L'ÉGLISE DANS LA PLÉNITUDE DE LA RÉVÉLATION

Ac 1, 15-17 + 20a + 20c-26 ; 1 Jn 4, 11-16 ; Jn 17, 11b-19
Septième dimanche de Pâques – année B (12 mai 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Père Saint, garde mes disciples dans la fidélité à mon nom, à ce nom que Tu M'avais donné. »

Frères et sœurs, nous sommes toujours dans cette prière considérée comme la dernière de Jésus qu'Il adresse à son Père, dans le fil de son agonie. Il est très significatif que cette prière soit fondamentalement une prière non seulement pour Lui-même mais aussi pour la suite. En effet, on pourrait dire de façon un peu paradoxale – mais il y a quand même quelque chose de vrai – qu'au moment de mourir Jésus a pu essayer d'exprimer ce souci fondamental de la continuité. En tout cas, Jean essaie de partager à sa communauté la manière dont il perçoit la vie du Christ – Dieu sait qu'il en était proche – il essaie de partager les intuitions que lui-même avait, peut-être en discutant avec Jésus pendant ses dernières heures. Jean a compris que dans le cœur de Jésus la vraie question était bien entendu ce qui allait arriver – ce qui est exprimé par l'agonie : « Non pas ma volonté mais ta volonté. » – mais surtout aussi cette prière très spécifiquement adressée aux disciples. Que dit cette prière ? Le Christ prie pour ses disciples, pour que ce qu'Il a commencé parmi eux puisse continuer. Or il faut avouer que c'est une véritable gageure. Lorsqu'on a vécu avec des gens et que l'on a partagé cette condition humaine, cette convivialité des disciples avec leur Maître et que le Maître sait qu'Il va disparaître, on comprend qu'Il ait dans le cœur ce souci fondamental : « Que vont-ils devenir ? Où puiseront-ils l'énergie quotidienne pour manifester et continuer dans leur propre histoire et celle de ceux qu'ils rencontreront et qu'ils évangéliseront ? »

La grande tendance – c'est un peu le cas dans toutes les religions et la nôtre n'y a pas toujours échappé ! – consiste à dire : « Il suffit de consigner de bonnes archives, de faire un certain nombre de textes qui remettent un peu d'énergie dans le cœur des gens pour les faire s'émerveiller de ce que le fondateur a été. Ça continuera d'une façon ou d'une autre, pas toujours de façon absolument croissante, il y aura des passages à vide mais c'est comme ça que ça pourra continuer. » Or Jésus à ce moment-là dit des choses qui ne vont pas du tout dans le sens de la fondation d'une association à la mémoire de Jésus-Christ, loi 1901. Il va approcher la question d'une façon étrange parce qu'après tout, s'Il avait voulu, comme Il l'avait fait déjà parfois quand Il était avec ses disciples sur les chemins de Galilée ou à Jérusalem, Il aurait pu leur dire : « Maintenant, Je vais vous faire un petit catéchisme bien poli, bien ficelé, bien ciselé, vous allez l'apprendre par cœur et vous allez le répéter à tout le monde. Comme Je l'ai fait avec vous et que ça a marché, ça marchera aussi avec les autres. »

C'est hélas un peu comme ça que certains chrétiens conçoivent l'histoire de l'Église. L'histoire de l'Église serait simplement le fait de bien répéter et pour cela on prend des gens très qualifiés, les encycliques du pape et tout ce qui est nécessaire pour nous faire des petits textes extrêmement précis pour savoir où l'on va, ce qu'il faut penser, ce qu'il faut dire, ce qu'il faut annoncer. Évidemment dans ces conditions, qu’est-ce que l'Église ? C'est l'éternelle répétition du même. Il y a des gens qui prennent un plaisir fou à répéter toujours la même chose. Ils ne se rendent pas compte que c'est un peu ennuyeux pour l'entourage. L'Église a-t-elle vraiment fonctionné avec des institutions, avec des résumés de doctrine précis, même s'ils sont très nécessaires ? Est-ce cela le vrai moteur ? C'est la véritable question parce qu'on peut répéter jour après jour toujours la même chose, en général, ça ne nous fait pas progresser. Je sais bien que les enseignants disent que la répétition est l'âme de l'enseignement. Mais il ne faut pas exagérer, surtout actuellement où il semble que ça ne marche plus très bien.

