LE CHRIST VEUT L'ÉGLISE "DANS" LE MONDE

Ac 1, 15-17+20-26 ; 1 Jn 4, 11-16 ; Jn 17 11b-19
Septième dimanche de Pâques - année B (24 mai 2009)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, l'évangile de saint Jean est souvent assez déconcertant. D'une part, il relate des petits événements, des petits incidents historiques extrêmement précis que les autres évangélistes ne connaissent pas ou ne rapportent pas, il est très bien renseigné sur les coutumes du monde juif, et d'autre part, il prend une sorte de distance, de hauteur de regard et de profondeur, qui toujours nous surprend. 

     Aujourd'hui, comme chaque fois après l'Ascension, nous lisons un texte qui est toujours tiré du même chapitre de saint Jean, le chapitre dix-septième, qu'on a appelé la prière sacerdotale, (elle n'a rien à voir avec la prière pour le synode des prêtres d'Aix, ce n'est pas la prière pour les prêtres), mais c'est la prière de consécration au Père. La plupart du temps on lit cela comme quelque chose de très beau, un peu éthéré, un peu lointain et on ne se rend pas compte combien c'est pourtant un point essentiel à l'évangile de Jean et à notre vie chrétienne. 

       Essentiel à l'évangile de Jean, pourquoi ? Parce que, souvenez-vous, le jour de Noël on lit le prologue de l'évangile de saint Jean : "Au commencement était le Verbe, la Parole qui était auprès du Père. Elle est était avec Dieu, elle était Dieu, et cette Parole est venue dans le monde". Le premier chapitre de saint Jean nous parle de la descente du Verbe dans le monde. Il nous annonce déjà la couleur puisqu'il dit : "Il est venu dans le monde, il est venu chez les siens, et ils ne l'ont pas reçu". On a là l'introduction de ce que Jean veut nous dire de plus essentiel, la venue de Dieu au milieu des hommes. C'est le cœur même de l'évangile, c'est le cœur même de notre foi. 

        Or, ce qui est étonnant, c'est que le texte et tout le chapitre auquel appartient le texte que nous venons d'entendre est l'exact répondant du Prologue. Dans le Prologue, "Il est venu chez les siens", il est descendu, la Parole s'est faite chair dans le monde. Dans le chapitre dix-septième que nous venons d'entendre : "Père, je ne te dis pas de les retirer du monde, mais de les garder du mal, moi, je suis venu dans le monde pour qu'ils soient sanctifiés et pour qu'ils gardent ma parole". Ce passage de l'évangile est aussi important que le Prologue. Il est comme sa conclusion. Avant d'entrer dans la Passion, ce que Jésus dit, c'est plus qu'une prière, c'est comme une sorte de vision mystique, Jésus voit à la fois ce qu'il a fait et ce qui va s'accomplir. Il remonte à tout ce qu'il a fait en obéissance à son Père, tout ce que le Père lui a demandé, tout ce que le Père lui a donné, les disciples, il les a gardés et conduits, il les a gardés dans sa Parole puisqu'il est venu comme Parole pour annoncer la Bonne Nouvelle du salut, et maintenant, comme il le dit dans cette même prière : "Je viens à toi".

       Il faut lire cette prière (et la plupart du temps, nous n'y pensons pas), comme le regard à la fois rétrospectif de Jésus sur tout ce qu'il a fait auparavant, et en même temps comme l'ouverture de ce qui va se passer à travers la Passion et la Résurrection. Cette prière de Jésus au chapitre dix-septième, c'est un peu la clé de l'évangile de Jean. Correspondant du Prologue, la Parole vient dans le monde, elle inonde la monde et le monde ne la reçoit pas. Deuxième moment, la Parole après avoir fait son travail retourne auprès du Père. Ici, plutôt que de vouloir essayer de savoir comment les disciples au moment du Jardin des Oliviers auraient enregistré les paroles de Jésus, je crois qu'il faut y voir la réflexion d'abord de Jean qui se demande ce que le Maître est venu faire ? Qu'a-t-il dit ? Qu'a-t-il réalisé ? Ce qui est merveilleux dans cette prière de l'évangile, c'est que ce que Jean met sur les lèvres de Jésus est non seulement la mission que Jésus a accomplie, mais aussi ce que Jean voit maintenant pour sa communauté. 

