LA VÉRITÉ DE L'HOMME EST DANS LE CŒUR DE DIEU

Ac 1, 15-17+20-26 ; 1 Jn 4, 11-16 ; Jn 17 11 d-19
Septième dimanche de Pâques - année B (23 mai 1982)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

"Père Saint, garde en ton Nom les disciples que tu m'as donnés. Sanctifie-les dans ta vérité. C'est pour eux que je me sanctifie moi-même, afin qu'ils soient sanctifiés dans ta vérité". Ces paroles que nous rapporte l'évangéliste saint Jean et qui sont sans doute les dernières paroles que le Christ a priées à la fin de son agonie au jardin des oliviers nous paraissent un peu obscures et mystérieuses, et c'est bien normal parce qu'elles portent en elles tout le secret du plan de Dieu sur nous. Tout le mystère chrétien y est contenu et toute notre existence chrétienne, toute la raison d'être de notre vie de chrétiens, ici-bas sur la terre, se ramènent à ceci : que nous soyons sanctifiés dans la vérité du Père et que nous soyons gardés dans le nom de Dieu qui est Père. Le problème est de savoir ce que cela veut dire.

Le Christ va mourir, Il le sait, Lui qui s'était manifesté à Israël et à ses disciples, comme le Fils Unique, le Bien-Aimé, tout au long de sa vie terrestre, Lui qui avait fait resplendir sur son visage d'homme, le nom du Père, la tendresse infinie de son Père pour Lui et la tendresse infinie de son Père pour les hommes, voici qu'Il s'en va et s'avance vers la mort pour, comme Il le dit lui-même, se sanctifier, c'est-à-dire se rapprocher du Père dans son humanité, telle qu'Il l'a vécue avec nous, se rapprocher du Père pour incorporer, pour introduire dans le secret même de Dieu cette humanité qu'Il avait prise pour y faire resplendir l'amour de Dieu parmi nous.

Il demande donc au Père de pouvoir se sanctifier, non pas de se construire je ne sais quelle image de la sainteté, mais d'être un avec le Père, d'être totalement à Lui, d'être son Fils jusque dans sa mort humaine pour que dans le Christ crucifié nous voyions resplendir la sainteté, c'est-à-dire la proximité de Dieu, l'intimité et le mystère de la présence de Dieu au cœur des hommes. Ainsi, lorsque le Christ se sanctifie, c'est vraiment l'amour infini du Père qui resplendit parmi les hommes. Alors, le Christ adresse cette demande à son Père : "Je me sanctifie pour eux afin qu'ils soient sanctifiés dans ta vérité".

Notre raison d'être chrétiens, c'est d'être sanctifiés dans la vérité de Dieu. Pourquoi ? Le Christ, par sa mort et sa Résurrection, ne sera plus présent parmi les hommes de manière visible et tangible. Son visage ne fera plus resplendir en des traits de chair, des yeux de chair, en un regard de vie, le nom du Père et cette tendresse infinie de Dieu pour nous. Désormais le Christ sera toujours présent, mais nous ne le verrons plus de nos yeux de chair, comme Il avait été contemplé par ses disciples. Mais alors, le monde pourrait-il, ne serait-ce qu'un instant se passer de la présence de ce regard, de cette manifestation de la tendresse de Dieu ? Après l'Incarnation, après ce que les disciples ont vu, serait-il pensable que le monde n'ait plus cette présence manifestée pour des yeux de chair, la présence de l'amour infini de Dieu dans les traits du Fils et du Sauveur ? Serait-il pensable que Dieu soit venu dans la Personne de son Fils au cœur de ce monde et que maintenant ce monde ne vive plus que d'un vague souvenir, et encore transmis par quelques écrits fragmentaires, par la mémoire des livres si profonds que soient ces écrits et si vénérables soient ceux qui les ont écrits. Est-ce que le nom du Père pourrait être vraiment sanctifié si nous ne vivions que du souvenir de la présence de Jésus-Christ ? Et ce monde qui a été témoin, même pour le refuser et pour le crucifier, ce Jésus de Nazareth, notre monde qui, malgré lui, a vu resplendir la présence de Dieu sur notre terre, ce monde pourrait-il survivre encore sans l'irrémédiable envie de se suicider, s'Il ne savait plus où chercher la présence sanctifiante du nom de Dieu ?

