SANS LE VOIR ENCORE, NOUS TRESSAILLONS DE JOIE
Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Lc 24, 46-53
Fête de l’Ascension – année C (jeudi 29 mai 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, nous venons de faire un geste, je le fais en votre nom à tous, qui consiste simplement à éteindre la flamme du cierge pascal. C’est un geste inventé par la liturgie, sans doute un peu tardif, mais qui nous invite vraiment à réfléchir sur le sens de la fête de l’Ascension.
Qu’est-ce que le récit de saint Luc d’abord, puis une allusion dans l’évangile, nous expliquent sur le mystère de l’Ascension ? Apparemment, nous nous disons que c’est un happy-end inspiré des récits contemporains, la fin d’un empereur qu’on brûle sur le bûcher, la flamme s’élève et apparaît un aigle au milieu de la flamme, autres symboles religieux tout à fait intéressants, mais qui en réalité, n’ont ici rien à voir. Il n’y a pas de geste spectaculaire pour l’Ascension, sinon celui de disparaître. Cela nous invite à nous demander ce que Jésus a voulu signifier en disparaissant à leurs yeux. D’autant plus que quand on lit de près le récit de l’Ascension, saint Luc explique à plusieurs reprises qu’ils Le voyaient, ils fixaient les yeux. Tout est sur le voir, sur le regard et se termine par que le fait qu’ils ne voient plus rien.
Alors qu’est-ce à dire ? C’est une conception très originale de l’Ascension et surtout de la disparition de ce monde, car même si on croit que c’est arrivé à plusieurs reprises, ça n’empêche que dans la tradition biblique et surtout pour Jésus, et déjà pour d’autres, la disparition est un acte extrêmement significatif et particulier. De quoi s’agit-il ? Quand par exemple vous prenez Moïse, à la fin de sa vie il s’en va tout seul et quitte le peuple. Il n’est pas encore arrivé en Terre sainte, il va sur le mont Nebo, et là il disparaît. Pas de trace. Elie, sur son char de feu est accompagné de son disciple Élisée. Il franchit le Jourdain, sort de la Terre promise, va ailleurs. Pas de retour, il est emporté par un char de feu, on ne le voit plus. Dans ces récits-là, surtout la tradition spécifiquement biblique, ce qu’on a, c’est le fait que Jésus veut s’inscrire dans cette tradition.
Il est avec les disciples, Il mange avec eux, Il passe une dernière journée avec eux à Jérusalem, puis ils font quelques pas pour aller sur la montagne en face, le mont des Oliviers et là Il disparaît, sans laisser de trace, à l’encontre d’une certaine tradition qui veut que sur le mont des Oliviers, on retrouve les traces des pieds de Jésus. Je vous laisse juger de la validité assez fantaisiste de cette tradition. En fait, l’Ascension est une chose étrange. En effet, ceux qui sont disparus, qui sont morts – la disparition habituelle – sont remis à la terre. C’est le retour à la condition primitive. Souviens-toi, homme, que tu es poussière et que tu retourneras en poussière. Jésus a été vraiment homme, mais Il n’est pas retourné à la terre, Il n’y a fait qu’un séjour. Même si la plupart du temps nous n’y faisons pas attention, quand Jésus est descendu aux enfers, ce n’est pas pour y rester, ce n’est même pas parce qu’on L’a enterré, c’est tout simplement parce qu’aux enfers, le séjour des morts, Il va annoncer la résurrection.
Déjà, toutes les traditions bibliques sur la mort de Jésus et sa résurrection sont vraiment atypiques. On n’en parle pas trop, mais en réalité, Jésus a vraiment, comme on dit, cassé tous les codes. Là où normalement le rituel de la mort est de garder les derniers souvenirs les plus précis, les plus exigeants possibles pour fixer l’attention et la mémoire, Jésus part sans laisser de traces. C’est pour ça que l’on voit très bien que lorsque Jésus est élevé dans les cieux, disparaît à la vue des disciples, Il disparaît corps et âme, corps ressuscité certes, mais corps quand même. Il ne laisse aucune trace. Ça devrait nous interroger car quand Il vient parmi nous, Il veut vraiment être l’un des nôtres. Tout le temps qu’Il a passé avec les disciples, avec les gens de son peuple, Il a vécu ces temps-là de façon extrêmement profonde et belle. Il a véritablement communié à tout ce qui constitue les joies et les peines, y compris la mort de l’existence. Mais c’est comme s’Il voulait qu’il n’y ait plus de traces.
