LA CHAMBRE DU FILS

Ac 1, 12-14

(12 mai 2002???)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Mystère d'une présence

Q

ue reste-t-il donc quand l'être aimé nous a quitté ? Quitté à la suite d'une dispute, d'une rupture, quitté à cause de la mort ? Heureusement, il y a un endroit privilégié, c'est la chambre. Revenir dans la chambre de celui qu'on a aimé, voir l'endroit où il a dormi, où il a vécu, où il a écrit, où il a lu, reprendre les objets et regarder, se remémorer leur origine, ce qu'il en faisait.

Je crois que les apôtres, eux aussi, sont restés longtemps en dehors de la chambre du Fils, pendant ces trois ans où ils ont vécu à côté de Jésus. A côté, devant la porte de la chambre, sans être entré dans la chambre du Fils, dans cette chambre secrète. De temps en temps, il y a eu une lumière sous la porte, là on savait que Jésus s'était éloigné dans la montagne pour prier. Parfois la porte s'entrouvrait, on savait alors que Jésus, après avoir prié dans la montagne était revenu, qu'Il avait choisi ses disciples. La porte s'ouvre un peu plus encore, les apôtres voient des choses se passer, et voyant Jésus prier, ils ne rentrent pas encore, ils sont sur le seuil et ils disent : apprends-nous à prier ? Et Jésus, peut-être encore comme au seuil de la porte leur donne cette prière, le Notre Père.

Et la porte enfin s'ouvre toute grande pour quelques privilégiés, pour la contemplation du Christ, aimé et glorifié par son Père sur une montagne, au moment de la Transfiguration. Mais c'est comme si les apôtres étaient encore à l'extérieur, comme s'ils n'osaient pas entrer parce que le Christ ne les avaient pas invités formellement à entrer dans sa chambre, la chambre du Fils, ou que peut-être ils avaient peur d'y voir des choses trop lourdes et trop difficile à porter pour eux-mêmes, quand eux-mêmes face à la prière se mettent à dormir ou à espérer de planter une tente. Comme si c'était trop compliqué à comprendre pour eux, lorsque le Christ est vivant, bien vivant, quand Il est cet homme qui guérit, quand Il est cet homme, le rabbi, celui qui sait, celui qui enseigne. Mais il y a un moment dans la vie où l'on ose entrer dans cette chambre. Souvent, c'est un moment difficile, c'est celui de la mort. Un peu avant la mort, quand l'être aimé sait qu'il va mourir, et que l'on entre à pas de loup, se demandant comment on va pouvoir vivre ces derniers moments avec lui, dans cette chambre où toute la vérité va se faire jour, où du moins, on l'espère, que les choses vont se remettre en place et qu'il va nous confier le secret de sa vie, de ce qui l'a fait vivre pendant toutes ces années. Les apôtres qui n'osaient peut-être pas rentrer, sans doute que le Christ savait qu'ils n'oseraient pas, les apôtres sont soudain projetés dans cette chambre du Fils. Le Christ est là, il fait ses derniers adieux à ses disciples, et puis, d'un coup, cette grande prière, ce grand texte que nous lisons le Jeudi Saint, s'offre à eux qui n'avaient rien demandé, et l'on passe de ce dialogue entre le Christ et ses disciples, à une prière entre le Fils et le Père, à une prière dans laquelle les apôtres se sentent de trop, témoins de quelque chose de trop intime pour eux, se demandant s'ils ne feraient pas mieux de partir, un petit peu comme devant quelqu'un qui meurt, quand nous entendons des paroles qui ne nous sont pas adressées directement. Cette sorte de gêne qu'on peut ressentir de briser une intimité, d'entendre une parole qui ne nous concerne pas directement.

