UN ÉVANGILE DES PIEDS
Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Mt 28, 16-20
Solennité de l’Ascension – année B (jeudi 9 mai 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Hommes de Galilée, qu'avez-vous à être là, à regarder le ciel ? »
Frères et sœurs, ce sont des anges qui sont venus interpeller les humains, alors que la plupart du temps, ils leur disaient : « Attention, vous allez voir des signes dans le ciel, vous allez voir des choses extraordinaires, et ce sera le signe de la venue du Fils de l'Homme ».
Là, ils disent le contraire. C'est la fin de l'évangile de saint Matthieu. Les disciples ont obéi à une des paroles du Christ qui leur donnait rendez-vous en Galilée, la terre bien de chez eux, là où Il avait pris chair dans le sein de la Vierge Marie, la terre où Il avait prêché, où Il avait fait des miracles, et là sur la montagne, Il disparaît. Pour les disciples, cette disparition est un mouvement d'élévation. Ils se disent qu’il n'y a qu'une manière d'essayer de continuer à durer avec Lui et d'être proche de Lui, c'est de garder les yeux levés vers le ciel. Mais à quoi bon regarder vers le ciel ! Circulez, il n'y a rien à voir, puisqu'Il a disparu.
Frères et sœurs, cette conclusion de l'évangile est extraordinaire. C'est comme s'il disait, de façon un peu provocante : « Qu’avez-vous à regarder là-haut ? Allez, écoutez ce qu'Il vous a dit tout à l'heure, allez enseigner toutes les nations, intéressez-vous non seulement à ce qui est autour de vous, le peuple d'Israël qu’Il a évangélisé avec vous, même si cela n'a pas toujours bien marché, pourtant mieux qu'on ne pense, mais aussi allez voir partout sur la terre, non pas là-haut : restez les yeux à la hauteur de la terre ». Cette manière de conclure l'évangile est tout à fait extraordinaire.
En effet, elle est contraire à tout ce que pouvait penser la société de l'époque pour qui la vraie religion, c'était toujours de regarder plus haut, de faire mieux, de s'affirmer davantage, de manifester que l'on pouvait gravir des sommets qui pourraient dépasser la condition humaine. La condition humaine était faite pour s'élever, pour voir, pour aller ailleurs. Là curieusement, Jésus dit à ses disciples que ce n’est pas la peine de chercher des élans mystiques et des élévations extraordinaires, il faut marcher tout simplement. Ce n'est pas un évangile de la tête, c'est un évangile des pieds et de la marche. C'est quand même extraordinaire, quand on y réfléchit, que la dernière recommandation de Jésus à ses disciples soit : « Allez, marchez, gardez les pieds sur la terre, n'essayez pas de vous créer des illusions et des fantasmes, car en réalité, c'est là que, peut-être, vous Me trouverez ».
Frères et sœurs, il faut reconnaître cette alternative que nous propose l'évangile face à la question humaine fondamentale qui nous préoccupe tous : y a-t-il un au-delà du monde ? Se questionner face à la manière dont les hommes essaient de se valoriser eux-mêmes en se dépassant, et c'est toujours vers le haut que les hommes essaient de réfléchir et de penser car ils pensent toujours en essayant d'être au-delà par les raisonnements, par la force, par la puissance, d'être au-delà d'eux-mêmes, de s'élever d'une certaine manière.
L'humanité païenne est celle qui sans cesse essaie de singer l'Ascension et nous ne sommes pas tout à fait guéris de cette tentation. En fait, l'homme est un animal qui se pose différemment des autres animaux, puisque ceux-là marchent à quatre pattes et donc regardent vraiment carrément par terre. Mais l'homme, parce qu'il est debout, croit qu'il peut regarder les étoiles et qu'il va avoir des solutions miracles pour savoir comment s'en sortir. Et là, Jésus dit par des anges : « Ce n’est plus la peine de relever la tête et de chercher au ciel, vous allez trouver ce que vous cherchez ici-bas. Allez enseigner toutes les nations, transmettez-leur ce que Je vous ai dit, mais transmettez-leur dans un mouvement qui reste au ras de terre ».
Frères et sœurs, l'Ascension, en fait, c'est cela. C'est bien l'Ascension pour le Seigneur. Mais nous, allons-nous imiter Dieu, le Fils de Dieu, en nous disant que l’on va trouver les moyens de s'élever dans les cieux ? Allons-nous élaborer un tas de discours religieux, dans tous les sens, avec n'importe quoi comme base, pour nous dire que nous nous élevons et accédons à Dieu ? En fait, réfléchissons-y un instant. Ne sommes-nous pas tous complètement fixés sur un désir de fausse transcendance ? La transcendance, l’au-delà que nous nous inventerions.