       Dans cet évangile, c'est une méditation à la fois sur ce que le Maître a fait, sur sa présence parmi les hommes, sur les actes qu'il a posé, les grands miracles que nous lisions encore pendant le carême, et ensuite, par-delà la résurrection, comment l'œuvre du Maître continue. Et cela nous concerne immédiatement. Jésus, au moment où il s'avance vers son Père non seulement prie son Père et lui dit tout ce qu'il a fait, mais il voit déjà le rôle qu'il aura pour la communauté. C'est cela qui est fantastique, dans cet évangile, le Christ parle de nous, parle de l'Église au vingtième, au trentième siècle. Il dit ce qu'est l'Église, comment il la voit au moment même où il va donner sa vie pour elle. C'est comme une sorte d'immense vision prophétique de l'Histoire dans laquelle Jésus voit ce que va devenir le petit groupe des disciples, et comment ce petit groupe des disciples va rester sous sa garde et sous sa protection à travers l'Histoire. 

       Cet évangile est une méditation sur l'Église dans le monde. C'est le schéma de Vatican II, Gaudium et Spes. "Je ne te demande pas de les retirer du monde, mais de les garder du mauvais". C'est vrai que le monde n'accueille pas ma parole, c'est vrai que le monde ne les accueille pas non plus. Mais ils ne vont pas partir avec moi, ils vont vivre sur cette terre, ils vont vivre dans ce monde, et c'est là que moi, j'aurai à continuer l'œuvre que tu m'avais donnée. Quand on relit cet évangile, c'est absolument étonnant de voir comment à la fois c'est véritablement la dernière vision que Jésus a de la communauté et du projet qu'il a voulu fonder et dont il sait maintenant qu'à cause de sa mort et du refus des chefs et de Pilate de la sauver, que désormais l'issue est inéluctable, c'est pour cela qu'il fait allusion au fils de perdition, celui qui a fait que le projet ne se déroule peut-être pas comme il aurait pu se dérouler. En tout cas, Jésus à ce moment-là dit au Père mais cela n'empêche, quoi qu'il arrive, je te demande de les garder et je veux rester auprès d'eux. Je veux vivre avec eux, et je veux qu'ils vivent comme je les ai voulu maintenant. La manière même dont Jésus voit l'avenir, c'est comme une prophétie, c'est que lui-même reste aussi réellement et aussi concrètement au milieu de sa communauté que les disciples ne l'ont connu pendant le temps qu'on appelle sa vie publique. 

        Or, dans cette perspective, Jésus voit deux choses essentielles pour ses disciples, deux choses qui sont encore notre programme aujourd'hui. Première chose : la sanctification. Habituellement, on traduit : "consacre-les". Mais le mot utilisé ne veut pas dire exactement "consacré", le mot veut dire "sanctifié". Quand on dit "consacré", cela veut dire qu'on prend une partie qu'on la met à part et on l'isole pour Dieu. Or, c'est presque le mouvement inverse : "sanctifie-les dans ta vérité", c'est-à-dire que la vérité que j'ai commencé à annoncer et qui a commencé à faire changer leur cœur, aille jusqu'au bout de son travail de transfiguration et de transformation. Ici, la parole de Jésus est claire. Ils ne partiront pas du monde. L'Église ne quittera pas le monde même si moi je m'en vais l'Église restera dans le monde et je ne te demande pas de les retirer du monde. Pour le Christ et pour Jean qui nous rapporte cette vision, l'Église n'est pas un endroit à part, elle est dans le monde. Encore beaucoup de chrétiens imaginent que l'Église est une société séparée. Il n'y a rien dans cette prière qui dise que l'Église doive être séparée du monde. Elle est dans le monde comme le Christ est venu dans le monde. D'ailleurs, nous sommes aussi plongés dans le monde que le Christ s'y est plongé lui-même. Avec la mort et la résurrection du Christ, nous sommes encore plus dans le monde, mais en même temps le fait d'être dans le monde exige que nous soyons saints, c'est-à-dire gardés, conservés et divinisés par la parole et la sanctification de l'Esprit. 

