L’ÉGLISE POUR TOUS

Ac 7, 55-60 ; Ap 22, 12-14 + 16-17 + 20 ; Jn 17, 20-26
Septième dimanche de Pâques – année C (1er juin 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, nous nous demandons parfois pourquoi l'évangile est si compliqué. Pourtant, c'est comme ça. Les dernières paroles que Jésus a prononcées dans sa prière au jardin des Oliviers, quand Il voit vraiment la mort humaine en face, sont les paroles que nous venons d'entendre. Après, Il sera mêlé à la foule des personnes qui viennent L'arrêter, qui vont Le juger, se moquer de Lui, Le supplicier, mais là, Il prononce ces paroles en toute quiétude. Et qu'est-ce qu'il s'est dit ?

Là, l'évangile de saint Jean est particulièrement génial. Jean s'est demandé ce que le Seigneur avait bien pu dire, et qu'il a pu reconstituer, non pas parce qu’il avait un magnétophone, mais parce qu’il avait compris. C'est celui dont on dit qu’il comprenait mieux que les autres ce que le Seigneur vivait et expérimentait. Il a essayé de le consigner, de l'enrichir même par les paroles que nous venons d’entendre. On a appelé ça la prière sacerdotale. Dommage ! Comme si Jésus n’avait ici prié que pour le pape, les évêques et les curés. Je trouve ça un peu restrictif. En réalité, c'est la prière sacerdotale au grand sens du terme, celle du sacerdoce baptismal, le sacerdoce qui est le nôtre, à nous tous. Même si Jésus n'a pas dit : « Je prie pour que tous soient prêtres », il est vrai que nous sommes tous les serviteurs du Christ. Il n’y a pas de plus belle définition d'un prêtre : être serviteur.

Ce n'est pas une prière banale. Elle pose la question radicale : « Je vais mourir, que vont-ils devenir ? » Il semble qu'au moment de la mort, on est davantage préoccupé par son propre avenir que par celui de sa famille (quoi que de temps en temps, « le laboureur sentant sa fin prochaine » va donner des bons conseils à ses fils, c'est le fond qui manque le moins). C'est comme si Jésus disait à son père dans sa prière : « Maintenant J'ai accompli ma tâche, mais qu'est-ce que ça va devenir ? » Il ne faut donc pas entendre cette prière comme une sorte de vœu pieux. C'est le Christ qui pose vraiment face à la mort la question : « Que vont devenir ceux qui ont cru en Moi ? »

Sa prière est d'abord pour Lui-même parce qu'Il sait qu'Il va mourir. Il sait que quand Il mourra, Il sera méconnu, anéanti. On Le met au tombeau. Quand Il est mort, beaucoup penseront qu'ils s'en sont débarrassés. En réalité, Jésus perçoit, dans ce moment qui précède immédiatement sa mort, que celle-ci n'est pas une fin. Ce n'est pas une rupture, une coupure. Et Il dit : « Père glorifie-Moi. » Comme nous l'avons déjà médité d'autres fois, la gloire c'est « donne-Moi la plénitude de ce que Je dois être dans ma mission, dans ma présence, dans tout ce qui concerne l'histoire de l'humanité ». Donc la gloire n'est pas simplement le fait de pouvoir, disons familièrement, "rouler les mécaniques", Il n’en a pas beaucoup le loisir. C'est de reconnaître qu’on a reçu une plénitude qui ne demande qu'à se manifester. Qu’est-ce que la gloire ? C'est que « Je viens de Toi. J'ai été formé par Toi, J'ai été accompagné par Toi et Tu as voulu Me confier tout ce que Tu portes du dessein, du projet de vie, de bonheur et de salut pour l'humanité ». L'homme qui dit ces mots ne pense pas qu’à Lui. Il pense que s'Il est là, c'est parce qu'Il a une mission vis-à-vis du monde entier. Ce n'est pas de la mégalomanie. C'est véritablement qu’Il insiste ici sur le fait qu’Il est chargé du destin de l'humanité.

Alors, que va-t-il se passer ? Voyons la première prière du Christ. D’abord, « Je voudrais que tout ce que J’ai reçu et commencé à partager avec mes disciples, qu’ils en soient maintenant investis. » Après avoir dit : « Maintenant, c'est le moment où Je dois être véritablement ce que Tu veux que Je sois », il faut « que Je le transmette à mes disciples ». Et ça, c'est quelque chose qu'on ne maîtrise pas, qui est donné, « il faut que cela s'accomplisse ».