Si le Christ avait disparu "sans laisser de traces", sans que nous puissions plus le contempler, le voir, comment pourrions-nous encore parler de la proximité de Dieu ? Pourrions-nous être encore de vrais chercheurs de Dieu ? En réalité, ne serions-nous pas totalement désespérés ? Et si le nom de Dieu n'était pas, comme nous le demandons si souvent dans le "Notre Père", sanctifié au cœur du monde, ce monde serait-il encore "vivable" ? Non. Et c'est pourquoi le Christ fait cette prière : "Sanctifie-les dans Ta vérité". Ce qui signifie pour nous une chose terrible : c'est que la sainteté du Père, qui s'est révélée en Jésus-christ, et qui s'est manifestée sur ce visage d'homme, petit enfant, ce visage d'un homme Jésus qui a annoncé le Royaume de Dieu, ce visage d'un homme qui a aimé ses disciples, qui leur a confié les secrets du Royaume, ce visage d'un homme qui a sué le sang dans son agonie, ce visage d'un homme qui est mort, défiguré par le poids de notre péché, de notre haine et de notre égoïsme, ce visage d'un homme qui a resplendi quelquefois, mystérieusement devant ses disciples, dans la gloire et la lumière de la Résurrection, il faut que cette sainteté de Dieu resplendisse aujourd'hui encore dans notre monde. Et c'est l'unique raison d'être de l'Église.

Voilà ce que signifie la Parole de Jésus, que nous soyons sanctifiés dans la vérité de Dieu : qu'au fond de notre cœur, dans tous nos actes, resplendissent la sainteté, la proximité de Dieu. Maintenant, évidemment, ce n'est plus le visage du Christ Lui-même que nous contemplons, car il est l'objet de notre espérance, mais c'est le visage de l'Église, mystérieusement sanctifiée par la présence du nom, le visage de l'Église en tant qu'elle marche dans la vérité de son Seigneur. Nous aussi, aujourd'hui, parce que nous avons été sanctifiés par le baptême, nous sommes vraiment des saints. Et comment ? en étant des fils à l'image de l'unique Fils. La destinée profonde de notre existence, ici-bas, sur la terre, c'est la manifestation de notre filiation : fils de Dieu, adoptés dans la mort et la Résurrection du Christ, Fils de Dieu encore en ce monde et pourtant plus tout à fait dans ce monde parce que resplendit sur nous le visage de la sainteté de Jésus-Christ.

Et pourquoi "dans la vérité" ? c'est là, peut-être, qu'il nous faut accueillir la parole la plus exigeante et la plus difficile. Etre sanctifié par la grâce de l'amour de Dieu est une réalité que nous ne pouvons pas saisir "absolument" parce qu'elle s'accomplit au plus profond de notre cœur que nous connaissons si mal. Nous avons comme un pressentiment de la présence et de l'œuvre de Dieu en nous : si maladroits, si pécheurs que nous soyons, nous avons pourtant cette assurance que là où deux ou trois sont rassemblés dans le nom de Jésus, dans le nom du Père, resplendit alors quelque chose de la gloire de Dieu, de sa tendresse et de son amour.