Chose étrange de la part du Christ de vouloir nous introduire dans la vie intime de la Trinité en ne s'adressant pas à nous, en ne s'adressant pas aux apôtres, mais en parlant directement à son Père. En disant "ils" en s'adressant à ceux qui étaient là à quelques mètres de Lui, comme s'ils étaient totalement absents. Est-ce donc la meilleure règle, la meilleure technique pour apprendre à quelqu'un à prier, pour apprendre à quelqu'un quelle est la relation entre le Christ et son Père ? Est-ce la meilleure technique de commencer à l'exclure de cette relation ? En fait, le Christ par cette prière sacerdotale, montre à ses apôtres combien la prière n'est pas une technique. Le Christ montre bien à ce moment-là que la prière ce n'est pas une recette de cuisine qu'il faut suivre avec précision pour réussir le clafoutis. Ce que livre le Christ au moment où Il va partir, c'est l'essence même de la prière, c'est la définition même de la prière, c'est ce qui fait que la prière est une prière entre le Père et le Fils et pas autre chose. C'est cette espèce de vague que l'on ressent très bien dans ces chants que nous chantons depuis plusieurs jours, ces antiennes, à travers des mots qui reviennent : le mot "don", repris tant de fois dans ce texte, comme si le Christ n'arrivait pas à s'arrêter de le dire et de le redire, comme si cela lui faisait plaisir de le répéter sans cesse, ce mot de "don", de ceux qui lui sont donnés, de ce qu'Il reçoit du Père, et de ce qu'Il donne.

Et puis l'autre mot, c'est la "confiance". Au moment de partir, le Christ introduit les apôtres dans sa chambre secrète, mais ce n'est pas pour les enfermer dans un espace réduit, entre privilégiés, de ceux qui ont pu contempler et voir, de ceux qui ont pu toucher. Mais c'est au contraire pour les hisser, les tirer vers une autre chambre, la chambre haute, qui est une chambre immense, celle de l'humanité, du monde entier. Car ce que dit le Christ à ses apôtres à ce moment-là, à ses privilégiés, c'est que justement Il les appelle à donner ce qu'eux-mêmes ont reçu du Christ, comme le Christ leur a donné ce qu'il a reçu du Père. Alors, à la place d'avoir des gens qui vont s'enfermer sur eux-mêmes, qui vont peut-être uniquement se remémorer les bons moments passés avec Jésus, comme s'Il leur avait donné quelques petites recettes pour eux seulement, au lieu de cela, après le départ du Christ, c'est non seulement ceux qui étaient auprès de Jésus, les apôtres, c'est aussi Marie, d'autres femmes, puis c'est la famille de Jésus, cette famille de Jésus si absente pendant ces trois années de sa vie publique, cette famille qui n'était pas là dans la chambre secrète du Fils, quand le Fils parle à son Père. Voilà que tout d'un coup eux aussi sont conviés à partager ce mystère de la prière, ce mystère de l'amour trinitaire, du don et de la confiance.

Et cette chambre s'ouvre encore davantage, c'est l'annonce de tous ces hommes et de toutes ces femmes, de ces nouveaux disciples. Cette prière assidue qui certainement était fondée dans cette confiance et dans ce don. Au centre même, c'est cet amour trinitaire que le Christ dévoile dans cette prière sacerdotale, du Fils, du Père, et cet Esprit Saint. Rentrer dans la chambre du Christ, dans la chambre du Fils, dans son intimité, c'est accéder à cet amour trinitaire qui nous est donné à chacun, et dont nous avons à être porteurs et médiateurs pour les autres. Cet amour trinitaire, le Christ nous le donne, Il nous montre comment le vivre à travers le don et la confiance. C'est quelque chose de très simple, qui habite la première communauté des chrétiens. Etre configuré au Christ, c'est vivre de cet amour et de ce don, c'est le faire partager.

A quelques semaines de mon ordination, je ne sais pas comment le dire, en tout cas, je ne me sens pas capable de le dire avec mes propres mots, je vous lis un petit texte d'un homme qui a vécu dans cette chambre secrète, grâce à d'autres hommes, qui eux-mêmes l'avaient reçu d'autre hommes, qui eux-mêmes l'avaient reçu des apôtres, cet homme, c'est saint Augustin. Je crois qu'il résume très bien ce pourquoi, je demande à être ministre de l'Église, à être votre serviteur, je crois que cela peut résumer aussi la raison pour laquelle je suis ici, dans cette communauté. Saint Augustin dit : "Nous vivons ici avec vous et pour vous, et notre désir est de vivre avec ici, sans fin, auprès du Christ. C'est pourquoi notre conduite est sous vos yeux, pour vous dire comme Paul, malgré notre indignité (malgré mon indignité), "soyez mes imitateurs comme nous le sommes du Christ".

 

AMEN