TELLE UN ESSAIM D'ABEILLES
Ac 1, 12-14
(15 mai 1983???)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Jérusalem : Cénacle
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'Église est bâtie comme un essaim d'abeilles. Un essaim d'abeilles, c'est d'abord un groupe, une société qui est toujours en mouvement., Tant qu'elle n'a pas trouvé une ruche pour s'y fixer, s'y implanter, la colonie des abeilles vit dans cette espèce de provisoire qui consiste à s'accrocher les unes aux autres, à former une sorte de masse et à subsister jusqu'à ce que l'essaim ait trouvé un endroit pour s'implanter.
D'une certaine manière, c'est un peu comme cela que l'Église s'est faite. En effet vous avez remarqué dans le texte des Actes des apôtres que nous lisions tout à l'heure, que les apôtres après les apparitions de Jésus ressuscité et le mystère de son Ascension, se retirent au cénacle. Et là, pour décrire cette première communauté, on dit qu'il y avait les onze apôtres, puisque Judas n'était plus là. On donne leurs noms puis ceux de quelques femmes et de frères. Quelques femmes, dont Marie qui est nommée précisément à ce moment-là, et quelques frères. Or, on aurait pu penser que c'était les apôtres seuls, les disciples de Jésus qui s'étaient ainsi réfugiés au cénacle, parce qu'ils étaient les disciples, parce qu'ils avaient gardé la parole de Jésus dans leur cœur, mais saint Luc prend bien soin d'ajouter qu'il s'agit non seulement des apôtres eux-mêmes mais de quelques femmes, dont Marie, et des frères. Par ce mot de frères, il faut entendre, à la fois, des personnes qui font partie de la famille de Jésus, la famille au sens large : des cousins, des membres de la parenté de Jésus, et aussi des familiers de Jésus, des gens qui l'avaient fréquenté et qui se sont rassemblés autour des disciples.
Dans tous les cas le point commun qui rassemble tous ces gens, c'est précisément le contact, la relation quasi physique qu'ils ont eue avec le Christ. Pour la vierge Marie, c'est évident. C'est elle qui lui a donné sa chair, c'est elle qui a été sa mère, qui l'a accueilli dans l'humanité. Pour les frères et les familiers de Jésus, c'est précisément parce qu'ils font partie de la famille qu'il y a des liens du sang, certes beaucoup plus lâches que ceux de la vierge Marie avec le Christ, mais il y a véritablement cette continuité physique. Pour les apôtres, c'est qu'ils ont passé trois années avec Jésus, à le fréquenter, à entendre que qu'Il annonçait, à être les témoins des miracles qu'il opérait, à prier avec Lui, à écouter son enseignement, à mettre leur confiance en Lui et parfois même, à l'oublier au fond de leur cœur, à pécher contre Lui. Mais dans tous les cas, on peut dire que l'Église se construit à partir de ce contact vivant et physique qu'ils ont eu avec le Christ. Ce n'est pas d'abord quelque chose qui se passe au niveau d'une adhésion intellectuelle, mais c'est précisément qu'ils y sont comme attachés.
Et curieusement, paradoxalement, c'est au moment où le Christ disparaît, où il semble que tout contact physique avec le Christ est rompu puisqu'Il est élevé dans sa gloire, qu'à ce moment-là les apôtres profitant de ce qui leur reste encore de la marque, de l'empreinte de Jésus sur eux, se referment dans une sorte de cercle étroit, se rassemblent comme s'ils ne voulaient pas perdre les dernières marques et les empreintes que le Christ avait laissées sur eux, sur leur personne, sur leur existence, sur leur vie.
Autrement dit, l'Église c'est vraiment cet essaim de gens qui ont connu, qui ont touché le Christ. Comme le dit Saint Jean : "Ce que nous avons entendu de nos oreilles, ce que nos yeux ont vu, ce que nos mains ont touché du Verbe de Vie." C'est exactement là-dessus qu'est bâtie l'Église, sur cette contiguïté quasi cellulaire, de cellule à cellule, des membres du corps. Et c'est comme cela que commence le corps. Au fond, il en va de l'Église exactement comme du procédé par lequel, dans la génération, deux cellules se rencontrent et petit à petit se démultiplient. Ce qui constitue le corps c'est ce lien extrêmement important, c'est cette contiguïté des cellules les unes avec les autres, non pas que les cellules soient divisées les une par rapport aux autres, mais c'est comme un agglutinement, comme un conglomérat, qui part de ceux qui ont connu le Christ.
