LA FÊTE DU DECLOISONNEMENT

Ac 1, 1-11 ; Ep 4, 1-13 ; Mc 16, 15-20
Fête de l’Ascension – année B (jeudi 13 mai 2021)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous ainsi à regarder le ciel ? Celui qui vous a été enlevé, ce même Jésus, viendra comme cela, de la même manière dont vous l’avez vu s’en aller vers le ciel ».

Frères et sœurs, nous comprenons volontiers l’Ascension comme une séparation. C’est vrai, jusque-là, Jésus vivait avec ses disciples, soit dans la même condition que nous dans son corps, dans sa chair, dans son intelligence et son cœur humain, parmi nous, et Il partageait tout avec ses disciples, avec les foules, avec les malades qu’Il guérissait ; soit même après sa résurrection lorsqu’Il se montre occasionnellement à ses disciples. Bref, tout se passe comme si cela devait durer tranquillement pendant des années. Il avait prêché, Il avait accompli sa mission, Il avait donné sa vie pour nous et, semble-t-il, cela commençait à être bien parti puisqu’Il continuait un peu comme si finalement – permettez-moi cette audace – Il avait fini par s’y faire, que ce n’était pas si mal de vivre avec ses disciples.

Or là, tout à coup – permettez-moi encore une audace, une insolence –, Il part en claquant la porte. En effet, Il choisit un moment où apparemment les disciples commencent à se faire à l’idée qu’Il va rester avec eux, et brutalement Il disparaît. Et même l’évangéliste Luc [dans les Actes des Apôtres] tient à souligner que cette disparition est un peu provocante, provocatrice, puisqu’Il disparaît dans un ailleurs, Il ne va se cacher ailleurs sur la terre, Il disparaît, Il va dans l’endroit que l’on oppose volontiers à notre demeure et à notre résidence – à cette époque on ne connaît pas l’astronomie telle qu’elle reste analysée scientifiquement aujourd’hui –, Il s’en va et Il monte au ciel selon l’expression. Et le plus extraordinaire, c’est qu’Il disparaît sous leurs yeux. C’est-à-dire qu’Il prend soin de faire que son départ soit visible. Ce n’est pas simplement « Il s’en va » : Il est porté par une nuée. A cette époque-là, il n’y avait pas beaucoup de connaissances en météorologie, et on considérait que les nuages étaient le moyen de transport entre le ciel et la terre.

Il part donc et Il s’en va, transporté sur une nuée jusqu’au ciel, et là elle Le dérobe à leurs yeux. Vous remarquerez comment malgré le revêtement indubitablement mythique et symbolique de l’événement, Luc insiste sur une chose très claire : Il disparaît à leurs yeux. Or qu’y a-t-il de pire que de disparaître aux yeux de quelqu’un, c’est d’une certaine façon mourir, et donc c’est ne plus donner aucune prise, et c’est pour cela que l’idée de la vision – dans les mots "regarder", "voir", "dérober aux yeux" etc. – revient cinq fois dans cette histoire, dans ce petit récit de quelques versets. Ce qui pour les disciples est vraiment presque à la limite du supportable, c’est qu’il y a un instant on Le voyait et maintenant on ne Le voit plus ! C’est pourquoi ils fixent les yeux vers le ciel. Mais où est-Il ? Où notre regard pourra-t-il encore avoir une prise sur Lui ? Ce n’est pas seulement la question des disciples, elle est encore notre question aujourd’hui. Comment pouvons-nous avoir le regard fixé sur Jésus ? Nous ne Le voyons pas, nous sommes aussi les destinataires de la question : hommes de Galilée, d’Aix-en-Provence, de partout, pourquoi regardez-vous le ciel ? C’est déjà la première chose : la manière dont Jésus disparaît fait qu’on ne Le voit plus, on n’a plus de prise sur Lui.

