LE CHRIST S'ÉLEVE ET NOUS ENTRAÎNE AVEC LUI

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Mt 28, 16-20
Ascension du Seigneur – année A (jeudi 18 mai 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Hommes de Galilée, qu’avez-vous à vous tenir ici regardant vers le ciel ? »

Frères et sœurs, nous interprétons très volontiers la fête de l’Ascension dans cette image inspirée de la compréhension du monde des sociétés anciennes, c’est-à-dire qu’il y a un lieu de vie sur la terre et ensuite, selon les options, on va sous la terre dans les enfers (c’était plutôt le point de vue des Grecs) ou bien on monte et on s’en va vers le ciel.

Certes, nous n’avons plus cette compréhension du monde qui rend la fête de l’Ascension plus difficile à interpréter. Nous ne pensons pas que le ciel au-dessus de nos têtes soit un lieu différent du nôtre, en tous cas pour ce qui est de sa matérialité. Nous avons une vision unifiée du cosmos, préférant en cela admirer les performances des satellites plutôt que les exploits de Jésus qui monte aux cieux. Cela veut donc dire qu’il faut chercher à avoir une compréhension plus profonde de cet épisode car les communautés des premiers siècles ont toujours considéré la fête de l’Ascension comme un élément fondamental de la compréhension du salut. J’aimerais aujourd’hui vous inviter à le voir sous un angle que vous n’envisagez peut-être pas mais qui est pourtant d’une actualité criante.

Voici le problème : depuis quelque temps, il y a une nouvelle manière de penser la vie humaine qu’on appelle le transhumanisme. Vous en avez peut-être déjà entendu parler. Cette théorie, sous couvert d’un espoir ou même d’une « espérance », soutient que l’homme est capable par lui-même de prolonger la vie de façon d’abord très timide, puis de plus en plus audacieuse au fur et à mesure que les recherches scientifiques se déploient, afin d’arriver à se donner une certaine immortalité. Cela fait partie du contexte global de notre culture mondiale contemporaine où il faut absolument essayer de prolonger le phénomène de la vie pour chaque individu de la façon la plus radicale possible.

Plus que jamais, nous ne voulons pas mourir au moment où nous ressentons des inquiétudes pour la planète du fait du réchauffement climatique. On est alors capable de déployer des sommes de recherches incroyables pour essayer de nier cette seule réalité à laquelle il semble que nous ne puissions pas échapper : le problème de la mort (« Tout homme est mortel et peut-être que moi aussi » disait un professeur de philosophie). Ainsi, le transhumanisme est une tendance, un mouvement fondé sur la conviction que l’homme est capable, à partir de la nature qu’il a reçue (il ne sait pas de qui aujourd’hui car on ne la reçoit plus de Dieu), de déployer un processus scientifique de plus en plus approfondi, calculé, mesuré, scientifiquement et rationnellement élaboré, afin de dépasser la limite infranchissable de notre existence et essayer de vivre, sinon toujours, du moins le plus longtemps possible.

Qu’est-ce qui fait le cœur de cette conviction ? Après tous les déboires des idéologies progressistes, d’avènement d’une société heureuse, on s’aperçoit que tout cela est en train de tomber. Une théorie va peut-être subsister, le transhumanisme, selon lequel l’homme, par ses forces et sa rationalité, serait capable de réaliser une forme, non pas de survie, mais de vie continuée autant que possible. Dans cette théorie, c’est la première fois qu’avec le capital scientifique et la mise en commun de toutes les connaissances, on devrait petit à petit assurer un nouveau mode de vie dans lequel l’échéance de la mort est de plus en plus repoussée. Cette conception est très liée à la mentalité agnostique voire athée de nos sociétés modernes. L’homme lui-même va enfin prendre en charge sa propre nature mortelle pour la transformer, l’adapter et peut-être lui donner des capacités de vitalité bien au-delà de ce que nous pouvions imaginer.

Aujourd’hui, cette sensibilité est sur le point d’affleurer dans nos sociétés modernes. On peut être très sceptique : imaginez si le fait de prolonger la vie jusqu’à deux ou trois cents ans va transformer les sociétés en véritable paradis ! Il reste que c’est le désir profond de l’homme de prendre en charge sa vie pour résister beaucoup plus longtemps que ne lui permet la condition physiologique de son corps, par la maîtrise scientifique, rationnelle de son propre corps (de son esprit, on ne sait pas !). Dans ce cas-là, il n’y a pas de Merlin l’Enchanteur pour vous apprendre ce que sera la vie nouvelle et comment la prolonger. C’est vraiment l’homme qui doit faire aboutir ce projet, une façon de vouloir s’immortaliser autant que faire se peut. Nous sommes dans cette situation et il y a de grands ténors de cette théorie.

Or, que fête-t-on le jour de l’Ascension ? Le fait qu’un homme, réellement homme, est non seulement ressuscité au matin de Pâques mais aussi qu’Il est mort et ressuscité pour toute l’humanité. Voyez le caractère prophétique de ce que nous chantons à la nuit de Pâques : « Le Christ est ressuscité des morts, par sa mort, Il a vaincu la mort ». C’est tout de même extraordinaire. On sait que nous ne nous donnerons pas cette vie, elle nous est donnée par le Christ. Le premier à avoir réalisé le rêve transhumaniste, bien au-delà de ce qu’il est possible d’imaginer, c’est le Christ Lui-même. Il a voulu que ce qu’Il a vécu parmi nous, sa vie terrestre comme la nôtre, sa vie allant à la rencontre de la mort, sa vie ressuscitant des morts, soit partagé avec toute l’humanité. Et le geste par lequel Il accomplit cette résurrection personnelle pour la rendre accessible à tous est précisément l’Ascension. L’Ascension n’est pas le Christ qui échappe à ce monde : Il s’élève et entraîne avec Lui les captifs, non pas au sens de ceux tenus en esclavage mais au sens de ceux qui sont sous sa responsabilité.

