LA GLOIRE
Dn 7, 9-10+13-14 ; Ps 67 ; Jn 17, 1-11 ; Mc 16, 15-20
Vigiles de l'Ascension – B
(16 mai 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ère, glorifie ton Fils, afin que ton Fils Te glorifie et que, selon le pouvoir que Tu lui as donné sur toute chair, Il donne la vie éternelle à tous ceux que Tu lui as donnés." Il faut toujours nous garder d'un vieux fond de religion païenne qui reste enfoui dans notre cœur. Il faut nous en garder plus spécialement aujourd'hui où nous fêtons la gloire du Christ Ressuscité. Pourquoi ? Parce que, chez les païens, la religion est essentiellement le fait que l'homme croit trouver sa plénitude, son exaltation en se dépassant lui-même et en se conformant à un idéal qu'il s'est proposé par lui-même et pour lui-même. Chez les païens, la religion désigne souvent ce qu'il y a de meilleur en eux, c'est-à-dire cette capacité de se dépasser, de se vaincre soi-même, de manifester que l'homme est capable de dépasser l'homme et d'atteindre ainsi jusqu'aux limites de ses possibilités.
Ce vieux rêve a toujours fasciné l'homme et je crois que, aujourd'hui, il y a toujours, en tout chrétien, un païen qui sommeille. Tout chrétien a un peu tendance, par exemple dans une fête comme celle de ce jour, de voir dans l'Ascension, une sorte d'exaltation suréminente de son Seigneur qui lui donne enfin le statut céleste qu'il avait convoité et qui, en conséquence, nous donne à nous-mêmes de pouvoir rechercher cette espèce d'image idéale de nous-mêmes après laquelle nous soupirons. Mais, au fait, est-ce bien de cela qu'il s'agit ?
Lorsque le Christ parle de la gloire en disant : "Glorifie-Moi afin que je Te glorifie !" de quoi parle-t-Il lorsqu'il utilise le mot gloire sinon de ce moment où Il va souffrir et mourir pour tous les hommes sur la croix ? Ce mot gloire signifie-t-il uniquement une sorte de supériorité que l'homme, ou que le Christ vrai homme et vrai Dieu pourrait s'acquérir et conquérir en se passant au-delà de ses propres limites ? La gloire ne renverrait-elle qu'à cette attitude héroïque par laquelle un homme est capable de se vaincre lui-même et de se dépasser ?
Si l'on regarde déjà chez les païens que je viens pourtant de critiquer, la manière dont ils concevaient la gloire contient quelque chose qui pourrait nous mettre sur la voie. En effet, je ne crois pas que chez les païens la gloire désigne exactement cette espèce de sentiment de supériorité. La gloire était plus précisément cette espèce de sentiment commun, cette espèce de courant électrique qui passait au moment du triomphe d'un empereur. Lorsque l'empereur avait défait ses ennemis, il revenait à Rome et là, il manifestait sa gloire. Sa gloire se manifestait dans un triomphe et cette cérémonie devait être si imposante à la conscience de tous les gens de l'époque que saint Paul lui-même, pour nous parler de l'Ascension compare le Christ à un empereur glorieux qui se promène sur son char, comme les empereurs romains contemporains, et qui traîne derrière Lui les puissances vaincues, c'est-à-dire tout cet ensemble de puissances, de pseudo-divinités, de démons qui opprimaient l'homme, Et, tout comme l'empereur romain sur le forum passait sous son arc de triomphe, en étant suivi par tous les captifs qu'il avait vaincus, de la même façon, nous chantions ce soir dans le psaume 67 le Seigneur qui s'élève à l'Orient, qui s'avance sur son char en conquérant en victorieux, et qui traîne derrière Lui les captifs.