Frères et sœurs, ça devrait nous donner à réfléchir. En effet, c’est pour ça que saint Luc insiste tant sur l’Ascension. Il conclut son évangile en écrivant ce que nous avons lu tout à l’heure : manifestement, tout dans le scénario est en train de décontenancer complètement les disciples qui sont là, la bouche ouverte, béante, en train de regarder la disparition du Christ, et puis, plus de prise, plus rien. Non seulement ils sont là dans cette espèce d’ébahissement, mais il y a deux messagers qui viennent leur dire : « Que faites-vous là ? » Comme si l’effet de surprise était quelque chose de mineur, ils n’ont pas compris... Or, qu’est-ce qui suit immédiatement après : le livre des Actes des apôtres. C’est une des choses les plus bouleversantes quand on y pense, que cette rédaction du livre des Actes des apôtres car en gros, ça veut dire ceci : « Je suis parti, Je ne suis plus avec vous de cette présence à la fois spirituelle ou corporelle que Je pouvais avoir comme homme, mais maintenant, Je suis ailleurs et vous n’avez pas de prise sur Moi. » Au fond, l’Ascension est un constat de la disparition de Jésus de notre condition terrestre, tel qu’Il l’a partagée avec nous dans toutes les contraintes et tous les aspects de la vie humaine. Mais là, nous ne pouvons plus retrouver quoi que ce soit. C’est d’ailleurs pour ça que la tradition chrétienne, beaucoup plus tard, s’est attachée à identifier des lieux. Même si à certains moments, on a fait des reliques de la Croix – comme disait un de mes professeurs d’histoire de l’Église, avec tous les morceaux de la croix, on pourrait reconstituer une forêt de trois hectares – en réalité, peu sont valables, peut-être même aucune, c’est quelque chose retrouvé et identifié après, mais on ne sait pas d’où ça vient. Ça veut dire qu’il n’y a pas de prise historique, sinon celle de la mémoire des lieux, d’où les lieux saints. C’est intéressant car toute la démarche de Jésus au moment où Il disparaît de cette terre, consiste à dire : « Je ne suis plus là de la façon dont vous pouviez compter sur Moi. » C’est comme s’Il promouvait au cœur même de ses disciples une façon tout à fait étonnante de favoriser leur liberté, leur initiative, leur face-à-face avec l’histoire.
En réalité ce matin, nous devrions être aussi estourbis que les disciples sur le mont des Oliviers. Comment se fait-il que Jésus n’ait pas prolongé davantage son existence et son action parmi nous de façon visible ? Il ne l’a pas voulu. L’Ascension est donc une fête tout à fait paradoxale. Il va falloir que les disciples prennent conscience – ça se fera assez rapidement – de ce qu’ils sont maintenant, ce ne sont pas des gens abandonnés : ils portent autrement la présence du Christ, par la vie de la communion de la charité, par la foi, par le fait de se fier à ses promesses, par le fait de croire que ce qu’Il a été avant ici-bas sur la terre, Il le continue d’une autre façon, invisible, sur laquelle on n’a pas de prise, en assumant sa présence parmi nous. C’est ça qui est sans doute le plus difficile à admettre pour nous chrétiens. Ce serait tellement plus simple si on avait des petites preuves comme ça, tout d’un coup, à tel endroit jaillit une source, etc. Nous sommes d’ailleurs très à l’affût de toutes ces choses-là. La plupart du temps, il faut quand même se méfier et je dois dire que l’Église est particulièrement méfiante dans tout ça. Mais ça veut dire que le Christ, à ce moment-là, dit tout simplement à ces hommes, les douze apôtres qui sont là, et à tous ceux qui croiront après le eux : « Ce que vous avez à être, vous avez à le découvrir de l’intérieur de vous-même par ma présence, mais une présence qui n’est plus comme avant, qui n’est plus le fait que Je vous côtoie et que Je vous partage ma présence, mais vous avez à la trouver tout seul. »
Je ne dirais pas que c’est la première fois qu’on invente une religion sécularisée, mais il y a un peu de ça. C’est le moment même où le Christ mesure ce qu’Il a apporté, Il sait ce qu’Il a apporté, Il sait qu’Il a pris tous les moyens pour que cela reste dans le petit groupe des disciples qu’Il a formé, mais Il va leur demander d’être eux-mêmes assez fidèles à ce qu’ils ont reçu pour le transmettre de génération en génération. Si vous relisez les Actes des apôtres, – ce que l’on ne fait hélas pas souvent parce qu’on croit que c’est simplement un petit bouquin d’histoire avec des épisodes un peu cocasses de l’évangélisation de Paul et de Pierre – vous voyez la présence de Jésus d’une autre manière. Si je puis faire une allusion à la vie politique contemporaine, il y a changement de régime, mais ce n’est pas la dissolution, c’est la disparition.