Face à ce mystère, une présentation du destin de l’humanité dit le mystère même de ce que Dieu a voulu pour nous. Il a voulu et a commencé à nous faire entrer dans sa gloire, dans son Royaume, dans le cœur de son Père. Si le Christ remonte aux cieux, on dit aussi qu’Il s’assied à la droite du Père (c’est ce que nous chantons dans le Credo). Car le Christ Lui-même, en accord avec son Père, veut que son humanité entre dans le cœur même de la vie de la Trinité. Ainsi, le Christ est plus présent que jamais parce que le principe même de communiquer la puissance de sa vie, de son salut et de sa résurrection, s’opère à partir du cœur même de la Trinité. Dans la Trinité chrétienne, Père, Fils et Esprit Saint, il y en a un qui est revêtu d’une humanité ressuscitée, principe de la résurrection pour chacun d’entre nous. Et si cela ressemble au transhumanisme, c’est en réalité totalement opposé car quand le Christ entre dans le cœur, le sein de son Père – Il siège à la droite du Père – Il fait en sorte que son corps ressuscité devienne avec le Père et dans l’Esprit Saint le principe de la communication de toute la vie, la vie éternelle, pour son peuple. C’est cela que nous fêtons aujourd’hui.

Autrement dit, c’est exactement l’inverse de ce que nous pourrions croire. Le Christ ne s’absente pas, Il entre au contraire dans la gloire du Père. Désormais, le principe même de notre vie n’est plus simplement une certaine manière ici-bas de ramer jour après jour pour essayer de s’en sortir pas trop mal et gagner des bons points pour entrer au ciel. Le principe même de notre vie est dans le cœur de Dieu : l’humanité de Jésus dans le cœur de Dieu est là pour communiquer l’éternité. C’est pour cela que le corps du Christ a cette spécificité qui n’est pas la nôtre : notre corps a simplement comme fonction de transmettre la vie de génération en génération tandis que son corps à Lui est là pour transmettre la vie éternelle par le corps humain ressuscité qu’Il a reçu au matin de sa résurrection.

Cela veut dire que pour nous chrétiens, la réalité de notre foi repose sur le Christ, le Fils incarné ressuscité qui existe dans le cœur de Dieu. A partir de là, la plénitude de la présence de Dieu et de la vie qu’Il veut nous donner, se communique à nous. C’est là où l’on voit à quel point la foi peut opérer une sorte de départage dans l’histoire de la compréhension de l’homme et de l’humanité. Pour les transhumanistes, le point central, focal d’une hypothétique immortalité, c’est la science, le pouvoir de l’homme, de l’homme sur lui-même. C’est un pastiche de ce que représente l’Ascension.

Pour nous, la fête de l’Ascension, c’est le fait que le Christ, mort et ressuscité mais désormais dans le cœur de Dieu, mette tout en œuvre pour nous faire entrer dans sa vie. Mais tout le problème, c’est que nous-mêmes, nous sommes ici-bas, et que le Christ comme source de vie éternelle est désormais dans le cœur de Dieu. Par conséquent, cela ne nous épargne pas de passer par la mort. C’est ce que dit le Christ : « Le disciple n’est pas au-dessus de son maître ». C’est là que notre foi dans le mystère de l’Ascension est mise à dure épreuve, en croyant que dans la mort par laquelle nous devons passer, nous sommes en réalité attirés, polarisés par l’humanité du Christ qui va nous reconstruire en vie éternelle au moment de notre entrée dans le Royaume.

Frères et sœurs, tout cela veut dire que la foi chrétienne n’est pas aussi naïve et ringarde qu’on pourrait le croire. C’est une réalité qui nous touche directement au cœur même de notre modernité et qui nous pose cette question : « Tu connais l’origine de ta vie, celle que tes parents t’ont donnée mais celle que Je veux te donner, sais-tu où en est la source ? » C’est pour cela que saint Paul pouvait dire cette chose à la fois très choquante et cependant très belle : « Notre cité est dans les cieux et de là nous attendons le salut ». Par rapport à ce monde, s’établit désormais une polarisation de toute l’humanité pour entrer dans la plénitude du Royaume de Dieu par le Christ, par la chair du Christ ressuscité siégeant dans le cœur même de Dieu.

Frères et sœurs, que ce temps de l’Ascension et les jours qui suivent nous préparant à la Pentecôte par les dons de l’Esprit, nous aident à mieux réaliser l’originalité de notre foi. Qu’ils nous aident aussi à approfondir cette dimension dans laquelle l’Eglise et chacun d’entre nous a sa place, et à savoir que le point de gravité fondamental est en haut. Que le Seigneur nous aide à mieux réaliser dans notre vie et celle de nos communautés ce défi que le Christ a donné à son Eglise le jour de l’Ascension.