Or, quand s'accomplissait ainsi la célébration du triomphe, le sentiment qui exprimait tout cela, c'était la gloire. Comprenez bien la gloire non pas comme la célébrité, non pas comme la gloire de certaines vedettes ou de certains metteurs en scène au festival de Cannes, non pas la gloire qui serait la publicité des journaux. Mais la gloire comme cette espèce de transformation subite de celui qui siège sur son char et qui s'avance en triomphateur, et qui, mystérieusement, électrise, fascine le cœur des autres, de ses compatriotes qui sont là à l'acclamer. La gloire renvoie précisément à une réalité de communion, non pas qu'on acclame le triomphateur parce qu'il est supérieur aux autres, cela déjà on le sait, mais surtout parce que, au moment où le triomphateur passe, quelque chose de lui-même, quelque chose de la victoire s'empare du cœur de ceux qui sont là, et suscite en eux l'acclamation, Je pense que les meilleures images que l'on pourrait trouver aujourd'hui sont celles des supporters dans un match de football ou de rugby. C'est effectivement quelque chose de la gloire qui frissonne sur le parc dans lequel se déroule un match, parce que, au moment même où on voit une équipe ou un individu se surpasser, la grandeur qui s'empare de lui et par laquelle il est victorieux, cette grandeur rayonne dans le cœur de tous ceux qui sont là autour et qui sont fascinés et qui l'acclament. Mais précisément, ce qu'ils acclament ce n'est pas tellement sa supériorité, c'est le fait, qu'à ce moment-là, ils sont fascinés, ils sont séduits, ils sont saisis, ils remportent la victoire avec lui.
La gloire fait appel en l'homme à sa puissance de communion à ce qu'il y a de beau et de grand chez celui qui se tient en face de lui et qui lutte pour lui. Ainsi donc, même chez les païens, loin de signifier simplement une certaine célébrité ou une certaine supériorité, la gloire signifiait la capacité de communiquer quelque chose de cela même qu'on avait vécu, la victoire ou le fait d'avoir remporté l'épreuve.
Je crois que cela peut nous mettre de façon tout à fait authentique sur la voie de la compréhension du mystère de l'Ascension, bien que cette gloire soit infiniment plus profonde et plus belle, plus grave et plus merveilleuse que la gloire qui frémit sur les stades. Cette gloire du Christ c'est, comme Il le dit au moment de s'avancer vers la mort, "le pouvoir que Tu m'as donné sur toute chair." Cette gloire se confond absolument et indissolublement avec l'amour. La gloire du Christ, c'est le fait que Lui ayant remporté la victoire sur la mort, Lui, le vivant, dans son exaltation, nous rend capables d'être habités par sa vie et par la puissance de sa Résurrection. Dès lors, il ne s'agit pas d'exalter un surhomme, il s'agit de reconnaître à quel point la gloire, le fruit de la victoire de la Résurrection est capable de passer de l'intime du Christ à l'intime de notre cœur. La gloire c'est finalement la communion dans la vie et dans la victoire.
Et c'est cela que signifie l'Ascension. Par le triomphe du Christ, par la gloire du Christ, désormais, ce qu'Il est, habite l'intime de notre cœur, et ce que nous sommes, des hommes, habite 1'intime du cœur de Dieu. Nous ne fêtons rien d'autre, mais c'est extraordinaire. De même que le cœur du bien-aimé habite le cœur de sa bien-aimée, et réciproquement, de même le cœur du Christ, avec toute la puissance de vie et de victoire qu'Il a manifesté dans son combat contre la mort, habite désormais l'intimité, la chair même de l'Église. Ainsi, la gloire resplendit sur notre chair. Et en contre-partie, notre propre humanité, si pauvre, si blessée qu'elle soit, si misérable qu'elle soit, désormais, par 1'exaltation du Christ, habite le cœur de l'intimité de Dieu. Notre humanité est introduite dans le dialogue du Père et du Fils, dans l'Esprit Saint.
Alors, il semblerait bien que la conception même que nous pourrions avoir de la religion doive être radicalement changée et retournée. L'Ascension n'est pas une sorte d'exaltation humaniste de l'homme, elle est beaucoup plus profondément et beaucoup plus véritablement le sens de la proximité de Dieu. Ce pouvoir sur toute chair que le Christ a reçu c'est précisément que rien ne peut empêcher la présence de la vie et de la victoire du Christ, la présence de l'intime de l'amour de Dieu d'habiter nos plus grandes faiblesses, nos plus grandes failles et nos plus grandes souffrances. La gloire du Christ que nous célébrons en ce jour c'est le fait que, désormais, tout ce qui est humain, c'est-à-dire tout ce qui est pécheur, tout ce qui est faible, tout ce qui est pauvre, est illuminé mystérieusement par la grâce de la miséricorde et du pardon de Dieu, et réfléchit cette lumière incorruptible qui est le Christ vivant pour les siècles des siècles.
AMEN