L'ÉCOLOGIE NOUVELLE : LA CHAIR RESSUSCITÉE DANS LE COEUR DU PERE

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Mc 16, 15-20
Fête de l’Ascension – année C (jeudi 26 mai 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël ? »

Frère et sœurs, comme je vous l’ai dit au début de cette eucharistie, nous célébrons la fête des fêtes. C’est la fête la plus importante aux yeux de beaucoup d’Anciens, de l’époque des Pères de l’Église, mais il faudrait comprendre pourquoi parce que la plupart du temps nous partons sur une fausse piste. Notre regard ébloui et fanatisé pour les prouesses spatiales fait que nous tombons dans le panneau et que nous imaginons que l’Ascension, c’est d’ailleurs le nom que l’on a donné à cette fête, est précisément le fait que le Christ s’en va, s’élève et fait une sorte de voyage interstellaire de la terre jusqu’au ciel. Ça n’a pas grand-chose à voir. Encore faut-il lire les textes pour essayer de le comprendre.

En réalité, frères et sœurs, que ça vous plaise ou non, nous fêtons aujourd’hui la chose la plus importante : le changement écologique. Je vois que vous êtes tout à fait sceptiques et vous vous dites que je suis en train de vous mener, sinon en bateau, du moins en fusée. Rassurez-vous, c’est vraiment le changement écologique. D’abord, il faut comprendre que ce n’est pas le changement écologique de la terre. Beaucoup de gens aujourd’hui nous en parlent et en général on fatigue assez vite. Mais c’est le changement écologique de la condition des créatures, ce qui est tout autre chose parce que ça englobe tout le cosmos, la vie de toutes les sociétés humaines, la vie de l’Église, la vie des disciples que nous sommes. Par conséquent, Jésus accomplit ici et nous demande de participer à un accomplissement : celui du changement de climat.

Quel climat ? Peut-être pourrait-on penser simplement que l’Ascension, c’est Jésus qui va prendre l’air sur les hauteurs. C’est quand même un petit peu plus exigeant que cela. D’abord, il faut lire le texte. Dans le premier texte que nous avons lu, texte standard sur l’Ascension, on nous dit que le Christ a été élevé, emporté, mais ensuite, indice écologique certain, un nuage s’avance et L’accueille. C’est là où les traductions faussent parfois l’approche. La nuée n’est pas là pour Le dérober aux yeux des disciples, mais pour L’accueillir, ce qui fait qu’Il est loin de leur regard. Donc, ce que le texte veut nous dire, c’est que dans le mouvement même de l’Ascension, quand Il monte, Il est dérobé à notre regard, parce qu’Il est accueilli par les nuées du ciel.

C’est dire qu’à ce moment-là, alors que Jésus vivait ici dans un climat de proximité, de familiarité avec la terre, avec les hommes – le verbe s’est fait chair –,Il est emporté d’un coup et accueilli par les nuées du ciel. Ce thème des nuées, qui n’a rien de moderne, c’est la manière dont les juifs le comprenaient et peut être aussi certaines populations d’inspiration grecque, était ce qui accueillait, comme la porte accueille les gens qui entrent dans la maison, celui ou celle qui se présentait devant elle. Et donc, la nuée ici ne Le dérobe pas aux yeux, elle L’accueille, ce qui fait qu’Il est dérobé à leurs yeux, ce qui fait qu’ils ne Le voient plus.

Mais pourquoi ? Parce qu’il s’agit d’un changement radical, d’un changement climatique religieux. Jusqu’ici pour les chrétiens, croire à Jésus ressuscité, on le voit à travers tous les récits qui nous sont donnés entre Pâques et la Pentecôte, c’était croire que Jésus était ressuscité pour rester là. Comme si l’action de Jésus allait petit à petit se diffuser, se répandre à travers la société, d’ailleurs dans leur tête essentiellement la société juive, donc les premières communautés, soit celles qui étaient en Palestine, en Judée Samarie, soit celles vers lesquelles on pourrait aller à la rencontre de ceux qui vivaient plus au loin. Mais à ce moment-là, tout était dans le climat de la présence sur la terre.