Et depuis, l'Église n'a jamais cessé d'être cela. Si nous sommes là ce soir, c'est parce que invisiblement, parce que nous ne pouvons plus reconstituer toute cette chaîne, mais quasi physiquement, nous sommes rattachés au Christ, à travers des générations et des générations de croyants. Et remontant, ainsi à travers la chaîne du temps, nous sommes peut-être sur la périphérie de l'essaim, mais nous sommes réellement attachés à cette grappe vivante et grouillante de croyants reliés au Christ qui est le cœur même de l'Église.
C'est précisément parce qu'il y a ce lien et ce contact physique que nous pouvons dire que l'Église est un corps. C'est à cause de cette construction cellulaire de l'Église que nous sommes vraiment rattachés au Christ. Ainsi l'Église n'est pas cette espèce d'énorme parti composé de tous ceux qui adhéreraient à l'évangile, comme si l'Écriture était quelque chose qui passait de génération en génération. Au contraire c'est parce qu'il y a ce tissu vivant des croyants attachés les uns aux autres par l'amour fraternel que peut se transmettre l'évangile et la Parole de Dieu, et non pas l'inverse.
Mais pour bien comprendre cela, il ne faut pas imaginer que l'Église est simplement cet agglutinement de particules visibles les unes à côté des autres. Car la grande différence entre un bloc de granit et un corps vivant, c'est que le morceau de granit, il est peut-être très solide, et chacune des paillettes qui le composent, sont fortement accrochées les unes aux autres, seulement, rien ne passe de l'une à l'autre. C'est peut-être très solide, c'est dur comme du caillou, mais c'est complètement inerte, il ne se passe rien.
Or l'Église ce n'est pas la juxtaposition de quelques corps chimiques, c'est au contraire, un corps vivant. Et la vie est à la fois en chacune des cellules et dépasse chacune des cellules. L'image de la vie qui nous vient le plus spontanément, c'est une sorte de courant qui passe, comme le courant électrique qui passe dans les fils de cuivre. C'est exactement cela le mystère de l'Église. Dans cette contiguïté des cellules les unes par rapport aux autres, coule l'Esprit de Dieu. Quand le Christ a disparu, si les apôtres étaient restés complètement refermés sur eux-mêmes, l'Église aurait été pire que le musée Grévin. Cela n'aurait été, à la fin, que des statuettes de cire. Alors qu'en réalité, ce qui a fait que les apôtres et les gens qui étaient là rassemblés ont pu devenir un essaim vivant, un corps vivant qu'est l'Église d'aujourd'hui, c'est que le Christ, selon qu'Il l'avait promis, a envoyé son Esprit. Et cet Esprit est à la fois ce qui fait vivre chacun de nous comme cellule et en même temps ce qui nous accroche les uns aux autres. Et ces deux aspects ne sont absolument pas séparables.
Ainsi, lorsque nous vivons dans ce temps entre l'Ascension et la Pentecôte, nous vivons pour ainsi dire le temps de l'embryologie de l'Église. C'est le moment où, effectivement, les cellules commencent à se rassembler et à former un vivant. Ce qui a dû étonner les disciples, c'est précisément, que ça continue car en vérité, quand le Christ n'est plus là, qu'est-ce qu'on peut faire sinon rester calfeutré entre quatre murs et attendre, dans la peur et dans la crainte, ce qui va se passer. Or, déjà, l'Esprit commençait à être à l'œuvre dans ce petit embryon qui était là. Et à la Pentecôte, c'est véritablement le moment de la naissance où ce jeune corps de l'Église est comme propulsé, du sein de Dieu, du sein du Père, à travers le monde entier pour aller annoncer à tous les hommes la bonne nouvelle, pour leur apprendre que désormais, l'humanité n'est pas un conglomérat d'individus qui formeraient un morceau de granit si compact et si cohérent qu'il puisse apparaître, mais au contraire un corps vivant, vivant de la vie même de l'Esprit pour faire un seul corps, chacune des cellules étant traversée par ce souffle vivifiant et unificateur de l'Esprit.
AMEN