Pour nous et pour les disciples, Il va vers un ailleurs, un ailleurs très mystérieux dans lequel apparemment il n’y a pas de rupture, mais un ailleurs sur lequel nous n’aurons aucune prise, et c’est ce qui déconcerte vraiment les disciples, presque plus que l’événement de la mort. D’ailleurs, ils n’ont pas vu l’événement de la mort puisqu’ils se sont enfuis, mais là véritablement, c’est le coup imparable. Il n’est plus parmi nous, on ne Le voit plus, on n’a plus la même relation avec Lui qu’avant. On comprend évidemment qu’ils ouvrent des yeux tout ronds : qu’est-ce ce qu’Il devient ? Que va-t-Il faire ? Et finalement, qu’est-ce que nous allons faire ?

Le moment de l’Ascension, nous le fêtons aujourd’hui comme une fête, mais c’est le moment du plus grand désarroi. Plus aucune prise sur Celui que l’on tenait comme un grand prophète en Israël, qui devait être le Messie qui devait nous sauver et nous aider à retrouver la relation avec Dieu… Il nous échappe, on n’a plus de prise sur Lui. Il est curieux que l’on ait rapporté cet épisode de cette façon-là. Vous mesurez, frères et sœurs, que le langage qu’utilise saint Luc relève des procédés habituels utilisés à l’époque pour dire que quelqu’un était mort. Si un empereur était mort, on voyait un aigle s’échapper du brasier sur lequel on brûlait son corps et on se disait qu’il était parti. On regardait le ciel en espérant voir l’aigle, si tant est que l’on avait bien prévu le coup. Mais frères et sœurs, c’est cela qui est étonnant. D’une certaine façon dans son premier aspect, l’Ascension est la fête où nous perdons nos moyens. Jusque-là on pouvait se dire : puisqu’Il est venu chez nous, Il va rester chez nous, partager avec nous tout ce qui va faire le bonheur et la joie de partager ensemble ce salut, cette résurrection, mais ici-bas sur la terre.

Or ce n’est pas du tout ce qui se passe. Que se passe-t-il ? C’est la vérité même de l’Ascension. Vous savez qu’un des grands problèmes de la construction et de l’aménagement des appartements, c’est de savoir comment on aménage les cloisons. On a fait beaucoup de progrès depuis, grâce au "placoplâtre", on réussit à faire des appartements parfaitement bien cloisonnés et bien organisés, isolés etc. D’une certaine manière, dans la mentalité juive de l’époque, le monde devait être cloisonné. Il devait y avoir des endroits où vivent tel peuple ou tel autre, et d’une certaine façon le fait d’organiser l’espace était une chose absolument évidente, nécessaire ; cela permettait d’éviter des tensions, des guerres, des rivalités et des jalousies. D’une certaine façon, on peut retourner le problème dans tous les sens, qu’est-ce que la jalousie sinon des problèmes de cloisonnement ? La mentalité de l’époque, c’était chacun sa place, son projet, sa manière d’être et de vivre. Jésus est venu au milieu de ce monde-là, et Il a déjà commencé à annoncer l’amour par lequel on pouvait franchir certaines limites ou certaines cloisons.

L’amour dont Jésus a fait le cœur de son message : « Aimez-vous les uns les autres comme Je vous ai aimés », c’est vraiment le signe que nous ne sommes plus dans une sorte de cloisonnement irrémédiable les uns vis-à-vis des autres, il y a quelque chose de possible. Ce n’est pas toujours réalisé, mais c’est possible. Or là, que fait-Il ? Au risque de vous surprendre, Il ne fait qu’une chose : Il décloisonne, Il abat les cloisons, notamment cette cloison la plus terrible entre notre vie ici-bas sur la terre et après.