       Là encore, c'est toute une autre conception de l'Église. On dit souvent que saint Jean est un peu dualiste, il veut que la communauté soit à part, que ce soit un petit cocooning spirituel etc … Cela n'a rien à voir ! C'est le contraire que Jésus veut. Si l'Église veut être sanctifiée, il faut sanctifier quelque chose, pas des zombies. C'est cela une des grandes ambiguïtés de notre foi et de notre vie spirituelle. On croit qu'il faut être un peu zombie pour être sanctifié. Non, c'est précisément dans la mesure où nous faisons partie du monde, où nous sommes enracinés dans le destin de ce monde, solidaires dans la destinée de ce monde et de son histoire, de ses problèmes, de ses difficultés actuelles. Là nous sommes les témoins de l'œuvre de sanctification de Jésus-Christ par son Esprit Saint. A la veille de la Pentecôte, ce sont les disciples qui se sont enfermés dans le Cénacle, mais Jésus ne veut pas que les disciples se réfugient au Cénacle. Jésus veut que les disciples aillent en pleine foule du pèlerinage de la Pentecôte pour annoncer le Christ ressuscité et la puissance de l'Esprit. 

       La prière sacerdotale n'est pas : je les mets à part, mais c'est l'inverse : la situation est telle qu'on plonge les disciples dans l'Histoire et dans le monde, et il faudra que ce soit là le lieu de la manifestation de la vérité de la Parole, de la Promesse et du message du Christ. 

       La deuxième chose, c'est : "garde-les dans l'unité". C'est pour cela aussi qu'on a dit que la prière de ce chapitre dix-septième était la prière de l'unité. C'est vrai, car ce que Jean voit sans doute trente ans après les événements, que ce qui menace le plus l'Église et nous en savons quelque chose ces derniers temps, ce sont les fractures dans l'unité. Or, c'est cela que le Christ veut, il veut que l'Église soit une, c'est-à-dire que ne soit jamais compromise la possibilité que le salut soit universel. Pour Dieu, lui, il fait l'unité positive, il rassemble les gens, il donne les moyens de communion. Et nous, que pouvons-nous faire pour l'unité ? C'est de faire que jamais la possibilité de communion soit au bord de la rupture, de faire que ce soit toujours possible pour tout homme de réintégrer le Royaume, la communauté de l'Église. C'est cela le mystère de l'unité de l'Église. La plupart du temps, nous voyons cette unité de façon simpliste, que tous soient alignés au cordeau, comme à l'armée. Ce n'est pas juste, l'unité de l'Église est précisément le fait que tout ce qui est appelé au salut (c'est pour cela que Jésus est venu dans le monde, pour que ce monde entier soit appelé au salut), ne soit exclus de la possibilité d'intégrer la famille de Dieu, l'Église et finalement le Royaume. 

       Frères et sœurs, je vous propose simplement dans ce temps de préparation à la Pentecôte, temps d'approfondissement, je vous propose que durant cette semaine, à l'occasion, vous puissiez reprendre votre évangile et que vous relisiez ce chapitre dix-septième à la lumière de ce que je viens de dire. Vous verrez que c'est quand même autre chose que simplement la prière d'un condamné à mort, ce n'est pas la dernière cigarette du salut, mais c'est véritablement le moment même où le Christ voit ce que nous sommes, ce que nous devons être aujourd'hui, à la fois sanctifiés dans la vérité au cœur du monde, pas à côté, pas dessus, ni dessous. Et deuxièmement, dans une véritable unité, c'est-à-dire, que tout homme reconnaisse à travers nous la possibilité de salut qui lui est offert. 

       C'est notre programme. 

 

       AMEN