Comme vous le voyez, frères et sœurs, la fête de l’Ascension est quelque chose de très paradoxal, c’est pour ça que Luc a pris bien soin de mettre en évidence cet épisode qui est le moment où le Christ, dans un dernier geste, dit : « Je ne suis plus là », mais où Il dit aussi en même temps, à travers l’évangile de Matthieu : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des siècles. » Alors vous allez me dire, que reste-t-il ? Il reste nous. Il reste l’Église.
C’est ce qui est sans doute le plus stupéfiant : nous chrétiens, aujourd’hui, nous ne nous rendons pas compte que ce que nous formons, c’est ce que saint Paul déploiera admirablement plus tard, avec beaucoup d’initiative et d’intelligence : « Le Christ n’est pas là de corps, mais vous êtes le Corps du Christ. » C’est pour cela qu’aujourd’hui, le grand signe marquant pour notre vie, pour notre espoir, pour nos raisons de vivre, pour notre manière d’être, pour notre manière de croire, c’est de croire que le Christ a trouvé une autre manière d’être avec nous tous les jours, jusqu’à la fin du monde.
Alors frères et sœurs, je pense que tout cela est tout à fait décisif pour nous, car si nous accueillons vraiment dans la foi que le Christ nous a constitués comme son Corps, étant dans le cœur du Père, dans le cœur de son Royaume et continuant à construire son Royaume, Il nous donne maintenant d’être véritablement la présence du Christ. Certes, on n’est jamais à la hauteur, on ne fait pas le poids ! Mais ça n’empêche que quand on est baptisé et quand on reçoit la communion, nous recevons le Corps du Christ et nous devenons le Corps du Christ, selon la très belle formule de saint Augustin : « Quand tu communies, deviens ce que tu es ».
Frères et sœurs, tel est le mystère de la foi et de l’existence chrétienne : ce n’est pas l’association du souvenir de Jésus Christ, loi 1901 ou je ne sais quoi, c’est la présence réelle du Christ dans l’assemblée que nous sommes, constituée par Lui, guidée par Lui, accompagnée par Lui, enrichie par Lui de sa présence désormais invisible et qui nous échappe, mais par laquelle, jour après jour, ensemble, nous construisons petit à petit le Royaume de Dieu et nous devenons petit à petit le Corps du Christ.
Alors, que cette fête de l’Ascension nous laisse d’une certaine manière comme les apôtres dans cet ébahissement : « Qu’allons-nous devenir ? » Dieu sait qu’aujourd’hui beaucoup se posent la question, mais en même temps il faut reconnaître que la plupart du temps, on ne regarde pas ce qui se passe, on ne voit pas ce que le Christ a donné aux hommes. Vous avez entendu tout à l’heure ce merveilleux passage de l’épître aux Éphésiens : le Christ est monté, mais qu’a-t-Il fait d’abord ? Il est descendu, paradoxalement, pour s’enrichir de notre humanité. Mais ensuite, Il a fait des dons aux hommes. Ça veut dire tout simplement que le Christ a donné à ce moment-là, à tous les hommes, de pouvoir être ensemble, sa présence et son Corps. C’est une présence qui ne s’impose pas. Nous n’avons pas le pouvoir de faire des miracles, enfin je ne crois pas. Mais nous avons simplement à être confrontés à cette réalité, nous sommes maintenant les témoins. Et c’est ça le livre des Actes des apôtres, c’est la manière dont les premières communautés chrétiennes se sont constituées alors que le Christ était absent de leurs yeux. C’est ça qui émerveillait saint Pierre lorsqu’il écrivait à ses amis : « Sans le voir, vous L’aimez ».
C’est ça notre statut actuel, sans Le voir, nous aimons le Christ et nous espérons que nous Le verrons un jour. Amen.