Mais pourquoi Jésus prend-il le soin de dire : "dans la vérité" ? La vérité, dans l'évangile de saint Jean, c'est le fait que Dieu Lui-même est vérité en tant qu'Il s'ouvre par la révélation même de son Fils Jésus-Christ, en tant qu'Il ouvre le secret de son cœur aux hommes à qui depuis longtemps ce secret était fermé et en tant qu'Il fait resplendir ce secret dans l'humanité même de Jésus-Christ mort et ressuscité pour nous. La vérité, c'est Dieu en tant qu'Il s'ouvre et se manifeste aux hommes et qu'Il fait resplendir sur nous la lumière de sa face. Or, c'est précisément dans cette vérité-là que nous devons être sanctifiés : si la vérité de Dieu est le secret de Dieu qui s'ouvre à nous, la vérité de l'homme est le secret de l'homme qui s'ouvre à Dieu : depuis que Jésus-Christ est mort et ressuscité pour nous, nous aussi nous sommes appelés à devenir vraiment des fils, à nous laisser ouvrir à Dieu. La vérité de notre être ne nous appartient pas, elle n'est pas quelque chose que nous tiendrions dans nos mains pour la maîtriser, pour savoir qui nous sommes, la vérité de notre être ne se réduit pas au vieux précepte socratique : "connais qui tu es, connais-toi toi-même". Ce vieux dicton de sagesse exprime une vérité humaine infiniment précieuse et respectable à laquelle nous devons nous plier et nous soumettre parce que, effectivement, ce serait déjà un bien grand péché que de nous tromper sur nous-mêmes au plan simplement humain, et l'on sait ce que peuvent entraîner d'illusions, de catastrophes et de maux, ces erreurs de l'homme sur lui-même.

Mais nous, chrétiens, sanctifiés dans la vérité de Dieu, nous sommes appelés à découvrir notre être de fils et d'enfant de Dieu : cette vérité ne nous appartient pas, car elle est le secret de Dieu sur nous. Dieu nous voit comme des fils, et même si nous, la plupart du temps, nous ne nous voyons pas comme des fils, en fait c'est là notre vérité. Et c'est pourquoi Dieu nous voit de manière infiniment plus belle et plus profonde que nous ne nous voyons nous-mêmes, avec nos yeux fatigués, aveuglés et remplis de péché. Dieu nous voit dans le secret de sa vérité, tels qu'Il nous ouvre à notre destinée de gloire. Voilà notre raison d'être aujourd'hui dans ce monde, nous sommes fils, c'est-à-dire que le secret de notre être n'appartient qu'à Dieu, et tous ceux qui veulent à quelque titre que ce soit, et quels que soient les moyens, qu'il s'agisse de mensonges ou de la contrainte et de la violence, nous fabriquer une vérité sur nous-mêmes, ne peuvent en réalité nous proposer qu'une pseudo-vérité, simplement parce qu'elle est fabriquée par des hommes, elle ne peut pas avoir d'emprise sur l'ultime secret de nous-mêmes, parce qu'il n'est pas en nous, il est en Dieu.

Tel est le secret de la vérité d'un chrétien, il sait qu'il ne se réduit pas simplement à ce qu'il peut voir de lui-même, à ce qu'il peut comprendre de lui-même, mais qu'il est comme enveloppé, cerné par la Présence infiniment aimante de son Dieu qui l'ouvre à une destinée de gloire, à une vérité qui n'est pas à mesure humaine, car cette vérité nous fait fils de Dieu et cela personne ne pourra jamais nous le ravir. Notre vocation c'est la sainteté de la vérité, la sainteté au sens où nous devons être proches de Dieu, et la vérité au sens où ce que nous sommes n'a pas encore été manifesté, mais Dieu seul en détient le secret, la beauté et la splendeur. Nous devons être les uns pour les autres cette parole d'espérance, ce reflet du regard de Jésus-Christ en notre propre regard, en notre propre cœur qui nous rappelle sans cesse : Ta vérité est ailleurs, non pas dans les mensonges ou les illusions du monde, non pas dans je ne sais quel projet humain qui ne pourra jamais te rassasier ou même qui ne pourra que te détruire, mais le secret de ta vérité est dans le cœur de Dieu. Cela nous impose une double exigence : d'espérance d'abord parce que, contrairement à ce que nous croyons, nous ne sommes pas simplement ce qui nous sommes, mais nous sommes aussi ce que nous sommes appelés à être et secondairement, une exigence de foi car si nous cherchons notre vérité simplement dans la manière visible dont nous pouvons nous comprendre ou nous analyser, nous n'irons jamais très loin.

La seule vérité de nous-mêmes se trouve dans ce mouvement de confiance et d'abandon total à la miséricorde et à la tendresse de Dieu qui nous révélera un jour, en même temps que son propre visage, le véritable visage de chacun d'entre nous.

 

AMEN