Or, comme ils pensaient cela, les apôtres posent la question : est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Le changement que l’on attend est-il politique ? Vas-tu être ré-intronisé comme roi, fils de David, et vas-tu changer le climat religieux – d’abord des juifs et peut-être de la société tout entière – à partir du moment où tu es couronné de gloire et de splendeur par Dieu le Père qui t’a ressuscité ?

Et Jésus ne répond pas à la question. Il ne répond pas à la question du changement politique, Il ne dit pas : « Vous allez faire une société complètement chrétienne et vous allez baptiser au jet d’eau et vous allez faire que les calendriers liturgiques chrétiens soient imposés à toute l’humanité, etc. » Ce n’est pas une réforme politique.

La réponse vient après, non pas dans le changement de la vie de la société à partir d’elle-même ou en elle-même sur la terre, mais c’est le changement du cosmos lui-même puisque celui qui est ressuscité sur la terre, qui est entré vraiment dans notre condition humaine, dans notre climatologie terrestre, tout à coup, s’élève, est exalté. C’est la résurrection. Où cette résurrection L’exalte-t-elle ? Dans la nuée qui Le porte auprès du Père, qui Le dérobe aux yeux des disciples, mais qui L’accueille, Lui, dans la gloire de la Trinité. Il change de climat. C’est ça l’Ascension. Il passe de ce climat terrestre qui nous est familier, vers un autre climat, sous d’autres cieux, sous d’autres nuages, c’est le cas de le dire : c’est la gloire, c’est l’entrée dans le Royaume de Dieu.

Alors ce qui est intéressant, c’est que Jésus, Lui, change radicalement de condition. Il n’est plus exactement celui que l’on pensait être là près de nous, partageant le pain comme avec les disciples d’Emmaüs ou sur les bords du lac de Tibériade. Il n’y a plus cette présence-là qui nous est arrachée. Mais, et c’est là toute la subtilité du texte, est-ce que si cette présence-là nous est arrachée, n’y en a-t-il pas une autre qui va lui succéder ? Désormais, ce qu’il faut entendre par ce récit de l’Ascension, c’est la vision d’une transformation du monde créé, du cosmos, dans laquelle le Christ, à partir du cœur même de la Trinité, de l’unité du Père, du Fils et de l’Esprit, commence à mettre en œuvre le mode nouveau de sa présence pour le monde créé, à partir de là où Il est. Il est dans la chair, Il est vraiment ressuscité, Il n’a pas perdu la chair ressuscitée qu’Il a reçue au moment de la résurrection, mais Il la vit maintenant dans le cœur du Père et de l’Esprit.

Evidemment, c’est pour Lui une autre façon radicale de vivre. C’est une façon radicalement différente d’affirmer sa présence, son action et le projet qu’Il veut réaliser. Là, Jésus ne nous fait pas des angoisses écologiques en disant que la température va augmenter de deux degrés. Il nous dit simplement : à partir du moment où Je serai là, à partir de la nouvelle action que Je veux mener dans ce climat qui est le cœur même de la Trinité, Je veux être là, présent parmi vous, dans chaque communauté, là où vous irez.

C’est pour cela que les deux anges qui apparaissent après répondent exactement à la question : qu’avez-vous à regarder le ciel ? Vous ne comprenez pas que s’Il est parti, ce n’est pas pour vous quitter et vous abandonner, mais c’est, à partir même de ce qu’Il est maintenant, Lui vivant dans le cœur de Dieu, pour réaliser son action, le salut du monde entier dans les conditions climatiques nouvelles qui viennent de Lui, ressuscité, dans le cœur de la Trinité car il y a un homme dans la Trinité. On ne le dit pas souvent, mais c’est vrai. Il y a un homme dans la Trinité, c’est le Fils de Dieu.

