LE DON DE L'UNITÉ
Ac 7, 55-60 ; Ap 22, 12-14 + 16-17 + 20 ; Jn 17, 20-26
Septième dimanche de Pâques – année C (29 mai 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Père saint, Je ne te prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour tous ceux qui accueillent leur parole et qui croiront en Moi ».
Frères et sœurs, nous sommes peut-être ici dans un passage de l’évangile de saint Jean qui touche un problème très important, que nous devrions porter profondément dans notre cœur, même si beaucoup de gens, hélas surtout chrétiens, s’en désintéressent complètement.
En effet, il s’agit ici d’un tout petit passage, au moment même où Jésus va mourir, donner sa vie pour le peuple, apparemment pour ses disciples, et tout à coup à la fin de la prière, Il dit : « Je ne Te prie pas simplement pour ceux qui sont là », c'est-à-dire les disciples qui ont d’ailleurs commencé à se débiner, « mais Je Te prie pour tous ceux qui, grâce à leur parole, croiront en Moi ». Ici, le Christ manifeste clairement son souci, sa sollicitude, non seulement pour le petit groupe des disciples qu’Il a formé jusqu’à maintenant, mais aussi pour tous ceux qui, dans les générations à venir, continueront à croire.
Autrement dit, c’est une prière très importante car saint Jean n’a pas craint d’insérer, dans les préoccupations de Jésus au moment où Il allait mourir, non seulement le souci de mourir pour ceux qu’Il connaît et à qui Il a accordé cette révélation directe à travers sa vie et sa présence aux jours de son Incarnation, mais comme le disent un certain nombre de commentateurs, avec un certain humour, Il s’occupe aussi des « chrétiens de seconde main », c'est-à-dire ceux qui auront non pas la présence personnelle de chair et de sang du Verbe incarné, puisqu’Il sait qu’Il va mourir, mais qui malgré tout, croiront. D’ailleurs, Il ne fait pas de distinction – c’est pour cela que « seconde main » est un peu maladroit –, et on voit ce que cela veut dire : dès le départ, la communauté chrétienne a compris que la décision de Jésus, l’acceptation de sa mort, de sa Pâques, concernait non seulement ceux qui étaient là, le petit groupe de disciples, mais également tous ceux qui, par la suite, croiraient en Lui.
C’est pourquoi, très révélateur est le fait que Jean ait rédigé son évangile non pas sur le champ, mais plus tard quand il a vu que les premières communautés se constituaient autour des disciples, de telle sorte que dans un autre passage, non pas de saint Jean mais de saint Pierre, ce dernier ne retient pas son étonnement. Il dit à la nouvelle communauté à laquelle il écrit : « Sans L’avoir vu vous L’aimez ». C’est le même problème ! Que les disciples eux-mêmes, première génération, témoins directs, aient cru, on peut encore l’admettre, en tout cas dans la première communauté chrétienne. Mais que, non seulement les disciples immédiats aient cru, mais qu’ensuite ils aient pu, eux aussi, voir se lever des croyants comme eux, c'est-à-dire qui partagent la même foi qu’eux et le même amour du Christ, mais comment est-ce possible ?
Cela pose ce problème énorme : pour nous chrétiens, mais d’ailleurs pour toutes les religions, comment se fait-il qu’une expérience religieuse puisse se propager ? Je ne sais pas si vous vous êtes déjà posé la question, comment se fait-il qu’une expérience religieuse, ici l’expérience de la foi, qui est une expérience éminemment personnelle, individuelle – « Je crois », on ne dit pas « on croit en un seul Dieu » –, comment se fait-il que cette expérience, dans le champ même de la société humaine puisse se transmettre ? Des religions ont eu des réponses extrêmement simples : le sabre, le turban et l’impôt du dhimmi. A ce moment-là, on est sûr de faire des conversions, sans être certain que ce soit absolument sincère mais au moins ça suit. Les chrétiens pensaient au contraire qu’il fallait profiter de la paix romaine, de la concorde qu’ils imaginaient la plus grande entre tous les membres de l’humanité, pour que dans ce contexte-là puisse se répandre la bonne nouvelle.