Donc Jésus ne mise pas sur la répétition. Sur quoi alors ? Sur une chose extraordinaire que l'on ne pouvait pas imaginer. Il dit ceci : « Père, Tu M'as confié des disciples. Ils sont les miens mais ce n'est pas Moi qui en ai fait des disciples, c'est Toi qui Me les a donnés, qui Me les a confiés. » La plupart du temps, on ne fait pas attention à ce détail mais les disciples du Christ ne sont pas une agence de recrutement avec un DRH qui serait Jésus-Christ. Les disciples sont suscités, voulus par le Père. Le Christ considère donc que les disciples Lui ont été confiés et qu'Il doit essayer la façon la plus juste et la plus profonde de partager avec eux ce qu'Il veut leur donner. Mais quoi ? Il faut trouver quelque chose. C'est comme l'amour conjugal : au début il y a une étincelle et puis après de temps en temps l'étincelle faiblit, il y a même des moments où il faut naviguer tous feux éteints.

En fait, la dynamique d'un amour, d'une relation, doit être entretenue. Il ne faut pas simplement répéter toujours la même chose parce qu'alors, autant mettre la radio. Ici, le Christ dit à son Père : « Moi Je pars, donc ils ne pourront pas toujours s'appuyer uniquement sur les paroles que Je leur ai données parce que Je ne suis plus là. Mais que peut-on leur proposer pour qu'ils avancent dans la profondeur et l'approfondissement de ce que Nous leur avons donné ? » Il continue : « Puisque Je vais vers Toi, en toute confiance même si je sais que le chemin va être difficile puisque c'est la Passion et la Croix, Je vais Te demander que Nous continuions à s'occuper ensemble de la petite communauté et de ce qui va suivre dans son histoire. » Et encore, le Christ dit au Père : « Toi, Tu M'as envoyé dans le monde pour que l'on sache qui Je suis. Si c'est simplement sur ce qu'ils en ont capté, ça ne suffira pas tout à fait. Il faut que maintenant Nous deux, et même Nous trois avec l'Esprit Saint, continuions à agir dans le cœur de ceux que Tu M'as confiés. C'est Toi qui les a appelés, Tu sais pourquoi et maintenant Toi, l'Esprit Saint et Moi-même, allons continuer. » L'accomplissement, c'est Jésus qui à ce moment-là, ayant vu ce qu'était la difficulté de transmettre la parole de Dieu et la révélation, dit au Père et à l'Esprit : « Maintenant il faut que Nous venions dans le cœur des disciples et que Nous partagions avec eux ce que Nous avons de plus cher entre Nous, c'est-à-dire l'Amour mutuel qui fait que Nous sommes Un dans l'unique Amour. »

Tel est le sens de ce texte. Ayant mesuré les limites de la communication humaine – le fait que beaucoup de gens n'ont pas accepté la parole du Christ – Jésus dit à son Père : « Maintenant il va falloir changer de braquet, il va falloir trouver une autre manière de continuer à dire ce que J'ai commencé à dire et presque à balbutier durant les jours où J'étais parmi eux. Il faut que tous les trois Nous venions dans le cœur de chaque disciple pour y établir notre demeure et faire rayonner cet amour que J'ai commencé à allumer comme une étincelle au pied d'un brasier. »

Frères et sœurs, ce texte est absolument extraordinaire car il s'articule entre l'Ascension et la Pentecôte. L'Ascension, la perte de prise de l'homme avec ses yeux, ses mains, ses oreilles, sur le Christ dans la chair. Et tout à coup Dieu qui va revenir de façon invisible mais annoncée, inaugurée et réalisée par la venue du Père, du Fils et de l'Esprit dans chacun d'entre nous. C'est le baptême, c'est la vie dans l'Église, c'est la charité. Ce n'est pas simplement nous qui disons : « On va faire des efforts pour Jésus-Christ et pour montrer qu'on est bon comme Lui ». En réalité, on va simplement se laisser envahir, prendre par la communion qui existe entre le Père, le Fils et l'Esprit – c'est la plénitude de la révélation – et nous allons en vivre pour pouvoir la partager avec le monde entier. »

Et alors il se passe cette chose extraordinaire : puisque c'est la plénitude de l'Amour de Dieu déjà commencée à manifester dans le Christ mais pas encore totalement manifestée, normalement l'histoire de l'Église doit être l'approfondissement et le développement de cette communion de l'Amour de Dieu en Lui-même, ce qu'on a appelé le mystère de la Trinité qui est simplement la plénitude de l'Amour des trois, Père, Fils et Saint-Esprit.

Frères et sœurs, c'est une très belle manière de nous préparer à la célébration de la Pentecôte parce que c'est le moment où le Christ dit : « Jusqu'à maintenant Je vous ai comme balbutié, même par des choses extraordinaires, la présence de Dieu dans le monde. Maintenant Je ne suis plus dans le monde mais Nous, tous les trois, nous essaierons d'être toujours là dans le monde, dans son histoire telle qu'elle est, avec des hauts et des bas, avec des échecs, avec des souffrances, avec apparemment des découragements terribles, pour faire que l'Église reste le lieu de la révélation de ce que Je suis avec le Père dans l'Esprit. » Amen.