A partir de là, Il va commencer à transformer petit à petit toute la société humaine, toute l’humanité, et c’est pour cela que les anges leur disent : que faites-vous là à être plantés et à regarder vers le ciel ? Ce n’est pas vers le ciel qu’il faut regarder, il faut regarder comment celui qui a été dérobé à vos yeux, mais qui est accueilli par les nuées va continuer son œuvre à travers vous. Retombez les pieds sur terre ! C’est ça l’intervention des anges. Reconnaissez que la manière dont vous devez être disciples actuellement ce n’est pas de vivre dans le souvenir, ce n’est pas simplement de raconter ce que vous avez retenu de la présence de Jésus au milieu de vous. Vous ne vivez pas dans le souvenir, vous vivez dans le nouveau mode de présence que Jésus veut manifester parmi vous, Il veut désormais que vous viviez avec Lui qui est dans une autre condition qui est la condition de ressuscité. Il siège à la droite du Père. Siéger, c’est exercer le gouvernement, c’est exercer la vraie politique, pourrait-on dire. Pour Jésus, c’est en union avec le Père et dans la puissance de l’Esprit, c’est gérer l’Église comme il faut pour qu’elle puisse faire face à son changement climatique religieux.

Il ne faut pas se faire d’illusions, ça a été un bouleversement fondamental et difficile pour les premières communautés chrétiennes. La plupart du temps, surtout celles qui étaient issues du monde juif, elles pensaient qu’il fallait complètement continuer à judaïser, c’est-à-dire à vivre avec des synagogues, des rabbins, etc. Non, il faut vivre avec celui qui nous montre là où Il veut nous mener et nous faire entrer dans la plénitude de sa gloire.

Dans le monde aujourd’hui, et c’est une des choses qui est le plus difficile à entendre, nous sommes dans une économie de survie, il faut économiser le carbone ! Or, le problème fondamental, c’est que si le Christ vit maintenant dans cette condition humaine ressuscitée, c’est-à-dire participant pleinement de l’amour du Père dans l’Esprit, il faut que ce soit cela qui nous soit donné, qui nous guide, qui suscite en nous la grâce, qui suscite en nous d’être de vrais baptisés, de vrais témoins et que nous commencions à nous habituer nous-mêmes à entrer dans ce nouveau changement de climat religieux qui est celui d’être les disciples de celui qui nous a ouvert le chemin.

N’essayons pas d’être emportés par les nuées du ciel, c’est un exercice que je ne vous recommande pas, mais comprenons que nous vivons désormais dans un double registre. D’abord, nous avons besoin du témoignage de ceux qui L’ont vu, connu et partagé avec Lui sur la terre. Mais ce témoignage a besoin d’être approfondi, transfiguré par le fait que désormais quand celui d’en haut, le Christ qui est le premier parvenu pour fonder son Royaume dans le cœur de Dieu, veut nous faire entrer dans ce Royaume, il faut que nous sachions trouver la manière à la fois de vivre sur terre, c’est nécessaire, de toute façon si on n’essaie pas ça n’ira pas ; mais en même temps de découvrir la manière dont ensemble nous pouvons accueillir la nouveauté même de son action. Jésus, pour son Église, n’agit pas exactement de la même manière que durant les trois années de vie publique avec ses disciples. Nous ne pouvons plus le toucher, nous ne pouvons plus l’écouter de vive voix, Il n’est plus parmi nous, Il est littéralement ailleurs. Est-ce qu’ailleurs veut dire qu’Il a coupé les ponts ? Non, précisément.

S’Il est accueilli par les nuées du ciel, s’Il est accueilli par le Père, ce n’est pas pour nous lâcher et c’est pour ça que nous sommes invités nous-mêmes, comme les apôtres ont été invités par les deux anges. Pourquoi êtes-vous là à regarder le ciel ? Non, les chrétiens ne vivent pas de nostalgie et de déceptions.

Et dernière chose, c’est que les anges qui annoncent à ce moment-là, disent : Il reviendra de la même manière. C’est quand même assez intéressant. Celui qui vient de vous être enlevé sous le regard, reviendra de la même manière. C’est-à-dire, celui qui est déjà dans le cœur de Dieu reviendra à votre rencontre pour récapituler toute l’histoire. C’est à ce moment-là qu’Il reviendra. Donc, n’essayons pas de relire Nostradamus pour savoir quand ça aura lieu, on n’en sait rien. Mais essayons de vivre tout moment de notre vie et de la vie de nos sociétés et de tous les liens que nous créons à travers notre activité, essayons de le vivre comme la possibilité sans arrêt que le Christ vienne comme Il a disparu, c’est-à-dire qu’Il ouvre les cieux et qu’Il nous fasse entrer dans la gloire de son Royaume. Amen.