Se pose ici la question : comment peut-on susciter ou voir se lever, dans l’entourage de ceux qui ont d’une certaine façon écouté ou simplement entendu la Parole de Dieu, une expérience de croyants ? A l’intérieur même du christianisme, notamment moderne, surgit un deuxième problème. On se dit que grâce à leur parole, ils croiront en eux. C’est Jésus qui dit cela pour déterminer cette seconde génération. Surtout avec l’informatique, vous imaginez de quelle façon on peut décupler la puissance de l’évangile, il suffit d’avoir la 4G ou mieux encore la 5G en attendant la 6G pour pouvoir abreuver, arroser, tanner tous les entourages qui se préoccupent de question religieuse pour leur dire : « Ça y est, branchez-vous sur tel lien, et vous allez recevoir la Parole de Dieu » ! Personnellement, et je ne suis certainement pas le seul, je suis assez réticent vis-à-vis de cette affaire-là.
En effet, croire simplement que c’est en répandant, en répétant, presque comme des perroquets, un certain nombre de versets de l’évangile : « Jésus est vivant, tout va bien, alléluia », en général, cela ne va pas très loin. Cela peut susciter parfois un certain enthousiasme, mais est-ce que c’est cela que Jésus a voulu à travers sa mort et sa résurrection ? On peut quand même en douter, avoir des réserves. Alors comment le voit-Il Lui, et comment Jean nous le rapporte-t-il ?
Jésus n’y va pas par trente six chemins, c’est le texte un peu difficile que nous venons d’entendre. Il dit : « De même que Toi et Moi, Nous sommes un, il faut que les disciples soient un, pas simplement d’une unité quelconque, mais d’une unité qui est la même qu’il y a entre Toi et Moi ». Voilà une chose qui mérite d’être méditée. Quand Jésus s’apprête à mourir, Il sait tout le lien, toute la confiance et toute l’importance de la mission qui Lui a été confiée par son Père. Il sait que c’est dans l’unité qui Le lie à son Père qu’Il pourra manifester aux hommes la puissance de l’amour de Dieu, de son Père. Vous le voyez, on est très loin de convertir en langage informatique une intuition qui est d’un tout autre ordre.
C’est l’expérience que Jésus fait dans sa chair, dans sa condition humaine, du face à face avec la mort : « Je manifeste l’unité et le lien qui est entre Toi, Père et Moi ton Fils, parce que J’accepte et Je veux que, jusque dans la mort, Toi et Moi, Nous soyons un, Toi en Moi et Moi en Toi ». C’est évidemment assez difficile à imaginer, ce n’est pas de l’ordre de la mise en scène dans un film religieux. Personne ne peut traduire exactement ce que signifie, dans le cœur du Fils, le lien et l’unité qui L’unit à son Père. Il dit simplement : « Il faudra que ce lien que Nous avons L’un avec L’autre, se réalise non seulement dans le cœur des disciples qui M’ont suivi et qui croient en Moi, mais entre toutes les communautés, toutes les personnes baptisées et qu’ils soient un en Moi, comme Toi et Moi Nous sommes un ».
Jésus demande quelque chose d’impossible : « Père, Tu sais pourquoi Je suis là dans cette condition humaine mortelle et que Je vais subir la mort, mais c’est là que, dans ma chair, dans ma vie, J’éprouverai humainement le plus fort possible, le lien que Tu veux entre Toi et Moi ; cela, il faut que mes disciples puissent l’éprouver, le reconnaître, le vivre et le mettre en œuvre ». C’est vous dire l’originalité de l’Église. Il n’est pas étonnant que dans les différentes Églises – les catholiques ne sont pas en retard là-dessus –, on ait préféré dire : plutôt que l’expérience de l’unité entre le Père et le Fils qui nous unit les uns aux autres, on va donner un certain nombre de règles de vie, de règles de pensée, des dogmes, etc., et quand ça tiendra, on sera dans l’ordre, on sera dans l’Église catholique.