Combien d'efforts religieux à travers les diverses religions du monde ont essayé de nous proposer des paradis dans lesquels on fait rêver les gens, on leur propose des théories, des devenirs de l'humanité qui d'elle-même, par elle-même, est capable d'aller au-delà d'elle-même ? Tout cela, nous en entendons parler tous les jours, et peut-être qu'aujourd'hui, quand on se rend compte que l'humanité ne sait plus trop où elle va, c'est peut-être aussi parce qu'elle a été tellement déçue par tous les buts qu'elle s'était donnés, par toutes les initiatives, par tous les dépassements d'elle-même (le progrès !) qu’au bout d'un certain temps, on se demande si l'humanité peut atteindre ce qui la dépasse. Elle en a le pressentiment, mais comment y arriver ? C'est là que la plupart du temps on invente avec un tas de doctrines imaginaires, et finalement on se casse le nez, c'est le cas de le dire. Et le fait même de tomber par terre, au lieu de nous dire « relève-toi et marche », nous rend complètement vulnérables et incapables de nous relever.
Or, c'est précisément ça l'Ascension : « Allez, marchez dans tout l'univers. Vous ne trouverez ma présence désormais qu'en allant à la rencontre des uns des autres pour essayer de nous faire découvrir ensemble la merveilleuse espérance que Dieu nous offre et nous propose ». Parce qu'Il est désormais au-delà et même au-dessus de tout, Il est là partout présent dans le monde. Il y a une sorte d'inversion de la manière de penser l'homme en quête de transcendance.
L'homme veut des pouvoirs extraordinaires, il veut s'affirmer de façon inouïe et en réalité, plus il cherche à se dépasser, moins il avance, moins il s'élève. Ce que nous fêtons aujourd'hui dans cette fête de l'Ascension est absolument extraordinaire. Lui, Dieu, s'est fait homme et Il est venu parmi nous. On n'a pas vu tout de suite qu'Il était la figure même du Dieu infini, transcendant, qui nous dépasse. Mais Il a joué le jeu, Il est venu vers nous, Il a marché vers nous à la rencontre de chacun d'entre nous.
Nous L’avons plus ou moins bien accueilli. Mais maintenant, Il a donné le modèle. Comment le mettons-nous en œuvre ? Cherchons-nous Dieu qui nous dépasse au-delà du cosmos et des étoiles ? Ou bien cherchons-nous Dieu effectivement là où Il est, dans le cœur, dans la vie de chacun de nos frères, dans la vie de tous ceux qui sont susceptibles de recevoir ou de donner la bonne nouvelle du salut ?
Frères et sœurs, l'Ascension est une sorte d'inversion sur le problème de l'homme en quête de Dieu. L'homme en quête de Dieu est sans doute toujours plein de bonne volonté. On veut toujours faire de notre mieux. Mais en réalité, on n'y arrive pas. Et Jésus nous dit que si nous n'y arrivons pas, c'est peut-être parce que nous ne sommes pas assez proches de ceux qui sont là, à notre portée, et avec qui nous pouvons, dans l'annonce, la reconnaissance du Dieu qui est partout (« tout pouvoir M'a été donné au ciel et sur la terre »), redécouvrir cette présence du Christ encore plus profonde et plus radicale que celle par laquelle Il s'est manifesté quand Il était en chair et en os parmi nous.
Frères et sœurs, je crois vraiment que le christianisme a inversé le sens de la transcendance. Jésus nous a proposé un chemin vers Dieu qui n'est pas de nous dépasser nous-mêmes car cela aboutirait nécessairement au nietzschéisme, mais Il nous a proposé un chemin qui fait que chacun d'entre nous, nos communautés, nos frères, même encore incroyants et ne connaissant pas Dieu, sont déjà le premier chemin, non pas pour regarder le ciel comme s'il fallait regarder au-dessus d'eux, mais pour regarder le ciel parce que désormais, s'Il est partout, si tout pouvoir Lui a été donné au ciel et sur la terre, c'est que partout, dans toutes les données de notre existence, de nos manières de vivre, de nos manières de chercher, de partager, de connaître le mystère de Dieu, nous pouvons toutes les fois reconnaître la présence du Christ.
Que cette fête de l'Ascension nous ramène au cœur même de notre foi qui n'est pas d'aller chercher ailleurs avec toutes nos manipulations et toutes nos manières de vouloir nous convaincre alors que ça ne marche pas tellement, mais tout simplement être là, réceptifs et accueillant cette mystérieuse présence de Dieu qui est là et la plupart du temps que nous voyons si mal ou que nous accueillons si peu.
Frères et sœurs, c'est cela le sens même du christianisme. C'est vrai que contrairement à Marseille, pour nous la flamme s'est éteinte ce matin, mais elle ne s'est pas éteinte pour disparaître, c'est pour nous dire simplement qu'il n'y a plus besoin de feux d'artifice pour voir le ciel et pour nous émerveiller, il y a simplement à voir la réalité de l'humanité telle que le Christ l'a prise, l'a transfigurée, lui a donné sa plénitude et dont nous sommes les premiers témoins. Amen.