Ce disant, Il se rend compte de sa mission, de sa responsabilité vis-à-vis du monde. Car c'est bien ça, c'est le Christ responsable du monde entier, qui est là, à genoux, dans un coin du jardin des Oliviers, au pied d'un olivier. Ça peut paraître étonnant qu'un homme en pleine nuit, au moment où Il voit la mort venir, puisse penser : « Comment le monde va-t-il recevoir ce que Tu M'as confié pour le lui transmettre ? » Et il poursuit : « Les disciples, ça a à peu près marché. Ils n’ont pas été brillants ni flambants, mais ce sont quand même des hommes suffisamment attachés à Moi par l'amour que Tu M'as donné ; Je les ai liés à Toi et maintenant ils vont devenir les témoins. » Donc, le passage du flambeau est assuré. Il y a non pas les douze, mais les onze. Et ils sont là comme structuration profonde de ce qui va advenir. « Je ne serai plus là, mais ce qui restera après Moi, c'est l'Église ». C'est ce que nous avons vu jeudi dernier, en méditant sur l'Ascension. L’Ascension n’est pas la place vide, la place nette. L'Ascension, c'est le fait que le Christ dise : « Je pars, mais les disciples sont là, Je ne leur donne pas de consignes particulières. » Le Christ dit les consignes aujourd’hui, au moment de sa mort : « Je veux, Seigneur, qu’ils transmettent ce que Je leur ai donné. » Et c'est pour ça que dans la vie de l'Église nous sommes très attentifs à ce que la transmission se fasse.

Alors, on pense que ça peut faire tomber dans un conservatisme. On répète toujours la même chose, la même messe, les mêmes rites, on raconte toujours les mêmes histoires. Les curés n'ont pas d'imagination. D'accord, mais ça n'empêche qu'il y a pas d’autre moyen pour que l'Église vive, que de recevoir ce que le Christ lui a donné, il n’y a pas d'autre manière de recevoir ce que le Christ lui a donné que de méditer ensemble sur le mystère du Christ ! Voilà pour les disciples.

Et après ? C'est la fin de cette prière que nous venons de lire. Jésus dit : « La première génération va comprendre, elle M'a connu, elle sait qui Je suis, elle va le transmettre. Mais les autres ? Comment ça va se passer ensuite ? » La suite, c'est nous. C'est extraordinaire, comme cette prière, là, juste au moment de la mort, envisage l’avenir. Que fait le Christ ? Il accomplit sa mission. Il reçoit la gloire, la responsabilité totale de la mission, puis Il part en la confiant aux disciples, mais Il ne la confie pas simplement parce que les disciples seraient des privilégiés qui au début des années 30, ont reçu le message et vont le garder pour eux. Ils l'ont reçu pour le transmettre. C'est à ce moment-là que Jésus anticipe et demande que la transmission se fasse effectivement. C'est impressionnant. « Que tous soient un, Je leur ai donné la gloire que Tu M'as donnée, et, Père, ceux que Tu M'as donnés, Je veux, Je veux que là où Je suis ils soient aussi avec Moi. »

Je crois que nous ne réalisons généralement pas ce que veut dire cette parole. Quand quelqu'un meurt, il a beau essayer de désirer de tout son cœur la présence de ceux qu'il aime autour de lui, on ne peut pas demander au moment de la mort, « je veux que tous ceux qui sont là meurent avec moi pour être toujours avec moi ». Ici, le Christ dit cela, alors que la plupart du temps Il dit : « Père, Je Te supplie, Tu Me connais, Je Te confie… ». Là, Il dit : « Je veux ». Je crois que c'est une des rares fois où Jésus parle au Père sur ce ton, Que veut-Il ? Il veut que « là où Je suis les disciples soient aussi avec Moi, et aussi les autres, pour qu'ils contemplent la gloire que Tu M'as donnée. »

Ça, c'était une des questions les plus fondamentales à cette époque-là de l'histoire de l'Église. Quand on avait reçu la connaissance de la parole du Christ, quand on avait fréquenté la manière dont Il parlait, dont Il faisait des promesses, dont Il encourageait les gens à faire face aux épreuves, là, ça va tout seul. Mais que maintenant « Je veux que là où Je suis » et là où Il est, Il va être auprès du père, « ils soient aussi avec Moi. Je veux que l'expérience qu'ont faite les disciples passe à la génération suivante. »