L’Ascension, c’est cela : c’est la fête du décloisonnement. Désormais nous vivons – pour les Anciens c’était l’évidence – dans un monde qui peut être décloisonné, un monde dans lequel le ciel n’est plus tout à fait le ciel tout seul là-haut, la terre n’est plus la terre toute seule ici-bas, mais entre le ciel et la terre, il y a un passage qui s’est ouvert. L’Ascension vise simplement à nous dire une des conséquences du mystère de la résurrection. Quand Jésus est ressuscité déjà en Lui-même, dans sa chair, Il vit avec une chair qui est de notre terre, qui vient de notre chair humaine, mortelle, Il vit d’une capacité d’être immortel et de vivre éternellement auprès de son Père. L’Ascension n’est jamais que l’extension à l’infini de cette expérience que Jésus a faite. Jésus est vraiment passé dans son corps, dans son être, dans sa chair de la vie ici-bas, de la vie terrestre qu’Il a connue comme nous et Il est entré dans la vie avec le Père et Il y est entré avec notre humanité, nous rendant capables de vivre nous aussi avec Lui par le Père et dans l’Esprit.

Frères et sœurs, cette fête est étrange parce qu’apparemment nous la vivons comme un mystère de séparation, d’éloignement, mais précisément non : c’est le mystère même par lequel le Christ abat la cloison entre le ciel et la terre, et c’est pour cela que les disciples la voient, cette disparition de Jésus, comme un grand vide car ils ne savent pas ce qu’est précisément encore cette rencontre et cette possibilité d’être dans le ciel et sur la terre.

Frères et sœurs, c’est cela le grand mystère de l’Ascension. Jésus nous dit : « Je ne disparais pas, Je vais simplement construire définitivement le lien qui existe entre le ciel et la terre ». Alors vous me direz qu’on ne voit pas grand-chose pour l’instant, cela ne saute pas aux yeux. Détrompez-vous ! Pourquoi sommes-nous là aujourd’hui ? Remarquez par exemple la façon dont à chaque messe nous disons : « Voilà pourquoi avec les anges et tous les saints, avec les archanges, les puissances des cieux… Dieu, nous te célébrons et nous chantons – on n’y pense plus, cela nous paraît aberrant – le chant des anges : « Saint, saint, saint, le Seigneur, Dieu de l’univers »… Nous commençons dès maintenant dans la condition humaine actuelle mais sauvée et ressuscitée par le Christ, nous commençons à nous unir au chant et à la louange de tout le monde invisible qui est autour de Dieu et désormais nous chantons avec eux. Ce n’est peut-être pas très porteur pour annoncer la mission de l’Évangile, je reconnais qu’il faut avoir la foi pour y croire, mais c’est quand même cela la réalité.

Nous sommes invités à entrer dans ce mystérieux mouvement par lequel « le ciel et la terre sont remplis de ta gloire » et l’Ascension c’est cela, c’est le moment où le Christ ne change pas de lieu : ce sont les disciples qui s’aperçoivent que le Christ a une maîtrise sur un espace qu’eux-mêmes ne maîtrisent pas et connaissent mal. Et si aujourd’hui nous invitons Flora et Antoine à la première communion, c’est parce que précisément le sacrement de l’eucharistie c’est le moment où nous recevons ce qu’on a parfois appelé le « pain du ciel » en pensant que c’est était une belle métaphore, mais c’est la réalité. C’est le pain qui est le corps du Christ et pour vous le vin qui est le sang du Christ. Quand donc nous célébrons l’Ascension, nous célébrons la communion du ciel et de la terre et nous participons à cette communion comme tout le monde créé, visible et invisible – nous le redirons tout à l’heure dans le Credo – accueille cette communion et ce décloisonnement du monde.

Frères et sœurs, cela peut changer notre manière de voir. Nous sommes dans une civilisation de plus en plus informatique, c’est des 1 et des 0, 1 et 0, 1 et 0 – c’est tout analysé, c’est-à-dire décomposé en petits morceaux. Effectivement le mystère du salut n’est pas analysé en 1 et 0, c’est au contraire : tous unis dans le Christ, tous réconciliés dans le même espace créé que le Christ veut pour nous et pour nous y rassembler.

Frères et sœurs, que cette fête soit un peu la conversion de notre regard. Ne restons pas immobiles comme les disciples sur la petite colline à côté de Jérusalem, en train de se demander comment cela va pouvoir se faire. C’est en train de se faire ! Nous sommes déjà invités à cette communion du monde visible et invisible. C’est cela notre joie, notre espérance et notre vrai motif de confiance. Amen.