaient des hommes libres. Mais tout ceci envisageait la réalité de liberté de façon très humaine et très imparfaite. A partir du moment où le Christ est venu, il a dévoilé au monde la vérité de notre liberté et l'Église a été cette messagère de cette Bonne nouvelle, d'une véritable liberté. Notre liberté n'était plus simplement une liberté formelle et abstraite, purement politique, au sens ancien du terme, c'est-à-dire le fait d'avoir un certain statut dans la cité, mais la vie et la mort du Seigneur nous ont fait voir que notre liberté par tous ses actes nous enracinait en Dieu. Chaque acte de notre liberté nous met délibérément en face de Dieu, et bien sûr que nous avons, à certains moments, la liberté de démissionner de notre liberté. Mais c'est la manière la plus anti-chrétienne de se comporter, la tentation la plus redoutable c'est d'user de sa liberté que Dieu nous a confiée est le seul mode concret de notre épanouissement au plan humain et au plan chrétien et nous ne pouvons plus désormais dissocier des deux choses. Cela parce que le Christ s'est donné à nous.

Et plus que cela, nos démocraties modernes ont hérité de ce sens de la liberté. Lorsque partir de la révolution française on a voulu parler de la liberté, on ne l'a plus comprise comme à Athènes ou à Rome, avant le Christ, on a bien compris à ce moment-là dans ces sociétés qui avaient été profondément façonnées par le foi chrétienne, qu'en réalité la liberté, même si on ne voulait plus le dire, car ce n'était plus de mise, concernait l'intime du cœur de l'homme. Et si l'on ne voulait plus dire que cette liberté mettait l'homme en face de Dieu, on reconnaissait au moins que la liberté mettait l'homme en face de son Dieu, on reconnaissait au moins que la liberté mettait l'homme en face de lui-même et du secret inviolable de son existence, libre à chacun alors, de savoir comment cette liberté le référait à lui-même, aux autres ou à Dieu.

Ainsi donc dans ce texte que nous venons d'entendre et qui est la Parole de Dieu vivante pour nous aujourd'hui, nous redécouvrons les racines profondes de notre être chrétien. La gloire que Dieu nous donne, c'est la gloire d'être vraiment libres. Si maintenant notre Seigneur règne dans la gloire et qu'Il nous a donné comme moyen pour le retrouver de laisser resplendir sur nous et dans notre existence la gloire de notre liberté, il faut qu'à aucun moment, nous ne laissions périr ou de tenir cette gloire et que nous n'acceptions, sous aucun prétexte qu'elle puisse être méprisée.

AMEN