Mais ce n’est pas si simple. On n’est pas chrétien, ni orthodoxe, ni catholique, ni protestant, simplement parce qu’on obéirait à des codes de conduite ou à des données de la foi chrétienne, telles qu’elles sont énoncées, même par exemple dans le Credo. S’il suffisait de réciter le Credo comme d’autres récitent la chahada pour devenir catholique, je ne suis pas sûr que cela aurait une grande valeur et surtout, où serait la certitude que toi qui te dis croyant, moi qui me dis croyant, nous sommes un de cette unité et de ce lien qui existent entre le Père et le Fils ? Vous voyez d’abord à quel degré de profondeur l’Église de la première génération s’est posé les problèmes. Ce n’est pas après qu’on s’est demandé comment on allait organiser l’Église avec des structures administratives, c’est dans le moment même de son surgissement, au moment où le Christ s’avance vers la mort et va faire naître l’Église, qu’Il pose la question : comment cette Église va-t-elle être une ?
C’est la meilleure manière de nous préparer à la fête de la Pentecôte, parce que si le Christ, après sa résurrection, a promis à ses disciples l’Esprit Saint, c’est pour dire : « Cet Esprit Saint, qui est le lien d’amour entre le Père et Moi, va devenir aussi non seulement le lien de chacun d’entre vous avec le Père et avec Moi, mais également le lien entre vous les croyants ». Autrement dit, nous n’avons aucune vanité à en tirer, nous avons la nécessité de voir comment, dans notre Église, ce qui fait le lien et l’unité, ce n’est pas nous, c’est donné par le Père parce qu’Il l’a donné au Fils et parce que le Fils veut bien le révéler.
Frères et sœurs, c’est cela la fête que nous nous préparons à célébrer, la Pentecôte, c’est la fête de l’explosion de la présence du Fils dans le cœur de chacun d’entre nous, mais le Fils en tant qu’Il est révélateur de cet amour unique dont Il est aimé par son Père. C’est absolument déconcertant : la réalité même de l’amour et du lien qui fait que l’Église est une, l’Église n’en est pas propriétaire ! Cela peut paraître paradoxal de le dire et pourtant c’est la vérité.
C’est dans la mesure où nous reconnaissons que ce qui nous unit les uns aux autres quand nous sommes ici rassemblés dans cette église, quand nous prions ensemble, quand nous célébrons l’eucharistie ensemble, ce n’est pas nous qui le fabriquons, ni par le souvenir, ni par les pèlerinages, ni par tout ce qu’on peut ajouter – « j’ai tous les labels et tous les examens d’entrée pour le Paradis » – que nous sommes vraiment unis, par une réalité invisible, l’amour du Père pour le Fils et l’amour du Fils pour le Père, qui sont un par le lien de l’Esprit.
Jésus a voulu que cela se reproduise pour nous. Évidemment, nous le vivons beaucoup moins profondément et beaucoup moins essentiellement que le Christ Lui-même : nous sommes des humains et nous avons tous nos limites, nos faiblesses, nos failles et notre péché. Mais il n’empêche que c’est cela que Dieu a voulu. Et c’est pour cela que saint Jean n’est pas obligé de nous faire à la fin de son évangile un discours apocalyptique qui nous ferait penser à l’univers qui s’écroule, aux cieux qui se déchirent et aux étoiles qui tombent par terre. Pour lui, cela commence dès maintenant. À partir du moment où l’Église est là, constituée par des chrétiens qui veulent être un par le Christ, dans le Christ avec le Père, à partir de ce moment-là, il y a l’Église.
Frères et sœurs, par ces quelques réflexions, et si vous en avez le temps, par la relecture du chapitre 17 de l’évangile de saint Jean, vous verrez à quel point cette proposition du Christ à ses disciples, soit de première, soit de seconde génération, est un véritable défi pour nous aujourd’hui. Car si l’Église ne prend pas conscience que ce qu’elle est, elle l’est par don, par gratuité de l’amour du Père et du Fils qui se répand dans nos cœurs par l’Esprit, si on ne reprend pas conscience de cela de la façon la plus radicale, sans la remplacer par tous les ersatz culturels de la religion actuelle – à chacun son petit bazar qu’il cultive avec ses gadgets religieux –, si nous ne reprenons pas conscience de cette réalité fondamentale qui nous fait enfants de Dieu dans le Christ, aimés par le Père du même amour que le Père aime le Fils, si ce n’est pas cela, il n’y a pas l’Église !