C'est la prière qu'on devrait faire tous les jours dans l'Église. Au nom du Christ, que ce qu'Il a voulu puisse aussi se réaliser pour nous, aujourd'hui. « Je veux que là où Je suis, ils soient aussi avec Moi. »

Frères et sœurs, on a trouvé, dans le trésor que nous a laissé le Christ, quelques moyens, absolument indispensables pour être encore le peuple de Dieu, les chrétiens. Ils sont difficiles à cerner. Ce que nous savons, c'est que, par exemple, la transmission de la présence se fait d'abord par l'eucharistie. C'est pour ça qu'on est là, ce n'est pas simplement pour accomplir un rite habituel tous les dimanches. C'est parce qu’Il a voulu nous transmettre, aujourd'hui encore, sa présence (« Je veux que là où Je suis, ils soient avec Moi ») ; Il va être là au milieu de nous, et Il va nous dire : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang. » Il y a une transmission, une tradition au vrai sens du terme, eucharistique. Le Christ veut passer tout ce qu'il a vécu à travers le signe de sa présence. Et Il ne le passe pas simplement par la mémoire, même si nous commençons toujours l'eucharistie en lisant les paroles du Christ, mais Il veut le transmettre par sa présence réelle. C'est pourquoi aujourd'hui, Alice recevra pour la première fois la présence du Christ, telle qu'Il la veut : « Ceci est mon corps », ma présence, « ceci est mon sang », ma vie. Ça, c'est la première chose.

La seconde chose, celle que nous savons, c'est la transmission de ses paroles. C'est pour ça que l'Église a toujours pris le plus grand soin de garder les paroles du Christ. Mais le but de tout cela n'est pas simplement l’eucharistie. C'est que ce qu'Il a partagé avec ses disciples (c'est-à-dire sa présence comme Fils de Dieu, sa présence comme ayant hérité de la totalité de l'amour de Dieu) soit manifesté au milieu de nous.

C'est pour ça que l'Église est dans une situation si difficile. Quand on la regarde, on se dit que c'est bien, mais que ce n'est pas toujours édifiant. Voir ce qui s'est passé et qui a été mis au grand jour il y a quelques années. Mais ça n'empêche que la promesse et le vouloir du Christ restent. « Je veux que là où Je suis, ils soient aussi avec Moi ». C'est encore plus exigeant : « Comme Moi avec Toi, Père, Nous sommes un, et que ce que Je suis Je le tiens totalement de Toi et comme Je veux vivre totalement dans la relation avec Toi, de même que Je veux que les disciples, les premiers disciples que J'ai formés, vivent aussi ce mystère, Je veux que tous les chrétiens vivent aussi ce mystère ». C'est le mystère du baptême.

Le baptême ne procure pas d'émotion. Ce n'est pas de l'ordre du ressenti comme disent certains. À ce moment-là, nous sommes investis de la plénitude de l'amour de Dieu et nous sommes dans le Christ, comme le Christ est dans le cœur de son Père. Ceux qui raconteraient ça sur la place publique seraient pris pour des fous. Pourtant, là est le cœur de ce que nous avons à être et de ce que nous avons à mettre en œuvre. Nous n’avons rien d'autre à faire dans notre existence que de laisser transparaître petit à petit cette présence de Dieu en nous, et de nous dans le Christ.

Frères et sœurs, le programme est très vaste. Il nous dépasse. Le plus important est que ce n'est pas nous qui commandons l'affaire. C'est Lui qui a dit « Je veux ». C'est Dieu qui veut communiquer, ce n'est pas nous qui disons à Dieu : « Il faudrait que Tu Te bouges un peu pour que ce soit un peu plus visible ». Ça dépend de nous.

Frères et sœurs, tel est le mystère que nous célébrons ces jours-ci dans la Pentecôte, dans le don de l'Esprit. C'est cela qui est proposé, à chaque homme, car Il ne Le réserve pas à ses disciples, Il dit : « Tous ceux qui Me connaîtront ». Nous sommes donc dans le lot. « Le monde ne T'a pas connu mais Je T'ai connu et ceux-ci ont reconnu que Tu M'as envoyé. Je leur ai révélé ton Nom et Je le leur révélerai pour que l'amour dont Tu M'as aimé soit en eux et Moi en eux.» Comme disait l'autre : vaste programme.